Les nouvelles technologies financières s’imposent de plus en plus rapidement.

Interview de Nima Pouyan, responsable d’Invesco pour la Suisse, par Jérôme Sicard

 

Nima Pouyan

La technologie a toujours joué un rôle très important dans le secteur financier. Quels sont les facteurs et tendances à l’origine du bouleversement provoqué par les fintechs dans ce secteur au cours des dernières années?

Les banques et les autres établissements financiers ont toujours utilisé les technologies. Mais les nouvelles technologies financières s’imposent de plus en plus vite depuis la crise financière, qui fut l’événement décisif à l’origine de cette évolution. Le durcissement drastique de la réglementation a imposé une pression très lourde aux prestataires de services financiers. Dans le même temps, les habitudes des consommateurs ont connu une évolution sans précédent, avec l’émergence de nouvelles technologies comme le smartphone ou le cloud computing. Les entreprises traditionnelles, qui vendaient leurs produits et services par les canaux habituels, ont dû trouver de nouvelles solutions pour ne pas être évincées du marché par des acteurs d’un nouveau genre.

 

Quelles sont les tendances qui s’observeront à court terme dans le secteur des fintechs?

Les fintechs ont bien compris les points faibles des établissements financiers traditionnels et mis l’accent sur les possibilités d’amélioration. Selon moi, plusieurs domaines importants offrent un potentiel de croissance particulièrement élevé. Premièrement, les clients – et les entreprises – ont parfaitement saisi l’importance d’une meilleure protection de leurs données financières, à plus forte raison lorsqu’elles ont un caractère personnel. Compte tenu des risques de cybercriminalité et des erreurs trop fréquentes des entreprises dans ce domaine, la sécurité des données demeure un objectif prioritaire. Deuxièmement, nous recherchons tous des possibilités pour développer davantage nos activités et de manière plus efficace. C’est précisément ce qu’attend la génération des Millennials – qu’il s’agisse de transactions bancaires, de la gestion d’un portefeuille d’investissements ou du stockage des données dans le cloud. Aujourd’hui, les anciennes générations expriment de plus en plus souvent les mêmes exigences.

 

Pourquoi le secteur financier adopte-t-il si tard des technologies et applications qui sont déjà répandues dans de nombreux autres secteurs?

Les grandes banques ont toujours rejoint le mouvement avec un temps de retard par rapport aux autres. Cela ne tient pas uniquement à leur taille mais aussi à la rigidité de leurs contraintes réglementaires. Elles possèdent des quantités impressionnantes de données qu’elles doivent sécuriser. L’infrastructure nécessaire à cet effet est si complexe qu’il est difficile de la remplacer.

 

Quels sont les principaux segments du secteur des fintechs et quelle est leur importance relative?

Le terme «fintech» désigne des entreprises et technologies très diversifiées. Le segment principal représenté par l’indice KBW NASDAQ Financial Technology comprend des entreprises comme Paypal et Worldpay, qui proposent des solutions de paiement électroniques. Cet indice est également composé d’entreprises qui traitent des informations commerciales et des données financières, de bourses électroniques et de réseaux de paiement.

Au départ, l’expression «fintech» évoquait, pour un grand nombre de personnes, les start-ups et le capital-risque. En réalité, de nombreuses fintechs cotées en bourse, et par conséquent accessibles à tous les investisseurs, ont vu le jour par la suite.

Quelques capitalisations boursières de l’indice fintech du Nasdaq (en USD, données au 25.05.2018)
Nasdaq a créé son indice fintech en 2016. Il intègre 49 titres, essentiellement des valeurs américaines, avec des capitalisations qui s’échelonnent entre le 1,4 milliard de Lending Club, en dollars, et les 295 milliards de Visa. Au total, la valorisation globale des entreprises regroupées dans l’indice dépasse les 1’300 milliards. Les 18 sociétés du graphique ont été introduites ces dix dernières années (année entre parenthèses).

Quelle ampleur peut prendre ce marché?

Difficile à dire. Une chose est sûre, ce segment va continuer à se développer. Dans un contexte de croissance constante, et par conséquent de transformation régulière du secteur des fintechs, un investisseur a tout intérêt à répartir ses placements dans les différents segments de cette industrie financière. L’indice KBW NASDAQ Fintech, par exemple, permet d’investir dans huit segments différents et comprend actuellement une cinquantaine d’entreprises – des plus petites sociétés de niche, jusqu’à des entreprises d’une valeur de marché de plus de 150 milliards de dollars. Chacune de ces entreprises a la même pondération au sein de l’indice, la performance ne reposant donc pas uniquement sur les plus grandes structures.

 

Quelles sont les conséquences de cette nouvelle vague de fintechs sur le secteur de la finance?

L’influence des fintechs est déjà perceptible à presque tous les niveaux du secteur financier et rien ne permet de penser que cette tendance risque de s’essouffler prochainement.

 

De quelle manière les applications des fintechs vont-elles modifier l’expérience des clients en matière de gestion de fortune?

Dans le cadre de la gestion de fortune, l’expression «fintech» évoque avant tout pour beaucoup de gens le robo-advisor. Ces sociétés en ligne investissent généralement, et parfois exclusivement, dans des fonds indiciels afin de proposer aux investisseurs des portefeuilles diversifiés à des prix intéressants. Je considère que ce segment va poursuivre sa croissance. Parallèlement, les gérants de fortune traditionnels utilisent de plus en plus souvent d’autres applications des fintechs pour compléter et valoriser leurs prestations de conseil personnelles par des services en ligne complémentaires.

 

Quelles sont les applications les plus novatrices lancées récemment par les fintechs – c’est-à-dire des applications aussi révolutionnaires que la première carte de crédit ou le premier distributeur automatique?

Il y en a beaucoup, par exemple Square. Cette entreprise fondée par le PDG de Twitter, Jock Dorsey, développe et commercialise un logiciel de paiement et d’analyse, qui transforme votre smartphone en lecteur de carte et système de caisse. Elle permet ainsi aux entreprises de toutes sortes – du vendeur sur le marché à la société de bâtiment locale – de prendre en charge les paiements électroniques en toute simplicité. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de situations dans lesquelles de nouveaux fournisseurs permettent aux entreprises d’offrir à leurs clients un meilleur service.

 

Cet article a été publié initialement dans le magazine SPHERE
(N°10 – juillet/septembre 2018)