Le test antisatellite russe a provoqué un nuage de débris qui entraînera des complications importantes pour les opérations spatiales. Mais les crises se transforment souvent en nouvelles opportunités.

Cet événement représente à la fois une catastrophe et une opportunité: si les débris qui en résultent seront dangereux pendant des décennies et compliqueront les opérations, le test lui-même souligne plus que jamais l’importance stratégique de l’espace et le potentiel de marché associé. Ce coup de semonce pourrait également donner un coup de fouet aux entreprises d’enlèvement des débris, ce qui dynamiserait l’ensemble du secteur.

Ce qui s’est passé

Le 15 novembre, la Russie a procédé à un essai d’arme cinétique antisatellite (ASAT) sur Cosmos-1408, un satellite soviétique abandonné, lancé en 1982 et en orbite basse (LEO) à environ 500 km de la Terre. Le test a abouti à la destruction de la cible. Il a néanmoins généré un nuage massif de débris composé d’au moins 1’500 fragments, dont la trajectoire a contraint les sept astronautes présents dans la Station spatiale internationale (ISS) à s’abriter et à se préparer à l’évacuation compte tenu des risques potentiels de collision.

Impact sur notre dossier d’investissement

La loi de Murphy dans toute sa splendeur

La cible choisie pouvait difficilement être plus problématique: son orbite LEO fortement inclinée signifie que la menace causée par les débris est maximisée. Les débris vont potentiellement croiser de nombreux autres engins spatiaux, car ils ont déjà été éjectés à diverses altitudes allant de 300 à 800 km. En outre, cette altitude signifie qu’il faudra des décennies plutôt que des années pour qu’ils se désintègrent naturellement, tandis que la masse substantielle du satellite désormais détruit (2,2 tonnes) prouve que le nombre de débris est relativement élevé.

Pas encore un film de science-fiction catastrophique, mais néanmoins des conséquences importantes

Depuis le début de l’ère spatiale, les quelques 70 essais réalisés par quatre pays (États-Unis, Russie, Chine et Inde) ont généré environ 5’000 débris, dont 3’200 sont toujours en orbite. Le test de la semaine dernière a généré à lui seul au moins 1’500 débris, un nombre qui devrait augmenter avec le temps, car la gravité fera progressivement son œuvre et séparera davantage certains débris.

Sachant qu’une minuscule tache de peinture peut créer un cratère de 5 mm de large, les débris d’une taille supérieure à 10 cm (dont plus de 30’000 sont actuellement suivis) peuvent potentiellement conduire un vaisseau spatial à la destruction en cas de collision. Heureusement, ce seul événement ne peut pas déclencher une réaction en chaîne massive telle que celle décrite dans le film Gravity: un tel événement, officiellement appelé syndrome de Kessler, ne se produirait que dans des conditions beaucoup plus denses. Cependant, il rappelle clairement la menace que représentent les plus d’un million de débris d’une taille supérieure à 1 cm qui peuplent actuellement l’orbite de la Terre. Désormais, les acteurs spatiaux actuels et futurs n’auront d’autre choix que de prendre en compte ce nouveau champ de débris dans la planification de leurs opérations.

Est-ce l’aube de la guerre spatiale?

La Russie disposait déjà d’une capacité antisatellite éprouvée, comme l’ont amplement démontré les tests précédents. Les organes gouvernementaux russes ont réagi de manière douteuse en niant tout impact négatif du test sur les activités spatiales, bien que les 2 astronautes russes actuellement à bord de l’ISS aient dû se préparer à être évacués. Par conséquent, la lecture la plus évidente de ce test est qu’il matérialise un message envoyé aux adversaires potentiels en cas de conflit futur: malgré le déclin de son programme spatial civil, la Russie peut encore perturber des services spatiaux critiques (par exemple, le GPS). Explicitement, elle reconnaît le positionnement critique et stratégique de l’espace. En même temps, compte tenu de la manière dont les États-Unis exploitent leurs acteurs privés à des fins de sécurité nationale, il s’agit d’un rappel implicite du potentiel de l’économie spatiale.

A chaque problème, une opportunité

Dans ce cas précis, les acteurs privés ont une chance de briller et de démontrer leur capacité à innover. LeoLabs, un acteur privé disposant d’un réseau mondial de radars, a déjà démontré sa capacité à suivre avec précision les débris générés par le test. L’augmentation conséquente du niveau de menace sera déjà un moteur pour leur activité. Il en sera de même pour la surveillance des risques de collisions entre les essaims de petits satellites qui formeront les diverses constellations de communication indépendantes. De même, la perspective d’un nombre croissant de débris offre des opportunités significatives aux acteurs de la maintenance des satellites, qui déplaceraient les engins spatiaux à risque d’une orbite à l’autre.

En définitive, la solution viendra du nettoyage des débris orbitaux. Bien que la technologie n’en soit qu’à ses débuts, plusieurs solutions techniques sont envisagées et activement étudiées. L’acteur japonais Astroscale a déjà démontré avec succès la capacité de ses satellites de démonstration à capturer un engin spatial client (simulant un débris) à l’aide d’un système magnétique; en outre, Astroscale et la startup suisse ClearSpace ont obtenu des contrats d’une valeur de 700’000 £ de la part de l’Agence spatiale britannique pour étudier une mission visant à retirer de LEO deux satellites abandonnés d’ici 2025.

À plus long terme, le défi pour ces acteurs, en plus de celui de la technologie, sera de développer un modèle économique rentable. Une possibilité est d’avoir une incitation réglementaire concernant les déchets spatiaux, un sujet de plus à ajouter à la réforme tant attendue de la réglementation spatiale internationale. L’autre possibilité serait que les acteurs privés prennent conscience du péril économique potentiel pour leurs opérations futures et agissent en fonction de ce danger en finançant des services de nettoyage. La signature de la charte Net Zero Space par dix entreprises spatiales importantes en novembre 2021, qui s’engagent à prendre des mesures concrètes pour réduire les débris spatiaux d’ici 2030, est un pas dans cette direction.

Notre point de vue

L’essai russe est devenu une catastrophe potentielle: le nuage de débris peuplera plusieurs orbites pendant des décennies et constituera une menace importante pour les opérations spatiales, y compris les opérations habitées. Mais il souligne aussi, si besoin était, l’importance stratégique de l’espace pour les gouvernements et les entreprises. Plus important encore, il a le potentiel de donner un coup de pouce indirect aux acteurs principaux du secteur, qui ont la possibilité de mettre en avant leur capacité d’innovation en trouvant, déployant et monétisant une solution technologique à ce problème croissant. Chez AtonRâ, nous sommes déjà investis dans des acteurs spatiaux innovants ayant les meilleures chances de capter le potentiel de croissance et nous surveillons activement le secteur pour saisir les opportunités les plus prometteuses.