L’expérience de la Chine face au Covid-19 permet-elle aux autres pays d’en tirer des enseignements?

Par Craig Botham, Économiste spécialiste des Marchés émergents

 

Alors que le nouveau coronavirus (Covid-19) atteint des proportions pandémiques, et que les pays sont de plus en plus nombreux à suivre l’exemple de la Chine en prenant des mesures de confinement et de mise à l’arrêt d’activités, il est naturel de s’interroger sur l’ampleur probable des dommages économiques. L’expérience de chaque pays sera différente en fonction de la réponse politique choisie. Nous avons tenté de prendre ce facteur en compte dans nos dernières prévisions, qui intègrent une sévère récession mondiale en 2020.

Dans l’intervalle cependant, les données économiques en provenance de Chine donnent une idée de ce à quoi les autres pays peuvent s’attendre. La Chine semble avoir maîtrisé l’épidémie, au moins pour l’instant, le nombre des nouveaux cas recensés étant désormais proche de zéro. Pour y parvenir, les autorités ont décidé de mettre à l’arrêt des pans entiers de l’économie et les restrictions imposées semblent peu susceptibles d’être totalement levées avant un moment. Il existe encore un risque de reprise de la contamination, que ce soit au niveau national ou par l’intermédiaire de cas importés de l’étranger.

Le coût du confinement

Le coût de cette approche commence à transparaître dans les données mensuelles. Nous disposons maintenant d’informations sur la performance de l’économie chinoise au cours des deux premiers mois de l’année, et celles-ci peignent un tableau peu réjouissant. Quel que soit le secteur examiné, nous constatons une contraction à deux chiffres. Sans surprise, la consommation a particulièrement souffert. Les ventes au détail se sont contractées de 20,5% en glissement annuel sur les deux premiers mois de 2020. Les ventes en ligne ont mieux résisté, mais ont néanmoins enregistré une baisse de 3 % sur un an, après une progression à deux chiffres tout au long de l’année 2019. S’il semble naturel que les achats en ligne résistent mieux que ceux en magasin, il est clair que le Covid-19 constitue un aléa majeur même pour un pays comme la Chine où le commerce en ligne joue un rôle considérable.

La production industrielle n’a pas été aussi fortement impactée, mais cette plus grande résilience est tout à fait relative. Une contraction de 13,5% sur un an reste en effet désastreuse. Certains domaines de l’économie hors secteur des services ont même été plus durement touchés ; l’investissement des entreprises s’est contracté davantage que les ventes au détail. Ce phénomène est dû en partie à une pénurie de demande, mais aussi à un manque de main-d’œuvre. L’activité dans le secteur de la construction peut difficilement se maintenir quand les ouvriers sont mis en quarantaine pour deux semaines.

Baisse spectaculaire de l’activité au premier trimestre

L’addition de ces chiffres et des données sur le commerce (elles aussi mauvaises) nous permet d’actualiser notre outil de suivi de la croissance économique chinoise qu’est le Schroders China Activity Index (SCAI). S’il dénotait auparavant une croissance solide de 7% fin 2019 alors que l’activité s’accélérait, la tendance s’est désormais effondrée pour afficher une contraction de plus de 3% sur un an (graphique).

Comme toujours lorsqu’il s’agit de la Chine, la question est savoir quelle confiance accorder aux informations communiquées. Les données mensuelles sont incontestablement mauvaises, mais pourraient-elles être encore pires ? Sur une base trimestrielle, nous pouvons obtenir une estimation raisonnable, ex ante, de l’impact probable de la mise à l’arrêt du pays. En effet, nous connaissons le nombre de jours ouvrables perdus au premier trimestre par rapport au dernier trimestre 2019, et approximativement la part concernée de l’économie. Le nombre total de jours perdus est relativement facile à déterminer à partir des annonces officielles, mais la part de l’économie affectée est plus difficile à estimer. Même au plus fort du confinement, la perte d’activité n’a jamais atteint 100%. Par ailleurs, les mesures de confinement ont peu à peu touché une part croissante de l’économie au fil du temps (avant d’être progressivement assouplies à partir de début mars).

Au plan régional, la province de Hubei, à l’épicentre de l’épidémie en Chine, a été mise en quarantaine en premier. D’autres provinces ont été confinées une à une (avec le prolongement des congés du Nouvel An chinois) jusqu’à ce que des mesures soient imposées au pays tout entier. Dans la plupart des cas, les services essentiels ont été maintenus, comme nous le constatons aujourd’hui en Europe. Nous pouvons ainsi partir du principe qu’au plus fort de la crise, la suspension de l’activité a englobé jusqu’à 80% du PIB chinois et qu’en moyenne, environ 70% de l’économie a été mise à l’arrêt pour une période de 30 jours au premier trimestre. Cette estimation sous-entend un ralentissement de 32,8% de l’activité d’un trimestre sur l’autre. Actuellement, notre indicateur SCAI laisse entrevoir une contraction de 27% en rythme trimestriel. À nos yeux, l’écart est suffisamment minime pour considérer que les données officielles, à tout le moins sur une base mensuelle, reflètent effectivement la réalité.

