Depuis l’émergence des valeurs internet des multiples applications qu’elles ont gé-nérées, le secteur de la technologie s’est engagé dans une profonde transformation au point d’impacter de nombreuses industries.

Interview de Jean Médecin, membre du comité d’investissement de Carmignac, par Hans Linge

 

Jean Médecin

Google a été fondée voilà maintenant 20 ans. Au cours de ces 20 dernières années, quels grands changements structurels ont affecté le secteur des valeurs technologiques?

Le changement majeur de ces 20 dernières années a été le développement de la mobilité pour les utilisateurs d’internet. Il y a une dizaine d’années Apple lançait le premier iPhone et cela allait conduire à des bouleversements majeurs: personnalisation des services et des contenus, géolocalisation, connectivité permanente…

A la clé, on a pu développer de nouveaux services comme les VTC et aussi mieux valoriser la publicité digitale. Google est né 10 ans avant cette révolution et a su négocier ce virage efficacement. Dès la fin de l’année 2015, plus de 50% du trafic de recherche sur Google se faisait sur les smartphones! Et le groupe a su se positionner au cœur de l’écosystème mobile grâce à Android.

 

A quoi ressemble aujourd’hui le secteur des valeurs technologiques? Quels principaux marchés le composent?

Le marché est vaste et complexe à appréhender dans sa totalité. On peut schématiquement scinder le marché en deux. Les sociétés qui vendent des services – et accessoirement des produits – aux consommateurs tels que le e-commerce ou les paiements en ligne. Et les sociétés qui fournissent des biens et services permettant à cette offre digitale d’exister: microprocesseurs, softwares, réseaux télécoms… Les contours sont aujourd’hui assez flous parce que rares sont les industries qui échappent aux ruptures technologiques. Le cas de l’automobile avec les problématiques de connectivité et d’automatisation de la conduite en est un des cas les plus flagrants.

 

Dans l’univers techno, quels sont les secteurs qui présentent les potentiels de croissance les plus attrayants?

Il y en a de nombreux depuis le e-commerce et les réseaux sociaux jusqu’à la digitalisation des paiements et la connectivité, qui inclut réseaux et microprocesseurs. Un des domaines attractifs, offrant une bonne visibilité dans son développement, et qui n’est pas encore totalement apprécié des investisseurs, est celui des jeux vidéo. C’était autrefois une industrie cyclique, requérant de lourds investissements et vivant au rythme des sorties de nouveaux «hits» sur consoles, mais elle a complètement changé son business model. Les micro-paiements au sein de franchises de jeux qui s’étalent sur plusieurs années, ainsi que la distribution par internet, ont révolutionné ce secteur et lui permettent de générer de beaux résultats. Le développement du eSport offre un réel relais de croissance bénéficiaire avec des audiences souvent largement supérieures à celles des compétitions sportives classiques comme le Tour de France!

 

Au vu des performances resplendissantes réalisées l’an passé par les valeurs technos, leurs valorisations ne vous semble-t-elle pas au-jourd’hui excessives?

Au vu des parcours du secteur en général, il est tentant de faire un rapprochement avec la bulle technologique du début des années 2000. Ce serait cependant erroné car la performance des valeurs technologiques s’est appuyée avant tout sur leur capacité à délivrer des croissances de résultats élevées et bien supérieures à celle du marché. Aujourd’hui, la valorisation des valeurs technologiques par rapport au reste du marché est tout à fait rationnelle au regard de leur croissance bénéficiaire.

Il y a toutefois deux mises à garde à opérer. D’une part le marché actions est globalement cher: si la valeur relative des sociétés technologiques est justifiée par leurs meilleurs fondamentaux, cela ne nous dit rien sur l’évolution globale des marchés actions. D’autre part de nombreuses sociétés technologiques atteignent aujourd’hui des tailles massives qui conduisent à des rendements décroissants: 5 milliards de chiffre d’affaires supplémentaires pour une société qui en fait 5 c’est 100% de croissance, mais pour une société qui en fait 50 c’est seulement 10%…

 

Si l’on s’en tient à la logique du winner takes all qui a prévalu ces 20 dernières années, ainsi qu’en atteste la formation des GAFA, de nouveaux mastodontes peuvent-ils encore apparaître aujourd’hui?

