Les sociétés de cartes de paiement, susceptibles de perdre des parts de marché au profit d'autres modes de paiement plus innovants, n'ont désormais d'autre choix que de revoir leur stratégie. Pour ce faire, elles multiplient les investissements et les acquisitions.

La voie vers un nouveau modèle

Par rapport aux cartes de paiement traditionnelles, les nouvelles solutions de paiement sont plus efficaces sur le plan opérationnel, moins chères et plus sûres. Face à cette concurrence, les cartes de paiement perdent des parts de marché et subissent une contraction des marges. Ainsi, les grands réseaux de cartes, tells que Mastercard ou Visa, ont un besoin impérieux de se réinventer. Force est de constater que les cartes de crédit universelles qui sont apparues dans les années 1950 n’ont pas connu d’innovations majeures depuis lors.

Nous pensons que la croissance des revenus des titans de l’industrie, qui a été supérieure à la moyenne au cours de la dernière décennie, ne durera pas. Pour changer leur modèle économique, les réseaux de cartes ont multiplié les acquisitions et les investissements dans des entreprises prometteuses. Mais l’acquisition de la prochaine pépite n’est pas simple, car les réseaux de paiement sont confrontés à de nombreux obstacles juridiques dans leur quête de changement. Cependant ces obstacles n’empêchent par une forte activité de fusions/acquisitions. Depuis le début de 2019, Mastercard et Visa ont annoncé respectivement 23 et 15 transactions.

Une histoire semée d’embûches…

Au début des années 2000, à la naissance du paiement en ligne, Visa et ses pairs ont décidé de s’appuyer sur les numéros de cartes de crédit «indéchiffrables», au lieu de développer un nouveau système plus adéquat. Face à une hausse des fraudes, différentes couches de sécurité ont été ajoutées au fil des années – avec un succès limité. En effet, le rapport Nilson prévoit que le montant total des fraudes atteindra 37,3 milliards de dollars en 2025, soit près de 6% du volume total traité.

Aux fraudes s’ajoutent les changements qui affectent l’environnement bancaire. L’ère de l’Open Banking n’est plus conçue pour les cartes de paiement. Pourquoi? Tout organisme ou application autorisé peut ordonner un paiement à partir d’un compte bancaire, sans avoir besoin d’un intermédiaire comme un réseau de cartes. Les porte-monnaie électroniques facilitent les paiements P2P et de nouvelles technologies, par exemple les paiements par blockchain, sont en cours de développement.

La conséquence est l’adoption massive de nouveaux moyens de paiement. La nouvelle génération de solutions de paiement offre tous les avantages qui n’étaient auparavant offerts que par les cartes de crédit, comme les systems de récompenses ou les options de paiement différé. Toutes les tranches d’âge participent au phénomène: les personnes de plus de 50 ans ont représenté le segment qui a connu la plus forte croissance de mars à avril 2020 sur PayPal.

Fusion/acquisition ou développements internes?

La concurrence dans le secteur des paiements s’est intensifiée grâce à l’arrivée des entreprises fintech. Pour les acteurs historiques, le débat sur la technologie se résume soit à une croissance organique ou externe. Ce dernier choix est évident dépendant des réserves de trésorerie disponibles, mais celles-ci ne semblent pas constituer un obstacle. En effet, Visa devrait générer un flux de trésorerie disponible de 13 milliards de dollars en 2021, Mastercard de 8 milliards de dollars. Leur ratio de dette nette/EBITDA est inférieur à 0,25x, donc l’augmentation de l’effet de levier n’est pas un problème. Quant à American Express, même si la société connaît une année plus difficile en raison de son exposition aux secteurs du voyage et de l’hôtellerie, elle dispose aussi de ressources pour des acquisitions.