Ce qui pose un dilemme lorsqu’il s’agit d’établir des prévisions. D’un point de vue historique, nous avons supposé une déviation minimale par rapport à l’objectif de croissance annoncé dans les chiffres officiels du PIB, compte tenu de l’objectif de la Chine de doubler le revenu par habitant en 2020. Nous voyons désormais que cet objectif ne sera pas atteint, mais toute la question est de savoir l’amplitude de l’écart que les autorités sont prêtes à tolérer. Les données officielles feront certainement état d’un mauvais premier trimestre, mais nous anticipons néanmoins une croissance faiblement positive, suivie d’un puissant rebond et d’une victoire dans la «guerre du peuple» contre le virus. Dès lors, nous continuons de tabler sur une croissance de 5% cette année. Cependant, nous sommes pleinement conscients du risque que les données mensuelles du début de l’année révèlent une plus grande volonté de faire face à la réalité économique. Pour peu qu’il soit permis au PIB de mieux correspondre aux données mensuelles, la croissance chinoise est selon nous susceptible de s’établir aux alentours de 3 % sur l’ensemble de 2020, dans l’hypothèse d’une absence de nouveaux cas de Covid-19.

Réaction modérée de la part des autorités

Jusqu’à présent, la réponse des autorités semble indiquer qu’elles ne s’inquiètent pas outre mesure du ralentissement de la croissance. Les mesures de relance budgétaire s’élèvent jusqu’ici à environ 1,2% du PIB et portent principalement sur la réduction des impôts et des frais des entreprises, assorties de certaines dépenses d’urgence. La banque centrale de Chine (PBoC) a procédé à d’abondantes injections de liquidités et a légèrement assoupli sa politique en abaissant ses taux directeurs de quelque 10 pb et en réduisant dernièrement le taux des réserves obligatoires. Son approche toutefois se démarque nettement de celles des autres grandes banques centrales. Cette différence peut s’interpréter de plusieurs manières. L’une d’entre elles est que les autorités sont disposées à accepter un ralentissement de la croissance cette année. Quand bien même ce serait le cas, des mesures de relance supplémentaires s’imposeront pour assurer un niveau de croissance modéré – notre prévision d’une croissance d’environ 3 % de l’activité réelle en 2020 intègre par exemple des dépenses budgétaires à hauteur de 4% du PIB.

Il se pourrait également que les autorités soient jusqu’ici parties du principe que l’épidémie aurait un impact relativement limité sur le reste du monde, et que la Chine puisse compter sur un puissant rebond de l’activité, soutenu par la vigueur de la demande mondiale. Ce scénario n’a plus cours désormais, mais le temps de retard qu’affiche la réponse politique s’explique en partie par le report de la session annuelle de la Conférence consultative politique. Les autorités locales ont annoncé des programmes ambitieux de dépenses d’infrastructure, mais attendent le feu vert de Pékin pour émettre les obligations nécessaires à leur financement.

Gérer la reprise

Il est également probable que la meilleure façon de relancer l’économie fasse l’objet d’un débat, en Chine comme ailleurs. Les mesures prises jusqu’à présent semblent avoir été raisonnablement efficaces s’agissant de limiter les faillites et les licenciements, une réponse que les pays occidentaux peinent encore à façonner. L’étape suivante porte sur la manière de stimuler la demande. La consommation s’est manifestement effondrée, si bien qu’une aide financière aux ménages est une solution qui pourrait sembler attractive. Cependant, si la faiblesse de la consommation résulte d’une perte de confiance et non d’une perte de revenus (c’est là notre hypothèse), distribuer de l’argent aux ménages pourrait au contraire les conduire à épargner plutôt qu’à dépenser. Il en va de même pour la baisse des impôts sur les sociétés – il est par exemple impossible de s’assurer que la réduction de la TVA soit répercutée sur le consommateur final. En revanche, si l’État vise à stimuler la demande de façon immédiate, la meilleure solution pourrait être d’accroître les dépenses d’infrastructure. Bien que ces projets puissent ne pas être aussi efficaces qu’espéré, ils apportent néanmoins une source immédiate de demande de matières premières et de main-d’œuvre, et dopent par conséquent la demande. C’est ce sur quoi nous misons.

Malgré le stéréotype d’une Chine monolithique, nous savons que la banque centrale et le ministère des Finances sont souvent en désaccord sur la politique à mener, ce qui est probablement le cas à l’heure actuelle. Les inquiétudes sur le niveau de la dette seront certainement une préoccupation majeure par exemple, et le secteur des ménages est généralement considéré comme étant l’option la moins risquée à cet égard. Quelle que soit la solution adoptée par la Chine, tout comme sa réponse initiale au coronavirus, elle constituera un précieux cas d’étude pour des gouvernements inquiets dans le monde entier.