En général, on dit que la « vraie rentrée » pour les marchés financiers, c’est le 15 janvier. Ça tombe bien, parce que le 15 janvier c’est aujourd’hui. Ne me demandez pas mes sources et d’où je tiens cette théorie, parce que j’en n’ai aucune idée. C’est juste que traditionnellement, les gens traînent la patte avant de s’intéresser à nouveau aux bourses mondiales un peu plus tard dans le mois. Il est temps, parce que là ça devient un peu pénible, surtout avec Trump qui occupe le terrain avec tout et n’importe quoi, sans compter les guerres et la géopolitique qui tient le haut du pavé. Vivement que la rentrée commence pour de vrai.
L’Audio du 15 janvier 2026
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Red is red
En tous les cas, hier le décor était planté dès l’ouverture : on a vu les indices américains piquer du nez, avec un Nasdaq qui a pris la plus grosse claque de la journée en perdant 1 %. Le S&P 500 et le Dow Jones n’étaient pas en reste, terminant eux aussi dans le rouge, même si c’était un peu moins violent, surtout sur le Dow. Ce qui était fascinant, c’est que ce repli a été orchestré par les deux piliers habituels du marché : la technologie et les banques. Entre les experts qui continuent à s’angoisser sur les fabricants de software et de leur grand-remplacement en cours, Microsoft qui touche un nouveau plus bas depuis 7 mois et qui ressemble de plus en plus à un couteau qui tombe, Oracle qui se fait agresser par Michael Burry, sans compter que le reste des Magnificent Seven n’étaient clairement pas au sommet de la liste de courses des intervenants hier, puisqu’ils étaient tous dans le rouge. Apple et Google limitaient la casse, mais la pression était sur le reste. Un peu comme si la rotation de secteur était parmi nous. Et puis alors y avait les banques…
Parlons-en, de nos amis banquiers. Hier il y avait donc les chiffres trimestriels certaines d’entre elles. Les chiffres n’étaient pas « mauvais » en soit. C’était même pas mal du côté de chez Bank of America et Citigroup qui ont même dépassé les attentes de Wall Street. Mais le marché est un juge sévère. Wells Fargo a déçu avec un chiffre d’affaires faiblard en banque d’investissement et son action a dévissé de 4,6 %. Pour Citigroup, la déception venait d’une perte nette de 1,1 milliard de dollars liée à ses activités en Russie. Mais le vrai coup de massue qui plane sur le secteur, c’est ce projet de Donald Trump de plafonner les taux des cartes de crédit à 10 %. Les dirigeants de JPMorgan tirent déjà la sonnette d’alarme : si on touche à la machine à pognon des intérêts débiteurs sur les cartes de crédit, les profits vont fondre comme neige au soleil. Résultat, les investisseurs, qui s’étaient bien gavés en 2025, ont décidé de prendre leurs bénéfices et de filer vers des secteurs plus tranquilles, en attendant que l’on sache réellement ce que Trump peut VRAIMENT faire sur ces histoires de taux capés. Au final, Bank of America a perdu 3.78%, tout en battant les attentes du marché, Citigroup reculait de 3.38% et Wells Fargo remportait la palme avec une chute de 4.61% – comme d’habitude, les interprétations que l’on fait sur les chiffres des bancaires ne sont jamais simple à traduire, mais à la fin c’était une sale journée pour le secteur.
