L’engagement croissant des entreprises dans la lutte contre le changement climatique a constitué une évolution positive majeure en 2019. Pour autant, savoir distinguer les vrais «leaders du bas carbone» des «greenwashers» n’est pas chose aisée.

Par Simon Webber, gérant actions internationales

 

L’un des véritables points positifs en 2019 a été l’attention et l’action des entreprises sur le changement climatique. Compte tenu des préoccupations croissantes des clients et des salariés, de nombreuses entreprises ont annoncé des engagements ambitieux pour jouer un rôle de premier plan dans la transition vers une économie à faibles émissions.
La transition vers une économie mondiale à faibles émissions de CO2 (et d’ici une cinquantaine d’années à zéro émission) nécessitera d’énormes changements dans tous les secteurs de l’économie et des marchés. Les entreprises doivent anticiper de profonds changements dans leurs propres opérations, leurs chaînes d’approvisionnement et le comportement de leurs clients.

Alors que leur bilan environnemental est de plus en plus surveillé, la tentation est forte pour les entreprises de recourir à des stratagèmes qui feront les gros titres tout en esquivant les décisions stratégiques difficiles. Compte tenu de notre longue expérience en matière d’investissement dans de véritables «leaders du bas carbone», nous avons appris à détecter ce type de «greenwashing».

Voici un guide rapide de certains des éléments clés que nous recherchons lorsque nous évaluons les plans d’une entreprise.

Un objectif ambitieux à long terme

Un plan ambitieux à long terme conforme à l’objectif de l’Accord de Paris sur le climat est essentiel pour guider l’allocation du capital à long terme et les investissements stratégiques. Le plan doit avoir été examiné et approuvé par le conseil d’administration et faire l’objet d’une attention régulière de sa part.

Des objectifs intermédiaires ambitieux, mais réalisables

Les objectifs à 20 ou 30 ans peuvent s’avérer inefficaces (ou pire encore, entraîner une diminution du sentiment d’urgence) à moins d’être soutenus par des objectifs intermédiaires qui peuvent servir de tremplin vers l’objectif à long terme. Ces objectifs intermédiaires doivent être conformes à l’objectif à long terme, et il est essentiel que la direction soit incitée à remplir ces objectifs et tenue responsable de leur réalisation.

Un accent sur la réduction effective des émissions au lieu de compter sur les dispositifs de compensation

Pour les particuliers comme les entreprises, les compensations carbone peuvent être un moyen facile et séduisant de se convaincre qu’ils apportent leur contribution. Ces dispositifs ont leur place, à condition d’être considérés comme un mécanisme temporaire ou comme une « étape finale » après avoir mené des efforts rigoureux pour réduire autant que possible les émissions.

Toutefois, ils servent parfois de prétexte aux entreprises pour continuer à poursuivre leurs activités habituelles, créant ainsi une économie de hausse des émissions brutes avec l’espoir mal placé que les compensations finiront par limiter les dégâts. Les programmes de compensation tels que la plantation d’arbres n’ont pas la même valeur que la prévention des émissions. Un arbre prend 30 ans pour arriver à maturité et stocker le carbone promis. En revanche, une émission de CO2 produite aujourd’hui a un effet aujourd’hui (et pour chacune des 30 prochaines années) jusqu’à ce qu’elle soit entièrement piégée par l’arbre.

Deuxièmement, il est loin d’être certain à 100 % qu’un arbre planté restera en place au cours des prochaines décennies. Certaines catastrophes naturelles comme les incendies ou la sécheresse au cours de la période de maturation sont susceptibles de nuire au développement des forêts et au stockage du CO2. L’utilisation de terres pour le reboisement peut également conduire à la déforestation ailleurs, sauf si le système est très soigneusement administré.

Lorsque nous évaluons les plans d’action d’une entreprise, nous recherchons des progrès réels et un plan d’élimination de ses émissions directes, et non une dépendance aux compensations. Soyons clairs, les projets de reboisement et d’élimination du carbone sont absolument essentiels à la lutte contre le changement climatique et les programmes de compensation créent une source importante de financement pour ces initiatives. Mais le défi qui consiste à réduire les émissions brutes de gaz à effet de serre (GES) est tout autre. C’est sur ce point que les plans de réduction des émissions devraient être axés.

Pourquoi toutes les empreintes carbone ne se valent-elles pas?

