En principe, les actions émergentes devraient se remettre du coup de tempête qu’elles ont essuyé l’an passé mais, prises en tenailles entre les Etats-Unis et la Chine, elles montrent encore beaucoup de fragilité.

Par Guillermo Felices, directeur Recherche & Stratégie auprès de l’équipe de gestion Multi-Actifs, Quantitatif et Solutions

 

Il est très rare que les perspectives d’une classe d’actifs aient connu une évolution aussi spectaculaire que celles des actions émergentes en 2018. Après avoir enregistré une performance en dollars d’environ 40 % en 2017, elles ont chuté de près de 20 % depuis leur point haut de janvier 2018.

Selon nous, ce retournement est imputable à quatre principaux facteurs. Le premier est le ralentissement structurel de la croissance chinoise, auquel il faut rajouter la dissipation des effets des précédentes mesures de relance. Deuxièmement, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine ont détérioré le sentiment à l’égard des marchés émergents. Troisièmement, le resserrement de la politique monétaire de la Fed – et l’appréciation du dollar qui en a découlé – ont entraîné des sorties de capitaux. Le quatrième facteur a été une série de chocs spécifiques à certains grands pays émergents (Turquie, Argentine), qui se sont propagés à l’ensemble de la classe d’actifs.

Les actions émergentes se sont donc considérablement dépréciées. Les ratios cours/bénéfices prévisionnels à 12 mois sont passés de 13,5 début 2018 (leur plus haut niveau depuis 2010) à 10,6 actuellement (proche de leur plus bas d’environ 9 atteint après 2010). Les ratios cours/valeur comptable ont également sensiblement baissé, passant d’environ 2 début 2018 (proche de leur plus haut depuis 2010) à environ 1,5, non loin de leur plus bas de 1,2 atteint en 2010. Les devises émergentes sont aussi plus intéressantes. Un panier de devises calqué sur les pondérations de l’indice MSCI EM a chuté de 7 % depuis janvier alors qu’il avait rebondi de 15 % entre janvier 2017 et janvier 2018.

Cette opportunité, particulièrement intéressante, commence à attirer l’attention des investisseurs évoluant à contre-courant. Cependant, l’effondrement des actions émergentes en 2015-16 est encore dans toutes les mémoires : les valorisations sont bon marché, mais elles peuvent certainement baisser davantage.

La diminution des liquidités à l’échelle mondiale, imputable aux principales banques centrales, continuera de peser sur les actifs émergents

Trois catalyseurs sont propices à une revalorisation. La diminution des liquidités à l’échelle mondiale, imputable aux principales banques centrales, continuera de peser sur les actifs émergents, de même que le resserrement persistant de la politique de la Fed. La possible pause observée constitue actuellement un facteur de soutien mais il est peut-être trop tôt pour considérer qu’il s’agit d’un changement de cap définitif. Il faudrait que la croissance américaine ralentisse de façon significative et que l’inflation diminue, ce qui constituerait, selon nous, un risque baissier.

Cela pourrait ne pas suffire à soutenir les actions émergentes de façon durable. À notre avis, deux catalyseurs supplémentaires seront nécessaires. Premièrement, les mesures adoptées par la Chine doivent être suffisamment agressives pour convaincre les investisseurs que la croissance va se stabiliser. Pour l’instant, elles ont été ciblées et limitées aux injections de liquidités. La barre est haute pour des mesures plus agressives étant donné la volonté du gouvernement d’éviter un nouvel épisode de surendettement et les faiblesses y afférentes. L’assouplissement de la politique budgétaire et des restrictions sur le marché immobilier, ainsi que la dépréciation du yuan sont d’autres options possibles.

Deuxièmement, il faudrait que les tensions entre les États-Unis et la Chine s’apaisent. Nous considérons les frictions entre les États-Unis et la Chine comme une bataille pour la domination géopolitique et, bien qu’une solution négociée sur les échanges commerciaux puisse offrir un répit aux marchés actions, rien n’indique que cela mettra fin au problème.

D’autres mauvaises nouvelles pourraient n’avoir qu’un effet baissier limité tandis que les bonnes nouvelles pourraient receler un potentiel haussier important

Ces trois catalyseurs seront difficiles à pérenniser, mais une trêve est probable puisque les mauvaises nouvelles ont déjà été intégrées dans le prix. Le profil risque-rendement est donc asymétrique: d’autres mauvaises nouvelles pourraient n’avoir qu’un effet baissier limité tandis que les bonnes nouvelles pourraient receler un potentiel haussier important.

Compte tenu de notre scénario central qui repose sur une croissance mondiale robuste mais plus lente, nous affichons un positionnement neutre à l’égard des actions tout en nous tenant prêts à investir de manière tactique. Par exemple, les actions mexicaines pourraient bénéficier à long terme des droits de douane américains imposés à la Chine. Si les autorités chinoises se lancent dans des dépenses d’infrastructure importantes, le marché domestique chinois, à savoir les A-shares, pourrait être porteur.

Le calme devrait revenir dans les pays émergents après la tempête de 2018 et nous sommes prêts à renforcer notre exposition aux actions si les opportunités et les signaux sont propices. Mais nous devons aussi être conscients que les pays émergents n’ont peut-être pas encore fini d’essuyer la tempête.

 

Cet article a été publié initialement dans le magazine SPHERE (N°12 – Janvier/Mars 2019)