La tech à chaud aux fesses
Pendant ce temps, du côté de la Silicon Valley, l’ambiance n’était pas vraiment à la fête non plus. Le Nasdaq a accusé sa plus forte baisse en quatre semaines. Au-delà du fait qu’on a dégagé les MAG7, on a également assisté à une sorte de « guerre froide » sur les logiciels. La Chine a demandé à ses entreprises nationales de ne plus utiliser de logiciels de cybersécurité américains ou israéliens. Autant te dire que Broadcom et Fortinet ont tout de suite senti passer le vent du boulet. Et pour couronner le tout, Trump a signé des décrets pour taxer les puces qui partent à destination de la Chine à hauteur de 25 % – même si la nouvelle était connue depuis longtemps, ça n’a pas aidé. Ça n’a pas aidé Nvidia et AMD. Mais le décret signé par Trump laisse entendre que la liste des « sanctions » pourrait être modifiée encore. Mais bon, en même temps, c’est pas grave, les Chinois n’en veulent plus, de ces puces. Les investisseurs ont donc délaissé les grandes capitalisations technologiques, devenues un peu trop chères et risquées, pour se tourner vers des valeurs de rendement. Voire même des « Small Caps », et c’est là que le Russell 2000 entre en jeu…
Cet indice des petites capitalisations a carrément atteint un record de clôture, continuant de narguer les gros indices depuis le début de l’année. C’est la preuve que l’économie réelle, celle des PME, a encore du répondant, surtout que les ventes au détail en novembre ont bondi de 0,6 %, dépassant toutes les attentes. Le consommateur américain est increvable, il continue de faire le plein et d’acheter des bagnoles comme si de rien n’était. Puisqu’on est dans le « macro », le PPI de juin est resté plutôt stable, signalant que l’inflation de gros s’essouffle avec un taux annuel au plus bas depuis fin 2024. Ce calme plat suggère que les tarifs douaniers de l’administration Trump n’ont qu’un impact très limité sur les coûts de production réels (pour l’instant). Les données publiées du côté du PPI n’ont pas permis de s’échauffer sur la thématique des taux d’intérêts, visiblement, hier on pensait à autre chose.
Et ailleurs ?
Pour pimenter un peu cette chronique, il faut regarder ce qui se passe ailleurs sur le globe. C’est le grand n’importe quoi géopolitique. L’Iran est en plein chaos avec des exécutions de manifestants, et Trump menace d’intervenir militairement. Et puis dans la nuit, il tourne la veste parce que selon lui « les exécutions sont suspendues ». D’ailleurs le pétrole va dans tous les sens à cause de ça. On dirait que les cinglés qui dirigent l’Iran ont compris que la trouille ça ne se commande pas et que s’ils veulent s’en sortir encore une fois, il faut faire profil bas. Mais Trump ne s’est pas arrêté là, puisqu’il continue de mettre la pression pour le rachat du Groenland pour des raisons de sécurité nationale. L’Europe, et la France en tête, a décidé de s’opposer à cette éventualité, et Manu va ouvrir un consulat là-bas et l’armée française va participer à des manœuvres sur place pour montrer qu’ils feront barrage de leurs corps aux velléités de conquêtes du Président Américain. On se réjouit de voir Emmanuel et Brigitte avec leurs combinaisons blanches et leurs petits moufles en fourrure quand ils iront soutenir les divisions de chasseurs alpins sur place. Face à ces incertitudes totales et le merdier que sont en train de nous offrir « les grands de ce monde », l’or et l’argent se sont envolés vers des sommets historiques, jouant leur rôle classique de valeurs refuge absolues.
On notera encore la publication du Beige Book, en creusant un peu à l’intérieur de ce dernier, on se rend clairement compte qu’aux États-Unis, la consommation est officiellement devenue un sport de riches. Selon la FED, les classes moyennes et populaires regardent les prix comme on regarde une facture d’électricité en hiver : avec angoisse, rage et désespoir, le tout en suçant un xanax. Pendant ce temps-là, les plus aisés dépensent sans trop réfléchir, portés par la hausse de l’immobilier et des marchés financiers. Forcément. Luxe, voyages et loisirs cartonnent chez les hauts revenus, pendant que les autres coupent dans le non-essentiel. Ajoutez à ça les droits de douane de Donald Trump, que les entreprises hésitent à répercuter par peur de faire fuir des consommateurs déjà à cran et ça donne une économie qui tient debout… mais clairement sur une seule jambe. Bref, hier les marchés étaient en ordre dispersé, on a peur pour la tech (pour l’instant), on nous ressort le concept de la rotation de secteur, le pétrole se replie parce que tout va bien en Iran et les B2 sont retournés au hangar et Trump est toujours déchainé.

