La gestion durable change de statut. L’ensemble des investisseurs accorde un intérêt croissant à la gestion durable. Les analyses de marché attestent du développement significatif des investissements durables auprès des caisses de pension et des compagnies d'assurance et les capitaux continuent d'affluer dans les fonds ESG.1 Une tendance similaire commence à se dessiner dans les actifs non cotés où les «general partners» deviennent plus regardants sur les aspects sociaux, environnementaux et de gouvernance des entreprises qu’ils financent. D'un secteur de niche il y a dix ans, la gestion durable serait-elle devenue une évidence?

Par Lucia Veraldi, Analyste junior en Investissements et Sébastien Gyger, Directeur des Investissements, Banque Pâris Bertrand SA

 

La tendance vers l’ESG est structurelle et les effets d’entraînement sont puissants

Lucia Veraldi

La signature des accords de Paris sur le climat et l’adoption des objectifs de développement durable des Nations Unies en 2015 ont permis d’esquisser au crayon vert la feuille de route pour le secteur financier. D’abord construites sur des politiques d’exclusion simples (surtout l’armement et le tabac), les approches durables ont parcouru un chemin considérable vers une meilleure intégration des facteurs ESG et des controverses dans les politiques de gestion.2

La plus grande diversité des approches a conduit à une offre plus abondante et mieux structurée des produits d’investissement. Les stratégies d’impact (environnement ou social comme les obligations vertes ou la microfinance) et les thématiques (économie circulaire, eau et énergies «propres») permettent par exemple aux investisseurs de concrétiser leurs convictions personnelles dans leurs portefeuilles financiers. Finalement, la pression du régulateur s’intensifie: les directives européennes MIFID vont imposer aux conseillers en placements de recueillir les préférences ESG des clients. En Suisse, l’Association suisse des banquiers vient de publier un guide pour l’intégration des facteurs ESG dans le processus de conseil.3

De la gestion des risques à la recherche de performance

Les mentalités ont évolué et on ne trouve plus beaucoup d’opposants à la prise en compte des critères ESG dans la gestion de patrimoine. Les raisons invoquées dans le passé étaient que l’ESG se faisait au détriment de la performance. Aujourd’hui, les études empiriques et académiques démontrent que l’apport des facteurs ESG contribue à des rendements ajustés du risque qui sont supérieurs par rapport à des univers «neutres» traditionnels.

Dans la durée, négliger les aspects ESG peut s’avérer préjudiciable pour la réputation et les résultats financiers des entreprises (il suffit de penser à BP avec le drame de la plateforme Deepwater, Bayer lors du rachat de Monsanto, le «dieselgate» chez Volkswagen, la sécurité de produits pour bébés chez Johnson&Johnson, les atteintes environnementales du groupe minier chinois Zijin et plus récemment les fraudes chez Wells Fargo et Wirecard). C’est l’ESG vu sous l’angle de la gestion des risques.

Nous pensons aussi qu’une empreinte plus large sur la durabilité peut avoir des effets positifs sur les performances financières à long terme des entreprises. Intuitivement, nous concevons qu’un nombre croissant d’entreprises placent les aspects de gouvernance et les considérations sociales et écologiques au même niveau que les questions financières puisque les réglementations se durcissent et les consommateurs sont de plus en plus attachés aux marques qui font attention à leurs impacts environnementaux et sociaux. Ainsi, les entreprises sont de plus en plus disposées à traiter les aspects de gouvernance, le social et l’écologie à égalité avec les enjeux économiques pour préserver leur assise financière, voire la renforcer. En guise d’illustration, il a été démontré que la différence du coût de l’endettement entre les «bonnes» et les «mauvaises» entreprises sur la base des scores ESG de MSCI peut atteindre près de 200 points de base.4

Etude du lien entre performance et ESG

Cette étude vise à documenter notre conviction qu’il est possible de concilier performance et critères ESG dans la gestion de portefeuilles. A cet effet, nous avons pris appui sur les «étoiles» et les «globes» Morningstar. Ces notations permettent aux investisseurs d’évaluer les fonds de placements sous l’angle de la performance et du développement durable. Les étoiles5 (lancées en 1985) font office de référence dans l’industrie des fonds de placements et les globes6 (mis à disposition depuis 2016) répondent à la demande actuelle d’évaluer les fonds sur les critères ESG. Nous nous félicitons des moyens mis à disposition par les acteurs reconnus, tout en relevant que les analyses purement quantitatives se heurtent à des limites évidentes, la principale étant qu’elles reposent exclusivement sur des éléments passés.

Gardons aussi à l’esprit que les échelles de temps pour l’évaluation de la durabilité et de la performance ne sont pas identiques (dû au caractère récent de la stabilité des notations de durabilité). C’est pourquoi, nous intégrons systématiquement dans notre pratique des éléments qualitatifs afin de mieux appréhender les forces et les faiblesses des produits lors de processus de sélection et de gestion de portefeuilles.

