Aux États-Unis, la situation politique de tous les superlatifs fait la joie des humoristes, mais reste au conditionnel. Face à la logorrhée présidentielle, les marchés financiers ne savent plus à quel saint se vouer. Quelle direction vont-ils emprunter?

Yves Longchamp, Head of Research, ETHENEA Independent Investors (Schweiz) AG

Quel est le point commun entre le duo Cheech/Chong1 et Donald Trump ? Un écran de fumée. Alors que pour les deux premiers, cette image fait référence à une série américaine des années 70 mettant en scène le duo d’acteurs Cheech Martin et Tommy Chong dans les rôles principaux, elle s’applique, concernant Donald Trump, à l’avalanche de promesses de campagne qui n’ont pas débouché sur grand-chose de concret au terme des 100 premiers jours de son mandat.

Ceci mis à part, le potentiel de divertissement du 45ème Président des États-Unis constitue une source d’inspiration inépuisable pour les humoristes et autres comiques de tout poil. Dernier exemple en date : le porte-avions et les forces américaines envoyés pour soi-disant menacer la Corée du Nord ont été finalement aperçus quelques jours plus tard au large des côtes australiennes. L’ explosion en plein vol de la roquette envoyée par Kim Jong-un en guise de représailles pourrait encore rehausser le ridicule de la situation à condition d’avoir un penchant pour les histoires macabres. Dans tous les cas, ces faits à peine imaginables sont pourtant bien réels.

Ils sont aussi réels que les marchés financiers dont les participants doivent traiter ces informations parfois surréalistes : qu’il s’agisse de la réforme de la santé annoncée par Donald Trump mais impossible à mettre en œuvre alors que les Républicains détiennent la majorité dans les deux chambres du Congrès. Ou encore la réforme fiscale tout juste dévoilée en grande pompe, qui ne semble pas contenir grand-chose de concret, notamment sur son financement. Le marché doit donc en prendre son parti et réévaluer les instruments, même si les propositions ont peu de chances d’aboutir.

La toute dernière lubie du Président américain, la séparation des activités des banques d’investissement et des banques commerciales, autrement dit la réactivation de la loi Glass-Steagall suspendue depuis 1999, ne va certainement pas enchanter Wall Street. De même, la proposition d’augmenter la taxe sur les carburants afin de financer les projets d’infrastructure à concurrence d’un milliard de dollars, pourrait ne pas rencontrer beaucoup de succès auprès de ses électeurs et amis politiques. En particulier, les électeurs de Donald Trump, issus pour la très grande majorité de milieux sociaux défavorisés et des régions rurales, ne devraient guère se réjouir car ils supporteraient la plus grande partie du coût de la mesure.

Toutefois, les marchés n’ont guère d’autre choix que de faire avec car en définitive, tous les scénarios sont possibles et exercent une influence sur les prix des produits financiers. Ainsi, l’augmentation de la taxe sur les carburants aurait un impact inflationniste, même si elle n’aurait tout d’abord qu’un effet de base exceptionnel sur les prix. Ensuite, un coup de pouce à l’investissement par le biais des projets d’infrastructure pourrait également se traduire par une recrudescence de la Trumpflation.

Mais pour l’heure, il ne s’agit là que d’hypothèses. Actuellement, nous savons avec certitude que l’économie américaine vacille. Avec une variation de seulement 0,175 % par rapport au tri- mestre précédent, la croissance au premier trimestre peut être qualifiée de morose dans le meilleur des cas. Le chiffre publié de 0,7 % fait référence au taux de croissance annualisé, une précision bien souvent laissée de côté. À titre de comparaison, la croissance attendue par les économistes pour la zone euro au premier trimestre s’élève à 0,4 %, soit presque deux fois plus. La faiblesse de la croissance américaine tient aux composantes en berne de la consommation. Ainsi, les stocks, qui ont été fréquemment revus dans le passé, le plus souvent à la baisse, ont fortement augmenté.

Il faut donc impérativement tenir compte de la possibilité de nous retrouver dans une situation dans laquelle la Réserve fédérale américaine relèverait ses taux sur fond de croissance économique faible, voire en recul. Ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres, mais dont la probabilité est aussi élevée que nombre des projets de Donald Trump. Naturellement, ce scénario se traduirait par une forte pression sur les rendements américains alors que l’aboutissement des initiatives de Donald Trump produirait l’exact contraire sur leur évolution.

En Europe, le risque politique qui avait fait baisser l’attrait des placements européens pour les investisseurs étrangers diminue. Au moment de la rédaction de ce commentaire, l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française semble acquise tandis qu’en Allemagne, les querelles internes pourraient faire sombrer l’AfD dans l’oubli à l’instar du parti des Pirates. La diminution du risque politique renforce la vigueur de la reprise économique de la zone euro qu’Yves Longchamp, Head of Research, examinera plus en détail dans les pages suivantes.

De notre point de vue, les marchés ne sont pas loin de procéder à des ajustements significatifs: l’écart de rendement entre les Bunds allemands et les bons du Trésor américain est beaucoup trop large et devrait se resserrer. Les marchés boursiers européens devraient au moins rattraper une partie de leur retard de valorisation sur les marchés américains. L’ euro pourrait se raffermir face aux autres monnaies. Il est peut-être encore un peu trop tôt pour se positionner clairement dans ces directions, mais cela ne devrait pas tarder.

Pour cette raison, il nous semble toujours opportun de procéder avec prudence et modération. D’ici là, nous nous efforcerons de continuer à interpréter les signaux de fumée du monde politique, des banques centrales et des économistes et d’agir en toute sécurité malgré l’écran de fumée qui brouille les pistes.

Eu égard aux tentatives erratiques de Donald Trump de mener sa politique, nous maintenons notre confiance dans la stabilité du système démocratique américain caractérisé par la doctrine des checks and balances (contrôles et contrepoids, autrement dit la balance des pouvoirs).

De même, les médias semblent avoir fait la paix avec le Président des fake news et de la réalité alternative, présentant désormais la situation sous un angle plus satirique. Peut-être est-ce encore le meilleur moyen d’avancer dans un contexte aussi incertain.

 

Télécharger ce Commentaire de Marché (pdf, 13 pages, en français)

 


1. Duo d’acteurs comiques composé de Cheech Martin et de Tommy Chong qui a été à l’affiche d’une série dans les années 70 et 80. Le duo a joué dans le film Faut trouver le joint (Up in smoke) sorti en 1978. Source : traduction française de https://en.wikipedia.org/wiki/Cheech_%26_Chong

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