En Asie
Ce matin, après avoir enchaîné les records, le Nikkei s’arrête et recule de 0,9%. Ce qui est intéressant, c’est que pendant que le Nikkei baisse, le TOPIX, lui, monte encore et signe un nouveau record. Comme si le marché disait : “Les grosses stars tech, on les fait redescendre un peu… mais le reste de l’économie, ça tient.” La vraie raison du coup de froid japonais, c’est pas la Bourse. C’est la réalité budgétaire. Le marché avait fantasmé sur un Japon version open bar fiscal, dopé par l’arrivée de Sanae Takaichi et l’idée d’élections anticipées. Plus d’élections = plus de stimulus = plus de bull market. Sur le papier, c’est beau. Dans la vraie vie… les taux japonais à 10 ans montent au plus haut du siècle et les investisseurs commencent à regarder la dette en se demandant : “Euh… on paie ça comment, déjà ?”
Résultat : on vend la tech, on calme les ardeurs, et on revient sur Terre. En même temps, 0.9% de baisse après l’explosion de ces derniers jours, c’est pas cher payé. Et pendant que le Japon se fait un reality check, toute l’Asie a les yeux rivés sur un seul nom. TSMC. Le cœur battant de la planète semi-conducteurs. Le fournisseur clé de NVIDIA. Le thermomètre mondial de la hype IA. À Taipei, le titre recule de 1,5% avant les résultats. Pas parce que le trimestre sera mauvais — personne n’y croit vraiment. Mais parce que le marché ne regarde déjà plus 2024 ou 2025. Il regarde 2026. Et peut-être même 2027. Et du coup, il se pose une question très simple, mais très dérangeante : “Et si la vague IA n’était pas infinie ?”
Pas un Krach…
Pas un effondrement.
Juste… un jour où la croissance ralentit, où les capex se normalisent, où l’excitation devient rationnelle. Et ça, pour un marché nourri à l’adrénaline, c’est presque plus inquiétant qu’une mauvaise nouvelle.
Ailleurs en Asie, c’est la prudence qui domine. Hong Kong baisse, la Corée fait du surplace malgré une banque centrale immobile — ce qui était attendu. Wall Street a donné un mauvais signal la veille, les futures US sont légèrement rouges, et la géopolitique pèse comme une chape de plomb : Iran, Venezuela, intervention américaine potentielle…ou pas. Personne n’a envie de jouer au héros ce matin. Et puis il y a la Chine. La Chine qui regarde son marché monter trop vite… ce qui a poussé Pékin a resserrer les règles sur le trading à crédit, d’où la baisse de 0.5% actuellement. Pendant ce temps, l’or est à 4’590$, l’argent vaut 87.12$, le pétrole se traite à 59.90$, le Bitcoin est à 96’000$ et pendant ce temps, le rendement du 10 ans US se détend à 4.15% et le 10 ans japonais est à 2.15%.
Les trucs à retenir
Maintenant que ça, c’est fait, TSMC vient de publier ses chiffres trimestriels et ils ont fait exactement ce que le marché attendait… C’est-à-dire : mieux que prévu. Et même nettement mieux. Le géant taïwanais a publié un bénéfice trimestriel de 505 milliards de dollars taïwanais, là où les analystes tablaient sur environ 467. En un an, le profit a bondi de manière spectaculaire. Pas un petit rebond cosmétique. Une vraie explosion. Oui, parce que pendant que tout le monde débat pour savoir si l’IA est une bulle, TSMC encaisse les chèques. Le chiffre d’affaires avait déjà donné le ton : plus de 1’000 milliards, en forte hausse sur un an. Et le moteur de cette hausse est clairement identifié : c’est les puces ultra-avancées, notamment le 3 nanomètres, qui représentent désormais plus d’un quart des revenus liés aux wafers. Traduction, plus c’est petit, plus ça rapporte gros. Le cœur de la machine reste évidemment le high-performance computing — serveurs, data centers, IA, tout ce qui fait vibrer Wall Street en ce moment. Mais un autre détail est passé un peu sous le radar… et il est loin d’être anodin : la division smartphones remonte doucement mais sûrement. Elle pèse dorénavant 32% des revenus, contre 30% le trimestre précédent. Et tout ça parce qu’Apple est passé à la caisse. La nouvelle génération d’iPhone embarque des puces TSMC dernière génération, et quand Apple commande, ce n’est jamais “juste pour voir”. Le titre était en baisse de 1.5% avant les chiffres, il est actuellement en hausse de 1.2% et la séance n’est pas terminée.