Dans certains secteurs, une faible empreinte carbone est beaucoup plus avantageuse que dans d’autres d’un point de vue concurrentiel. En fait, bien que cela puisse sembler paradoxal, ce sont dans les secteurs à forte intensité d’émissions qu’une faible empreinte carbone est souvent la plus précieuse.

Par exemple, si l’on examine deux sociétés financières dont l’une est passée à l’utilisation d’électricité produite uniquement à partir de sources renouvelables et l’autre non, la première présente une empreinte carbone nettement plus faible que la seconde. Toutefois, les émissions directes de périmètre 1 des deux entreprises restent les mêmes et la rentabilité n’est pas affectée de manière significative dans la mesure où la consommation d’électricité n’est pas un poste de dépense majeur pour l’une ou l’autre.

En outre, le principal impact du changement climatique pour une société d’investissement ou une banque réside dans l’exposition climatique des entreprises dans lesquelles elle investit ou auxquelles elle prête. Le point à retenir ici est que les émissions de périmètres 1 et 2 sur lesquelles la plupart des investisseurs se concentrent (en raison de leur divulgation et de leur disponibilité) peuvent être relativement faciles à réduire, mais qu’elles donnent souvent peu d’indications sur les risques auxquels certaines entreprises sont confrontées.

Autre exemple, les acteurs de la filière européenne de l’aluminium obtenaient auparavant leurs quotas d’émission de carbone gratuitement, mais ils devront bientôt en acheter davantage via le Système européen d’échange de quotas d’émission, actuellement d’environ 25 € la tonne.

Si une société d’aluminium produit 10 tonnes de CO2 de plus par tonne d’aluminium qu’un concurrent (ce qui se produit fréquemment dans la production mondiale d’aluminium), elle paiera 250 € de plus par tonne. Ce montant représente plus de 10 % du prix de vente de l’aluminium, ce qui pourrait facilement éliminer l’intégralité de la rentabilité d’un producteur d’aluminium.

De plus, il n’y a aucun moyen de récupérer ce coût carbone. Pour être compétitifs, les producteurs doivent soit fermer leurs installations à forte intensité carbone, soit investir dans une production entièrement nouvelle. Si l’entreprise à forte intensité carbone ne peut pas se permettre un tel investissement, la fermeture de ses anciennes installations se traduira par un transfert de ses volumes au producteur attentif à ses émissions qui disposera des liquidités et de la rentabilité nécessaires à son expansion. Dans certains secteurs, un faible profil d’émission peut donc constituer un avantage concurrentiel clair.

Actuellement, les émissions de périmètre 3 sont soit mal mesurées, soit mal déclarées, alors qu’elles peuvent être très importantes. Un constructeur automobile qui a investi au cours des 10 dernières années pour développer une large gamme de véhicules électriques (VE) peut présenter une empreinte carbone manufacturière analogue à celle de ses concurrents, mais les produits qu’il commercialise aujourd’hui donnent lieu à des émissions de périmètre 3 considérablement plus faibles liées à l’utilisation de ses véhicules par ses clients.

En effet, la rentabilité des entreprises qui n’ont pas investi est probablement plus élevée aujourd’hui, mais leur portefeuille de produits est totalement inadapté pour faire face à une forte hausse de la réglementation et de la demande des consommateurs en faveur des VE. Seule la société qui a investi dispose d’une stratégie cohérente avec la transition énergétique à venir.

Changement durable et significatif

Les exemples ci-dessus sont des simplifications destinées à illustrer nos propos et, bien entendu, de nombreuses entreprises ont des versions de chacun en interne. En tant qu’investisseurs, nous devons évaluer la façon dont les entreprises que nous détenons investissent dans la gestion de leur exposition aux émissions.

Tout d’abord, nous analysons la qualité des objectifs à long et moyen terme de l’entreprise. Ensuite, nous recherchons des preuves de dépenses soutenues en recherche et développement sur les technologies et les produits à faibles émissions. Nous examinons l’engagement du conseil d’administration à maintenir le leadership sur le changement climatique et les décisions d’allocation de capitaux qui soutiennent les politiques et les objectifs énoncés.

La conjonction de tous ces facteurs nous aide à comprendre quelle sera la situation de l’entreprise dans trois, cinq et 10 ans. Nous cherchons à savoir si l’entreprise peut développer un véritable avantage concurrentiel à partir de ces investissements, et pas seulement ce que nous montre aujourd’hui son empreinte carbone.