Le Chicago Mercantile Exchange Group a lancé, lundi 7 décembre, les premiers contrats à terme négociables sur l’eau. Ils sont directement liés à l’indice Nasdaq Veles California Water. Cette initiative «locale» est amenée à s’étendre à d’autres régions, offrant la possibilité aux acteurs économiques de mieux gérer le risque de volatilité des prix de cette matière première qui devient rare par sa quantité et sa qualité.

Par Damien Contamin et Elisa Benito, analyste en durabilité (CONINCO Explorers in finance)

Aujourd’hui, plus de 1,5 milliards de personnes vivent dans des régions à haut stress hydrique. Cette tendance ne devrait aller qu’en s’accélérant sous l’impulsion d’une croissance démographique exponentielle, du dérèglement climatique et de l’accentuation du mouvement d’urbanisation.

Dans les consciences collectives, l’eau a longtemps été perçue comme une denrée gratuite tant elle a été disponible en abondance et en qualité. Or, l’exploitation outrancière des ressources naturelles, générée et entretenue par le système économique actuel, a provoqué des déséquilibres profonds. Aujourd’hui, l’eau douce exploitable par l’être humain représente moins de 1% de la totalité de l’eau sur terre. Elle peine désormais à couvrir les besoins vitaux et économiques de l’humanité en raison de la multiplication des épisodes de sécheresse. Pour compléter le tableau, notre mode de production et de consommation polluant affecte désormais sa qualité.

Ce constat dramatique a au moins le mérite d’éveiller les consciences sur le caractère précieux de l’eau et l’impérieuse nécessité d’en faire le meilleur usage.

Cela passe par plus de transparence sur les prix négociés, ce que l’état actuel du marché au comptant, sur lequel se traite l’eau, peine à promouvoir. Les contrats à terme listés se présentent comme un remède à l’opacité. Dans le cas de notre exemple, les contrats sont liés à l’indice Nasdaq Veles California Water dont le calcul est basé sur une moyenne pondérée (par les volumes de transaction) des prix traités sur les cinq plus grands marchés californien. En cela, il est censé refléter la réalité du marché local qui totalise un volume de USD 1,1 milliard. En plus d’induire une plus grande transparence, ils offrent aux acteurs économiques la possibilité de mieux appréhender les risques de fluctuation des prix de l’eau: c’est la vocation première des contrats à terme dont l’usage, dans l’univers des matières premières agricoles, est répandu. Dans un état comme la Californie, emprunt à de fréquents incendies et épisodes de sécheresse, bénéficier d’un outil de gestion du risque de volatilité des prix est devenu indispensable. Le secteur agricole californien est le plus grand consommateur d’eau de l’Etat et devrait ainsi accueillir cette initiative favorablement.

Selon l’usage qui est fait de cet outil, certains biais peuvent cependant apparaître. En traitant ces contrats, l’agriculteur ou l’entreprise fortement consommatrice d’eau va faire le choix de fixer le prix à terme de l’eau, se mettant à l’abri d’une hausse potentielle mais au risque aussi de se priver de l’opportunité financière offerte par une baisse. Elle exploite alors cet instrument dans le seul but de se couvrir contre un risque. Ce qui ne sera pas forcément le cas de sa contrepartie financière dont la prise de position peut être spéculative. Le risque étant que la pression spéculative l’emporte sur la nécessité de protection comme cela est souvent le cas dans l’univers des produits dérivés dont font partie les contrats à terme. Or, cette composante spéculative a été un des facteurs dominants à l’origine de l’augmentation et de l’instabilité des cours des principales denrées alimentaires survenues lors de la crise mondiale qui a éclaté entre 2007 et 2008. Les conséquences sociales et économiques observées dans certains pays en développement ont été désastreuses. Il faudrait espérer que ces contrats à terme sur l’eau ne soient pas détournés de leur objectif initial: la couverture des risques. Rien n’est moins sûr tant cette denrée revêt toutes les qualités pour devenir un actif financier convoité.

Une façon d’éviter cet écueil est de porter un regard responsable sur l’eau en la considérant comme la denrée de base la plus indispensable pour la survie de l’humanité et du vivant en général. La priorité est de préserver son caractère renouvelable en l’inscrivant dans une logique d’utilisation circulaire où les eaux usées seraient désormais considérées comme des ressources et non des déchets. En tant qu’investisseur, il est également opportun de se tourner vers les technologies qui permettront à chaque usager d’en optimiser son utilisation afin de combiner réduction des coûts et protection environnemental, permettant ainsi de capter la prime de durabilité.