Début janvier 2021, l'indicateur de marché préféré du légendaire investisseur Warren Buffett, à savoir le ratio de la capitalisation boursière américaine par rapport au PIB, a atteint son plus haut niveau en 13 ans, ce qui a amené certains observateurs à conclure que les actions américaines n’ont jamais été aussi surévaluées depuis la crise financière mondiale.

Par John Greenwood, Chief Economist d’Invesco, et Adam Burton, Senior Economist

 

En dehors de son pic atteint juste avant le krach de 2008, l’indicateur Buffett a battu de nouveaux records lors de la bulle technologique de 2000 et de la bulle immobilière de 2006/2007, lorsqu’il a atteint 210% et 188% du PIB américain respectivement. À la suite de ces deux événements, le marché boursier américain a enregistré une sous-performance importante.

 

source: currentmarketvaluation.com

John Greenwood

L’indice ayant atteint son plus haut niveau historique de 270%, les investisseurs se demandent s’il faut s’attendre à ce que les actions américaines redescendent à des niveaux de valorisation «plus normaux». John Greenwood, Chief Economist d’Invesco, et Adam Burton, Senior Economist, remettent toutefois en question la fiabilité de cet indicateur pour évaluer si le marché boursier d’un pays est surévalué ou sous-évalué par rapport à une moyenne historique. Leur analyse de la relation entre le prix des actifs et l’activité économique, exposée dans un document publié à la mi-janvier 2021, révèle plusieurs problèmes inhérents à cet indicateur.

Nommé d’après Warren Buffett, qui l’a qualifié de «probablement la meilleure mesure possible de l’état des valorisations à un moment donné», le ratio capitalisation boursière/PIB mesure la valeur totale de toutes les actions cotées en bourse aux États-Unis divisée par le produit intérieur brut américain. En tant que multiple de valorisation cours/chiffres d’affaires à l’échelle d’un pays entier, il s’agit certainement d’un moyen simple pour comparer la valeur globale de toutes les actions à la production totale d’un pays. Toutefois, selon les économistes d’Invesco, c’est un outil relativement approximatif et qui présente plusieurs défauts.

Adam Burton

Tout d’abord, affirment-ils, de nombreuses actions cotées aux États-Unis sont en fait des sociétés mondiales qui génèrent des revenus et des bénéfices non seulement au niveau national, mais aussi dans le monde entier. «Toute comparaison, par conséquent, entre la capitalisation boursière des actions américaines et le PIB nominal des États-Unis revient à comparer des pommes et des oranges», soulignent les auteurs. Deuxièmement, ils se demandent s’il est logique de se concentrer uniquement sur la partie «actions» de la structure du capital et d’omettre d’autres formes d’actifs financiers comme les obligations ou les prêts. Actuellement, les taux d’intérêt et les rendements obligataires extrêmement bas poussent les investisseurs à se tourner vers les actions plutôt que vers les obligations ou les liquidités.

Selon les économistes d’Invesco, il serait donc plus approprié de comparer la valeur totale des actifs, et pas uniquement la valeur des actions des entreprises, avec le PIB nominal.

Ils expliquent que les investisseurs doivent saisir deux concepts pour comprendre le lien entre la valeur totale des actifs et le revenu nominal. Premièrement, les ménages et les entreprises ont tendance à détenir plus d’argent par rapport à leur revenu à mesure que l’économie se développe et qu’ils s’enrichissent. Par conséquent, le rapport entre la valeur totale des actifs et le revenu nominal suit une trajectoire ascendante. Deuxièmement, il existe un lien très fort entre la masse monétaire au sens large et la valeur totale de tous les actifs, les données passées montrant que les agents souhaitent détenir au sein de leur portefeuille total une quantité relativement stable de monnaie au sens large. «Cette relation stable a résisté aux changements dans les systèmes monétaires, aux épisodes inflationnistes, aux bulles de prix d’actifs et aux crises financières», notent les auteurs.

Selon Greenwood et Burton, le corollaire de ces deux concepts monétaires est que l’on doit s’attendre à ce que la valeur totale des actifs augmente par rapport aux revenus à moyen et long terme. Leur analyse confirme cette hypothèse, en montrant que la monnaie au sens large et le total des actifs croissent à peu près au même rythme, tandis que le PIB nominal et les bénéfices des entreprises augmentent également à des taux similaires, mais plus faibles. Aux États-Unis, disent-ils, la monnaie au sens large et la valeur totale des actifs ont augmenté à des taux annualisés de 7,2% et 7,1%, respectivement, depuis 1950, tandis que le PIB nominal et les bénéfices des entreprises ont tous deux augmenté à un taux annualisé de 6,3% au cours de cette période.

«L’argent croît par rapport aux revenus dans toutes les grandes économies, mais le ratio de l’argent par rapport au total des actifs reste assez stable», résument les économistes d’Invesco.

«La valeur des actions peut varier en tant que part de l’actif total en fonction de la situation financière, mais le revenu national n’est pas le comparateur approprié pour la valeur des actions sur le marché. Par conséquent, l’indicateur Buffett est un outil d’évaluation imprécis qui implique à tort que les valorisations des actifs reviennent à un certain ratio moyen par rapport au PIB nominal alors qu’en fait elles augmentent clairement au fil du temps».