C’est certainement possible car n’oublions pas qu’au sein des GAFA, une société comme Facebook était encore en balbutiement il y a une dizaine d’années! Les business models qui s’appuient sur des actifs immatériels ont deux caractéristiques. La première est de pouvoir connaître des croissances exponentielles car le monde digital permet de toucher très rapidement un très grand nombre de clients. Il a ainsi fallu plus de 50 ans à Ikea, un vrai succès dans la distribution «classique» pour générer près de 40 milliards de dollars de chiffre d’affaires, là où Alibaba a mis moins d’une décennie…

La deuxième est que dans ce monde immatériel, il est aussi possible à un nouvel acteur de se positionner avec succès si le fameux «winner takes all» s’endort sur ses lauriers. La descente aux enfers de Yahoo en est un bel exemple. Qui se souvient aussi de Myspace, le prédécesseur de Facebook ?…

 

On parle beaucoup d’innovation et de technologies disruptives. Quelles sont pour vous les valeurs qui symbolisent ce mieux cette ère de transition?

Je voudrais mentionner Netflix comme emblématique de la capacité des sociétés technologiques américaines à réinventer l’économie, et à se réinventer tout en s’appuyant sur les marchés financiers. A ses origines Netflix était un service de location de DVD par la poste où l’on recevait et renvoyait les disques dans des enveloppes rouges. Il s’agissait d’un début d’économie du partage et de personnalisation, au moment où les vidéos clubs comme Blockbuster étaient encore dominants. Netflix s’est introduite en bourse en 2002 et a pu utiliser les marchés financiers pour financer son développement. Dès 2007, Netflix bouleversait son modèle en introduisant son service de diffusion de contenus en «streaming». Blockbusters qui était à son apogée en terme de taille au milieu des années 2000 a du se placer en faillite en 2010!

 

La techno est-elle la propriété exclusive, ou du moins la chasse gardée, des Américains?

Rien n’est plus faux. Nous manquons en Europe de grands leaders technologiques, même si nous disposons d’un vivier de start-ups attractif, mais les pays émergents regorgent de pépites technologiques qui tiennent en respect les acteurs américains. MercadoLibre en Amérique Latine s’est ainsi imposé comme un leader du e-commerce devant Amazon. Et la Chine possède parmi les plus grandes sociétés technologiques mondiales avec des sociétés comme Tencent dans les réseaux sociaux/jeux vidéo ou JD.com dans le e-commerce. La Chine est même leader dans certains segments comme les technologies d’intelligence artificielle appliquées à la vidéosurveillance avec une société comme Hikvision.

 

Les GAFA peuvent-ils tous se payer ou est-il encore des secteurs/niches qui peuvent leur échapper?

Les GAFA exercent une réelle domination dans leurs segments respectifs. Songer qu’Amazon, une société de 600 milliards de dollars de capitalisation boursière, a encore capturé près de 60% de la croissance du e-commerce aux Etats-Unis l’an passé laisse rêveur. Cela doit beaucoup à leurs managements qui n’ont de cesse de se remettre en cause leurs certitudes dans une sorte de paranoïa constructive.

Il se pourrait que les pouvoirs publics s’émeuvent de cette domination. Pour l’instant il s’agit surtout de réglementer le secteur, ce qui ne remet pas en cause modèles. Mais il convient de suivre avec attention les développements réglementaires… La paranoïa constructive c’est aussi un élément de notre approche de la gestion!

 

Cet article a été publié initialement dans le magazine SPHERE
(N°9 – avril/juin 2018)

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