Avoir des ressources financières n’est que la première étape, la sélection du secteur est la suivante. Le segment le plus important est lié à l’accès des données. C’est pourquoi Visa a acquis Plaid, qui fournit des APIs pour connecter les entreprises fintech aux acteurs traditionnels. A terme, cet écosystème facilitera les paiements sans carte. Grâce à Plaid, Visa aura accès aux données financières de millions de personnes. Mastercard suit la même direction avec l’acquisition de Finicity, un autre fournisseur d’APIs et un agrégateur de données. Visa a acquis Plaid pour 5,3 milliards de dollars, soit près de 50 fois le chiffre d’affaires. Pour Finicity, les 985 millions de dollars offerts représentent plus de 50 fois les ventes.

Et la liste ne s’arrête pas au secteur des données. D’autres investissements technologiques ont été réalisés pour renforcer la sécurité des réseaux de paiement et réduire les fraudes. Les plateformes de paiement de nouvelle génération comme les paiements «cloud» ou divers services fintech, non liés aux paiements, font également partie des secteurs de choix. Par exemple, American Express diversifie ses activités en investissant dans des solutions liées à la comptabilité des sociétés, des plateformes de financements alternatifs ou de la technologie pour les assurances.

Difficultés juridiques à l’horizon

Le secteur des cartes de paiement n’est composé que d’une poignée d’entreprises. C’est dans ce contexte que le ministère américain de la justice (DOJ) considère les récentes activités de fusions-acquisitions comme l’élimination d’une menace concurrentielle naissante qui va à l’encontre de l’innovation et de potentielles économies pour les clients. Selon le ministère de la justice, Visa détient 70% des parts de marché des services de débit en ligne, contre 25% pour Mastercard.

Le DOJ a intenté une action en justice concernant l’acquisition de Plaid par Visa en novembre 2020 et examine également l’offre de Mastercard pour Finicity. Ceci fait suite à une série d’enquêtes sur les acquisitions et les activités des grandes entreprises technologiques.

Visa affirme que Plaid n’est pas une société de paiement. Mais cela ne suffira peut-être pas. Une solution serait de réduire les frais sur les cartes de crédit, de démanteler les activités du groupe ou de garantir que les services de Plaid resteront disponibles et abordables. Des négociations difficiles sont à prévoir. Ce n’est pas la première fois que le DOJ attaque Visa et Mastercard sur leurs positions dominantes.

Même si le rythme des acquisitions visait à ralentir, les magnats des cartes de paiement ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Nous pensons qu’ils continueront à acquérir des technologies prometteuses pour maintenir leurs perspectives de croissance à long terme et leurs parts de marché.

Catalyseurs

Protection des consommateurs. De nouvelles réglementations en faveur des consommateurs sont susceptibles d’accélérer la transition vers d’autres moyens de paiement. Les accords d’exclusivité entre les banques et les réseaux de cartes pourraient également être remis en cause.

Des applications faciles d’utilisation. Les cartes de crédit et de débit sont simples à utiliser. Les développeurs s’efforcent de rendre la nouvelle génération de portefeuilles électroniques et d’applications de paiement aussi faciles à utiliser que les cartes.

La blockchain. Cette technologie évolue pour atteindre le même nombre de transactions par seconde que les réseaux de cartes de crédit. L’Ethereum 2.0, en cours de développement, est un bon exemple de protocole qui pourrait révolutionner le secteur des paiements.

Risques

Barrières à l’entrée. L’oligopole des sociétés de cartes de crédit pose d’importantes barrières à l’entrée pour les concurrents et les nouvelles technologies. Nous pourrions surestimer l’impact sur le chiffre d’affaires de Visa ou Mastercard si elles ne modifient pas leur stratégie.

Des habitudes difficiles à changer. La génération des Baby-boomers n’est pas aussi avisée sur le plan technologique que les nouvelles générations mais restera une clientèle importante pour les moyens de paiement traditionnels pendant les deux ou trois prochaines décennies.

Réglementation antitrust. Les autorités de régulation pourraient mettre un terme à la frénésie de transactions de fusions/acquisitions.