Le système financier est sur le point de vivre son changement le plus crucial depuis des décennies, avec la mise en place des monnaies numériques des banques centrales. Cette nouvelle forme d'argent est susceptible d'entraîner un changement dans l'infrastructure des marchés financiers, provoquant potentiellement une désintermédiation massive.

D’évolution à une révolution induite par la fintech

La technologie en finance a amélioré l’expérience des utilisateurs, réduit l’inefficacité opérationnelle et aidé à atteindre les personnes mal desservies. Nombre de ces améliorations ont été possibles grâce au développement de logiciels. Mais ne sont que des amuse-bouches – les prochaines innovations supprimeront les intermédiaires et changeront le système financier tel que nous le connaissons. Les nouvelles habitudes bancaires, notamment de la part des jeunes générations, atténuent la résistance au changement.

Les actifs numériques, catalyseur de la désintermédiation

Source : McKinsey, Bank My Cell, World Bank, Global Financial Development Database, World Development Indicators, FDIC, AtonRâ Partners

Imaginez un monde où l’allocation des fonds des épargnants aux emprunteurs et les transferts d’argent ne reposeraient pas sur le système bancaire. Dans un tel monde, les banques centrales pourraient atteindre directement l’économie réelle, et les gens auraient un meilleur contrôle sur leurs finances. Le lien entre l’économie réelle et le monde numérique est constitué par les actifs numériques tels que les monnaies numériques des banques centrales (CBDC).

Les acteurs traditionnels ne disparaîtront pas du jour au lendemain, mais ils pourraient avoir du mal à adapter leurs systèmes informatiques à cette nouvelle forme d’argent. Par contre, les challengers ont la taille et la flexibilité nécessaires pour être des acteurs clés de ce nouvel écosystème. Centrés sur la technologie, ils peuvent rapidement faire face à une nouvelle forme d’argent qui peut être utilisée pour créer de nouveaux types de services. Ils n’ont pas besoin de maintenir des systèmes informatiques archaïques.

La technologie provoque la désintermédiation

Le système financier n’est pas le premier secteur à supprimer les intermédiaires. Les changements dans une chaîne d’approvisionnement ou la désintermédiation complète font partie d’une économie vivante. Cela fait partie du processus naturel de réduction des coûts et d’augmentation des marges bénéficiaires.

Internet est un bon exemple d’une technologie qui a réduit l’intermédiation dans de nombreux secteurs. Entre autre, avec l’apparition des sites de réservation de voyage en ligne, le nombre d’agents de voyage aux États-Unis a diminué de 75% au cours des 20 dernières années.

Pourquoi la désintermédiation est-elle importante?

Les pays présentent des niveaux différents d’intermédiation financière. Les analystes de la Banque mondiale ont remarqué que le développement économique et l’accès aux services financiers étaient meilleurs lorsque les frais d’intermédiation étaient plus faibles. La suppression de l’intermédiation augmente l’inclusion financière.

Par exemple, des frais d’intermédiation élevés réduisent la quantité de crédit disponible, ce qui a un impact sur le développement économique.

Vous n’avez pas besoin d’un banquier quand vous avez une banque dans la poche

La pandémie a accéléré la numérisation des services financiers. Les services bancaires au guichet sont devenus inutiles, car les appareils connectés permettent d’accéder à la plupart des services financiers. Les téléphones portables sont devenus les agences bancaires des années 2020.

Rien qu’aux États-Unis, 20’000 agences pourraient être fermées au cours de la prochaine décennie (contre 4’500 agences fermées depuis 2010, soit environ 6% du total).

Les CBDC en bref

Une forme d’argent pour le 21e siècle

Source : Bank for International Settlement (BIS), Coin Market Cap, Kiffmeister Chronicles, Economic Policy Symposium, American Economic Association

La CBDC est une forme numérique de monnaie fiduciaire, c’est-à-dire émise par un gouvernement. Comme la monnaie «fiat», elle constitue une créance directe sur la banque centrale. Elle garantit une option de paiement sûre, fiable et robuste, adaptée à la numérisation du système financier. Elle est technologiquement supérieure aux autres formes de monnaie et peut être basée sur la blockchain. Selon une enquête de la BRI de mai 2020, ~70% des banques centrales envisagent une infrastructure blockchain pour leurs projets CBDC.

La peur des stablecoins…

Initialement conçus pour réduire la volatilité des cryptocurrencies, les stablecoins, des actifs numériques arrimés à une monnaie fiduciaire, ont de plus en plus d’applications dans la vie réelle comme les transferts de fonds transfrontaliers. Les banques centrales craignent de perdre leur monopole sur la monnaie.

…et un bras de fer géopolitique

Les pays développés ont dû réagir avec leurs projets de CBDC, la Chine ayant pris les devants et prouvé son savoir-faire technologique. Mais les CBDC ne sont pas seulement une course à l’innovation. C’est aussi une occasion rare d’affaiblir le quasi-monopole du dollar américain sur le commerce mondial et de réduire le statut de monnaie de réserve.

Rappelons qu’environ 80% des exportations sont libellées en USD (hors échanges intra-zone euro). L’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre a suggéré de remplacer le dollar américain par un panier de CBDC dans le commerce international. La Chine finalisera son e-CNY en 2021 pour être prête pour les Jeux olympiques de 2022.

Conception des CBDC: Interbancaire ou au détail?

