Le conflit en cours en Ukraine constitue une crise humanitaire chargée en émotions. Sur les marchés, ces dernières entraînent toujours un comportement volatil, irrationnel et imprévisible. Cela a tendance à engendrer des craintes et à exagérer les risques.

Ludovic Colin, Co-Head of Fixed Income Opportunities, Portfolio Manager

 

Points à retenir

  • La hausse prolongée des prix de l’énergie menace la croissance
  • Si une récession survient, elle sera de nature technique
  • La Fed augmentera ses taux dans les prochaines semaines, la BCE probablement pas avant 2023
  • Le marché accuse une baisse sans couverture claire

Le conflit en cours en Ukraine constitue une crise humanitaire chargée en émotions. Sur les marchés, ces dernières entraînent toujours un comportement volatil, irrationnel et imprévisible. Cela a tendance à engendrer des craintes et à exagérer les risques.

D’un point de vue macroéconomique, la principale variable de la crise actuelle est le prix de l’énergie, ainsi que tous les autres matériaux souples et matières premières. Ce facteur aura un impact sur les factures de chauffage, les frais d’essence, la facture alimentaire, et bien d’autres domaines encore. Actuellement, nous prévoyons une croissance mondiale de près de 4,3% et un IPC d’environ 4,7% pour 2022, mais si les prix du pétrole atteignent 150 USD/baril sur deux trimestres, la croissance pourrait ralentir de 1% et l’IPC pourrait s’élever à 7,2%. L’essentiel ici n’est en réalité pas le niveau, mais plutôt la durée pendant laquelle les prix du pétrole resteront élevés.

Les risques de récession, plus faibles que ce que les craintes actuelles laissent présager

Il existe des risques à la baisse. Jusqu’à présent, le marché réagit comme si le risque se concentrait uniquement dans l’Union européenne et dans certaines économies de marchés émergents. L’impact sera beaucoup plus large que cela. Les prix du pétrole concernent le monde entier, donc les consommateurs aux États-Unis constateront également la flambée des prix du chauffage, ou du plein d’essence. Essentiellement, les consommateurs n’achèteront plus autant de biens ou de services, car leurs factures seront beaucoup plus élevées que prévu. Il faut également compter avec des répercussions sur le sentiment de confiance. Les consommateurs ne dépenseront pas autant leurs économies qu’ils l’auraient fait avant le conflit, et les grandes entreprises pourraient reporter leurs investissements ou leurs phases de recrutement.

La donne est aujourd’hui différente de celle de mars 2020. La situation économique mondiale est largement meilleure qu’en janvier et février 2020. Actuellement, la croissance des principales économies (y compris l’économie européenne) atteint des niveaux bien plus élevés que la moyenne à long terme. Nous nous rapprochons à nouveau partout du plein emploi. La menace du coronavirus s’éloigne. Autre point crucial: la situation de trésorerie est bien meilleure qu’en 2020, et même qu’en 2008. Les liquidités injectées par les banques centrales du monde entier s’écoulent toujours dans le système, les ménages ont constitué des comptes d’épargne joliment fournis et les entreprises, à l’échelle internationale, sont bien financées et disposent de liquidités dans leurs bilans.

La BCE nous l’a récemment rappelé, son approche des liquidités reste «flexible» et il y aura des dépenses budgétaires-la France travaille déjà sur un plan budgétaire afin d’aider les secteurs touchés par la crise; le président américain Joe Biden tente de relancer ses grands plans budgétaires au Capitole; l’Allemagne augmente déjà ses dépenses budgétaires…-. Par conséquent, le scénario du pire, en cas de récession, serait modéré, voire même évité grâce aux autorités budgétaires et aux politiques monétaires. Si une récession survient, il s’agirait d’une récession dite «technique» (sur deux ou trois trimestres) et elle serait maîtrisée, avec une croissance tout juste inférieure à zéro.

Risques d’inflation et réaction possible des banques centrales

Les banques centrales s’intéressent plutôt à l’inflation dite sous-jacente, qui se compose des prix sans les coûts de l’alimentation et de l’énergie, et aux prévisions d’inflation: cette inflation sous-jacente restera très bien ancrée. Si la consommation ou l’investissement ralentissent, les chocs que connaîtra l’approvisionnement en biens et services seront moins graves qu’auparavant. C’est la raison pour laquelle les prévisions du marché en matière d’inflation aux États-Unis, prévisions sur cinq ans, indiquent une stabilité à 2,7%. Aucune accélération des prévisions à long terme en matière d’inflation n’est constatée aux États-Unis. Il en va de même en Europe.

En outre, la Fed et la BCE se concentreront particulièrement sur les salaires. Le mois dernier, les États-Unis ont créé 648’000 nouveaux emplois. La croissance des salaires le mois dernier était de 0%. En Allemagne, jusqu’à présent, les négociations sur les salaires indiquent que la croissance devrait rester raisonnable. Dans le contexte actuel d’incertitude, les employeurs auront un argument fort pour éventuellement retarder une partie de la croissance des salaires qui avait pu être prévue.

La Fed devra augmenter les taux la semaine prochaine. Ce qui a changé en la matière est que nous n’observerons pas de forte hausse des taux d’intérêt. Pour le moment, dans le cadre des événements actuels, nous aurons une hausse de 25 points de base la semaine prochaine. Il ne devrait pas y avoir plus de quatre hausses de taux cette année. Le marché anticipe actuellement 5,5 hausses, soit plus que nécessaire, mais trois hausses ont déjà été supprimées. Cela signifie que pour le moment, les hausses de la Fed sont intégrées, même un peu plus que nécessaire. En ce qui concerne la BCE, aucune hausse des taux n’est attendue cette année, même si les marchés continuent d’intégrer une hausse pour décembre. La première hausse des taux d’intérêt de la BCE devrait avoir lieu au plus tôt en mars 2023.

La continuité est payante

Comme dans chaque crise, il y aura des gagnants et des perdants. Mais pour le moment, le marché a chuté, sans couvertures claires. Il est vrai que l’USD a un peu progressé, tout comme l’or, et les emprunts d’État ont connu un rebond. Mais si nous comparons les mouvements des actifs tels que les actions européennes, les produits de spread européens ou des marchés émergents, nous constatons que cela n’a été d’aucune aide. En premier lieu, seules les liquidités sont couvertes actuellement. L’histoire nous a montré cependant qu’en cas de chocs externes tels que celui que nous connaissons actuellement, qui ne proviennent pas du secteur financier, la meilleure des politiques est de rester investi.

En cas d’effondrement global des marchés financiers-ce qui n’est pas à prévoir-il vaut mieux être exposé à des titres dont l’expansion est déjà trop importante plutôt qu’à des valeurs que l’on pense immunisées contre les chocs mondiaux des matières premières en raison de leur éloignement géographique. A noter par ailleurs que la cavalerie arriverait alors, c’est-à-dire que les banques centrales injecteraient de nouvelles liquidités.