Alors que tous les regards sont rivés sur les chiffres de l’inflation, certains économistes avancent le mot que tous craignent: stagflation.

La reprise économique: paradis ou purgatoire

Selon le dernier rapport de la CNUCED, la réponse à la pandémie dans les pays développés a déclenché une résurgence de l’État et a suspendu les contraintes budgétaires. Toutefois, les règles et pratiques internationales confinent les pays en développement dans des réponses pré-pandémiques et des états semi-permanents de stress économique. Le rapport souligne que dans le monde entier, mais en particulier dans les régions en développement, les dégâts de la crise de la COVID-19 ont été plus importants que ceux de la crise financière mondiale (CFM), notamment en Afrique et en Asie du Sud.

Certes, l’économie mondiale rebondira cette année grâce à la poursuite des interventions politiques radicales commencées en 2020 ainsi qu’au déploiement réussi (bien qu’encore incomplet) des campagnes de vaccination dans les économies avancées. La croissance mondiale devrait atteindre 5,3% en 2021, son taux le plus élevé depuis près de cinq décennies.

Tout semble être parfait. Hélas, en 2022, la CNUCED prévoit un ralentissement de la croissance mondiale à 3,6%, laissant le revenu mondial encore 3,7% en dessous de ce qu’il aurait été s’il avait continué sur son trend d’avant la pandémie; ceci représente une perte de revenu cumulée attendue d’environ 13’000 milliards de dollars en 2020-22. Une politique timide des anges (les banquiers centraux et les gouvernements) ou, pire encore, un retour en arrière, pourrait faire chuter davantage la croissance.

2021.09.17.Projection de croissance de l'OCDE
Source : OCDE, projections de croissance

Ce n’est donc pas encore le paradis car même en l’absence de revers importants, la production mondiale ne reprendra sa tendance de 2016-19 qu’en 2030. Ce fait cache un problème plus profond, à savoir que la tendance de la croissance des revenus avant la crise était elle-même insatisfaisante; la croissance mondiale annuelle moyenne au cours de la décennie qui a suivi la crise financière mondiale a été la plus lente depuis 1945.

L’inflation: le purgatoire

Elle est de retour mais ne semble pas inquiéter les banquiers centraux, à l’image de Christine Lagarde, un de nos anges gardiens, qui constatait que l’inflation risquait de dépasser l’objectif officiel de 2% mais que ceci était dû «à des raisons techniques et temporaires».

Bien sûr ce beau discours officiel ne peut cacher le fait que l’inflation de la zone euro est de 3%, au plus haut depuis 2011; en Allemagne, à 3,4%, le plus fort taux depuis 2008; aux Etats-Unis, à 5,4 %, un record aussi depuis la crise de 2008. Dans ce grand pays, l’indice des prix à la consommation (IPC) a largement dépassé les 5% au cours des six derniers mois. L’indicateur de la croissance des salaires de la Fed d’Atlanta est maintenant à 3,9%, en route vers 4%. Newsweek rapporte que la moyenne nationale des loyers des appartements a augmenté d’environ 9,2% au cours du premier semestre de cette année. L’appartement moyen aux États-Unis coûte maintenant 1’200 $ par mois.

Les prix des matières premières suggèrent aussi qu’une inflation plus longue que prévue pourrait être de mise. Les tensions sur les prix touchent les métaux comme le pétrole ou le bois. Plus préoccupant, la hausse touche aussi les matières premières alimentaires. L’indice FAO (Food and Agriculture Organisation) des prix des produits alimentaires a progressé de 33,8% entre juin 2020 et juin 2021.

2021.09.17.Indice FAO des prix des produits alimentaires

Comme cerise sur le gâteau, l’un des plus grands opérateurs de ports et de terminaux du monde a prévenu que la crise mondiale du transport maritime et de la chaîne d’approvisionnement, ne pourra être résolue que par un ralentissement de la demande des consommateurs. Mohamed El-Erian, chef èconomiste chez Allianz, prévient que même s’il existe certains “facteurs réversibles”, les problèmes d’offre pourraient durer un à deux ans, voire plus, ce qui se traduirait par des vents stagflationnistes pour l’économie mondiale, inconnus de ceux qui n’ont pas vécu les années 1970.

Et voilà donc la stagflation: l’enfer

Les mesures gouvernementales pour relancer l’économie en période de pandémie ont été colossales. L’ampleur et la rapidité de ces dépenses expliquent en grande partie, sinon en totalité, la récente croissance du PIB. Cependant rien n’est gratuit dans ce bas monde: la dette nationale de tous les pays a augmenté en conséquence.

Alors si les gouvernements décidaient de réduire leurs efforts, (soutien salarial aux entreprises, allocations de chômage…) l’économie mondiale se retrouverait où elle était à la fin de 2019. Nous voyons donc se profiler le scénario de baisse de la croissance qui passerait de plus de 5% en 2021 à 3,6% en 2022.

Baisse de croissance ne signifie pas nécessairement baisse de l’inflation. Comme certains économistes nous le rappellent, la hausse de prix qui touche un large spectre de matières premières ne s’arrêtera pas soudainement. A cela s’ajoute la hausse des prix des transports maritimes et terrestres.

Les conditions pourraient ainsi être réunies pour que nous assistions à l’émergence du pire des deux mondes : une inflation plus élevée et une croissance plus faible ou même nulle – en un mot, la stagflation.