Lorsqu’elles conçoivent leurs CBDC, les banques centrales doivent tenir compte des besoins des consommateurs auxquels elles veulent répondre. Les choix en matière de conception ont un impact sur le public cible, qui aura à son tour des conséquences différentes sur le secteur financier.

La CBDC pour les paiements de gros («wholesale») se concentre sur l’infrastructure des règlements interbancaires. Moins disruptive, elle peut représenter une première étape avant le déploiement d’une CBDC de détail, utilisable par la population. De nombreux projets CBDC dans les pays développés vont dans ce sens.

La Banque nationale suisse a annoncé en décembre 2020 avoir terminé un essai sur une CBDC wholesale. Mais les banques commerciales font pression: un bank run (c’est-à-dire la conversion de tous les dépôts bancaires en CBDC) est peu probable avec une CBDC de gros.

La CBDC de détail, le véritable pouvoir de désintermédiation

Les particuliers et les entreprises utiliseraient la CBDC de détail dans leurs transactions financières et leurs paiements quotidiens. Dans les projets les plus ambitieux, les utilisateurs finaux pourraient même ouvrir des dépôts directement auprès de la banque centrale. Dans un tel cas de figure, les banques commerciales devront se réinventer.

La Chine est en train de mettre au point une CBDC de détail avec le soutien des banques nationales et de Big Tech (développement de portefeuilles, de dispositifs portables, etc).

Connecter deux mondes grâce aux CBDC

L’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité de relier les systèmes monétaires traditionnels aux actifs numériques (y compris d’autres CBDC), est essentielle et peut être obtenue grâce à des normes et protocoles mondiaux. Les CBDC peuvent réussir là où les systèmes de paiement comme SWIFT ou ACH ont échoué en raison de leur caractère régional, de leur faible vitesse et de leur manque de transparence.

Les CBDC finiront par avoir un impact sur tous les services financiers, bien au-delà du secteur des paiements. Les CBDC vivent un moment similaire à l’Internet du début des années 90 – peu compris à l’époque, essentiel de nos jours.

L’écosystème DeFi prouve que la blockchain peut développer un système où les acteurs du marché contournent les intermédiaires financiers traditionnels. La connexion d’actifs réels avec le marché DeFi est l’un des objectifs de développement. Les CBDC peuvent aider à l’atteindre tout en apportant une légitimité à cet écosystème. Les applications du DeFi comprennent les prêts, les échanges, les paiements, la couverture ou la gestion de fonds et d’actifs.

Diverses conséquences pour les différents acteurs

Source : Exton Consulting

Les CBDC permettront aux gouvernements d’effectuer des transactions directes avec leurs citoyens. La masse monétaire sera mieux contrôlée, et l’évasion fiscale pourra être mieux combattue. De plus, la distribution des avantages aux individus ou aux entités sera simplifiée.

Le malheur de certains…

De nombreux organismes financiers verront leurs revenus mis sous pression, en particulier dans les juridictions qui mettront en place des CBDC de détail. L’adaptation à une forme numérique de monnaie mettra au défi les organisations devant faire face à des systèmes informatiques dépassés.

La consolidation du secteur va s’accélérer, surtout pour les petits acteurs qui ne disposent pas d’une armée de développeurs.

…fait le bonheur des autres

D’autre part, de nouvelles opportunités commerciales se présenteront pour les acteurs orientés vers la technologie. Les fournisseurs d’API fourniront la plomberie pour la nouvelle infrastructure du marché. Et les challengers (dont la plupart sont des néobanques) disposent d’une flexibilité suffisante dans leurs plateformes numériques de pointe pour répondre aux nouveaux besoins des utilisateurs que les CBDC vont créer.

Catalyseurs

Diem. Le lancement de Diem (ex-Libra) est attendu ce semestre et pourrait potentiellement toucher des milliards de personnes. Une communauté de développeurs planche sur des dizaines d’apps couvrant tous les services financiers. Les banques centrales doivent réagir à travers leur forme de monnaie numérique.

L’e-CNY de la Chine. Tous les regards seront tournés vers la Chine, car le pays sera la première superpuissance à lancer une monnaie numérique ambitieuse. Les pays développés vont accélérer leurs tests pour suivre le rythme.

Nouvelles habitudes bancaires. Le succès de la désintermédiation du système financier dépendra des taux d’adoption des CBDC et/ou des stablecoins. Les jeunes générations font confiance à la technologie et utilisent les challengers comme leur banque principale. Les Millennials représentent le groupe de génération le plus important et pourraient être les premiers à adopter le changement de système.

Risques

Résilience du secteur bancaire. Ce n’est pas la première fois que l’on pense que l’innovation et la technologie vont changer le système financier tel que nous le connaissons. Mais avec le temps, les banques et les assurances ont fait preuve de résilience et se sont adaptées à la nouvelle donne. Leur adaptation pourrait ralentir l’adoption de monnaie numérique.

Lobbyisme. Il est peu probable que le secteur bancaire reste silencieux pendant que les banques centrales lancent des CBDC qui pourraient rendre leurs activités inutiles ou les acheminer vers des entreprises axées sur la technologie. Le lobbying pourrait retarder la mise en œuvre des projets ambitieux.

Problèmes de confidentialité. La confidentialité des données diffère selon les régions et les sociétés. Dans les pays développés, la confidentialité des données est une réelle préoccupation, qui pourrait retarder la mise en œuvre de systèmes CBDC de détail révolutionnaires.