La recherche désespérée de rendement a poussé la plupart des caisses de pension à investir dans le private equity. Ce qui est privé attire l’attention mais ceci vaut-il vraiment la peine?

Les acteurs de la gestion institutionnelle et plus particulièrement les gestionnaires des caisses de pension sont face à un dilemme: comment répondre aux attentes de rendement alors que les principaux actifs de leurs portefeuilles, l’immobilier et le marché obligataire, n’offrent que des rendements médiocres voire négatifs?

Une des réponses est de trouver de nouveaux gisements de performance, nommément les placements privés et l’infrastructure. Déjà en 2015, les gestionnaires de pension suisses se sont penchés sur le berceau du private equity, poussés par plusieurs fées qui leur contaient de belles histoires de rendement historiques.

Parlons chiffres

Les chiffres parlaient d’eux-mêmes et depuis les années 90s jusque vers 2006, les performances des investissements en private equity étaient largement supérieures à ceux des investissements dans des actions cotées. A l’image de l’indice de Cambridge Associates LLC US Private Equity qui battait largement le S&P 500 (13,43% vs 9,47%). Mais, à la différence des contes de fées, le monde évolue dans des territoires moins accueillants.

Source: Cambridge Associates LLC US Private Equity

Nous pouvons observer que depuis 10 ans, les performances des deux indices susmentionnés évoluent en parallèle. En d’autres termes, la prime d’illiquidité qui caractérise les placements en private equity ne justifie plus vraiment un intérêt trop marqué pour cette classe d’actifs.

Alors pourquoi cet intérêt marqué pour ce type de placement? Parce que les banques d’investissement et leurs fidèles supporters, les fonds de private equity, vantent les bienfaits de ces investissements.

Petite histoire

Les comparaisons sont faciles. Les obligations de qualité ne rapportent presque plus rien et les actions cotées en bourse sont historiquement chères. Les sociétés de capital-investissement telles Blackstone ou KKR avaient déjà essaimé les marchés depuis les années 80s. Et, pour en remettre une couche, en 2019, l’American Council (groupe de lobbying composé de Blackstone, Carlyle, Apollo Global Management et KKR) déclare que “pour continuer à fournir les prestations qu’elles garantissent, les retraites doivent continuer à investir dans le capital-investissement”.

Cerise sur le gâteau, les investisseurs institutionnels américains font pression sur l’administration Trump et sur Jérôme Powell pour que les entreprises faisant partie des fonds de private equity soient autorisées à accéder aux fonds de secours prévus dans la loi CARES. Rappelons que Mnuchin est un ancien cadre de Goldman Sachs et que l’entreprise familiale de Jared Kushner a obtenu des prêts d’Apollo Global Management, selon le Washington Post. Last but not least, même les démocrates américains veulent plaire à la Silicon Valley et militent pour que les start-ups ne soient pas exclues de l‘aide fédérale.

Rendement certes, mais à quel prix?

Rappelons que la plupart des caisses de pension et même notre chère banque nationale investissent dans des ETF…car ceux-ci ont de bonnes performances et les frais de gestion sont faibles par rapport à ceux pratiqués par les gérants de fonds actifs. Alors qu’en est-il des frais de gestion des fonds de private equity?

La structure tarifaire classique est celle pratiquée aussi par les hedge funds: 2% et 20%. Autrement dit, la société de gestion perçoit 2% de frais sur la somme gérée et 20% sur tout gain au-delà d’un certain rendement.

Et comme s’appliquent à nous le dire les consultants, un investissement en private equity nécessite des connaissances que la plupart des gestionnaires de caisse de pension n’ont pas, il faut un conseiller spécial pour les guider. Donc une couche supplémentaire de frais est ajoutée. Mais pas de problème dans ce cas, diront les experts car les rendements en valent la peine.

Quid de l’évaluation de cette classe d’actifs dans les portefeuilles des caisses de pension?

Selon les rapports mensuels d’UBS que nous partageons régulièrement avec vous, les performances de ces investissements sont relativement stables. Pour le 1er trimestre de cette année, la performance moyenne du private equity/infrastructure de l’échantillon des caisses de pension déposées à l’UBS était de 1,68%. Pour mémoire, la performance des actions globales était de -14,53%.

Evidemment, l’évaluation des positions de private equity ne se fait qu’une fois par trimestre et comme l’horizon d’investissement est «à très long terme», ne nous affolons pas…

Conclusion

Il y a peu, plusieurs gérants de fonds d’actions trouvaient que la valorisation des actifs cotés était moindre que celle des actifs non-cotés. Alors quelle est la logique d’investir dans des actifs risqués, tout comme l’est le marché « normal » des actions?

La conclusion a laquelle était parvenu Fabio Lopes dans un de ses articles reste d’actualité: «Reste que les investisseurs seront de plus en plus nombreux à vouloir accéder à la nouvelle classe d’actifs à la mode et que la baisse de prix du ticket d’entrée, voire une liquidité inadaptée à la stratégie, attirera des investisseurs de moins en moins gros et de moins en moins experts. Et même si les private assets ont aujourd’hui encore de nombreux atouts, l’histoire se terminera inévitablement, dans quelques années, en side pockets… ou un autre nouveau nom à la mode.»

Un dernier pour la route: fin mars, AustralianSuper, la plus grosse caisse de pension australienne a baissé la valeur des actifs non-cotés (y compris infrastructure) de 7,5% pour qu’elle reflète la baisse des marchés

 

 

Sources : Vanity Fair, Cambridge Associates, UBS