L’étude repose sur l’univers des fonds européens des grandes capitalisations boursières (2’700 fonds au total, ramenés à 1’600 qui bénéficient à la fois des notes «étoile» et «globe»).7 Nous nous intéressons à mettre en évidence la nature de la relation entre chacun des pilier ESG et la performance ajustée du risque. En ce qui concerne les globes, nous soulignons encore que chaque pilier est une combinaison entre l’exposition aux risque E, S ou G et la capacité de chaque société à gérer ce risque dans la durée.8 Chaque fonds se voit ainsi attribuer un groupe de niveau (parmi cinq) pour chacun des trois piliers, selon son score social, environnemental et de gouvernance.

La Gouvernance comme référence

Des trois piliers E, S et G, notre analyse révèle que celui de la gouvernance est le plus déterminant : une bonne gouvernance est une condition nécessaire à la constitution d’un bon pilier social et environnemental. Dans notre univers, les fonds situés dans le meilleur groupe de gouvernance ont en effet 60% de chances d’appartenir au meilleur groupe social et 34% à l’environnemental. La réciproque est plus frappante encore puisque les fonds du pire groupe de gouvernance n’ont que 6.7% et 0.6% de chances d’obtenir la meilleure notation sur les deux autres piliers.

Le meilleur groupe de gouvernance comporte la plus forte proportion de fonds à 4 ou 5 étoiles
Source : Morningstar, Banque Pâris Bertrand

La question de la gouvernance d’entreprise est complexe puisqu’elle résulte d’une recherche permanente d’équilibre entre les intérêts de l’entreprise, de ses actionnaires, ses employés, ses clients et de son écosystème. Tous ces éléments sont essentiels au succès à long terme d’une société et nous apprécions dès lors que la gouvernance englobe la gestion des ressources économiques, sociales et environnementales.

Nous observons ensuite une forte corrélation, cohérente par ailleurs, entre les controverses de type «sévères», qui désignent les violations graves et répétées de conventions internationales, et le score de gouvernance. Dans notre univers, l’exposition moyenne aux controverses sévères est de 3% pour les fonds du meilleur groupe de gouvernance contre 15% pour les pires. Les controverses sévères constituent un frein concret à la réputation, la performance financière, voire la pérennité d’une société, et par conséquent à sa valorisation boursière.

Il n’est donc pas surprenant de constater que le critère de gouvernance est, en plus d’un outil de gestion du risque, un moteur pour la performance.

 

Dans la seconde partie de notre article nous couvrirons l’étude des piliers sociaux et environnementaux.

 


1. Swiss Sustainable Investment Market Study 2020 : Étude Morningstar sur les flux dans les fonds durables. Les actifs investis dans les fonds durables ont atteint un niveau record de 1061,5 milliards de dollars à la fin du mois de juin, une hausse de 23 % par rapport au trimestre précédent. L’Europe continue de dominer le secteur, récoltant 86% des flux lors du dernier trimestre, soit 61,4 milliards de dollars.

2. Les critères ESG environnementaux, sociaux et de gouvernance sont les 3 facteurs principaux de mesure de la soutenabilité et de l’impact éthique d’un investissement dans une société ou dans un domaine économique. (source : Wikipédia)

3. www.swissbanking.org.

4. MSCI ESG Research, Bank of America Merrill Lynch US Equity & Quant Strategy. Les « bonnes » entreprises sous l’angle ESG tendent également à obtenir de meilleures notes de crédit.

5. Les étoiles sont une mesure quantitative qui classe les fonds sur la base de leur performance passée sur 3, 5 et 10 ans sur une base ajustée du risque et par rapport à la moyenne de la catégorie à laquelle les fonds appartiennent. Selon Morningstar, cette note suit une distribution en forme de cloche : les 10% des fonds les meilleurs reçoivent une note de 5 étoiles ; les 22,5% suivant reçoivent 4 étoiles ; les 35% suivant ont 3 étoiles ; les 22,5% suivant 2 étoiles et les 10% les moins bons ont 1 étoile. A quelques exceptions près, tout fonds ayant un historique de performance d’au moins trois ans est noté.

6. Les globes sont calculés sur la base des titres sous-jacents des fonds et de la recherche ESG sur les entreprises issues de Sustainalytics, un fournisseur leader indépendant sur la recherche ESG et la gouvernance d’entreprise. Le score le plus bas est représenté par 1 globe et le plus élevé par 5 globes, selon une distribution identique aux étoiles.

7. Cette catégorie regroupe les fonds européens et fonds nationaux. Nous excluons les fonds indiciels et les ETFs de l’analyse.

8. Par exemple, si l’on prend le critère « Carbon – Produits et services », Volkswagen se voit attribuer un score d’exposition à ce critère et un score pour sa capacité à le gérer ce qui résulte en une note de risque ESG sous l’angle des émissions carbone des produits et services.