Pour le reste et pendant que Trump laisse les mollahs tranquilles, qu’il se demande s’il va racheter le Groenland ou simplement se servir et qu’il signe son décret pour encaisser une partie des bénéfices de Nvidia, on peut prendre le temps de lire en travers l’opinion de Burry sur Oracle, parce que – comme d’habitude – ça vaut son pesant de Cheeseburgers. Pour Burry, le pivot d’Oracle vers l’infrastructure Cloud pour l’IA n’est rien d’autre qu’un caprice de milliardaire. Il appelle ça un « pivot dicté par l’ego ». Selon lui, Oracle était une boîte de bases de données stable et rentable qui n’avait aucune raison d’aller se frotter aux mastodontes comme Amazon ou Microsoft sur le terrain du Cloud, si ce n’est pour satisfaire la fierté et l’égo surdimensionné de son fondateur de 80 ans qui visiblement ne se satisfait pas de faire joujou en Formule 1 en sponsorisant Red Bull. Et c’est là que ça devient flippant. Pour construire ses centres de données et acheter des puces Nvidia à la pelle, Oracle s’est endettée jusqu’au cou. C’est simple, c’est le plus gros emprunteur privé en dehors du secteur financier. Burry parie que si la bulle de l’IA se dégonfle, Oracle va se retrouver avec une montagne de ferraille (des serveurs qui décotent à une vitesse folle) et une dette impossible à rembourser.
Il accuse carrément les boîtes de la tech, et Oracle en particulier, de pratiquer une forme de « fraude moderne » : ils étendent artificiellement la durée de vie comptable de leurs serveurs et de leurs puces pour réduire les frais d’amortissement et gonfler leurs bénéfices. D’après ses calculs, Oracle pourrait surévaluer ses gains réels de près de 27 % d’ici 2028. C’est l’argumentaire exact qu’il a utilisé pour taper sur Nvidia et Palantir en octobre-novembre – je ne sais pas si vous vous souvenez. Mais dans son discours d’hier, ce qui est intéressant, c’est qu’il ne s’attaque pas à Microsoft ou Meta de la même façon. Pourquoi ? Parce que ces boîtes ont des « forteresses » : Google a son moteur de recherche, Microsoft a Office. Si l’IA foire, ils survivent. Oracle, en misant tout sur le Cloud IA financé par la dette, est devenu un « pur pari sur l’IA » sans filet de sécurité. Si la tendance se retourne, il n’y aura personne pour rattraper la chute.
Les chiffres du jour
Sur cette belle réflexion, on notera qu’Oracle a effacé une partie du rebond mis en place le 17 décembre. On en reparlera sûrement au fur et à mesure des publications trimestrielles qui vont s’intensifier ces prochaines semaines. Concentrez-vous sur les guidances et les prévisions de tout un chacun, la moindre méfiance sur l’avenir des financements des datacenters, pourrait coûter cher. À propos de chiffres trimestriels, on continue aujourd’hui avec encore des bancaires, puisque les mastodontes du monde merveilleux de la finance sont de sortie ; nous aurons Goldman Sachs, Morgan Stanley et BlackRock. En Suisse, il y aura Richemont.
Pour ce qui est de l’aspect macro, nous aurons la production industrielle en Europe, le CPI en France et puis aux USA, comme tous les jeudis, ça sera Jobless Claims et puis encore New York Empire State Manufacturing Index, le Philly Fed et le Global Manufacturing PMI ainsi que plusieurs banquiers centraux qui parleront comme hier. Actuellement, les futures sont plus ou moins à l’équilibre et on a toujours de la peine à trouver une tendance de fond en attendant les prochaines déclarations de Donald Trump.
Passez une excellente journée et je vous retrouve demain pour boucler une semaine qui aura été bizarre et dont on se souviendra comme une semaine avec un intérêt assez peu marqué de la part des intervenants, peut-être que dès lundi, on sera VRAIMENT revenus de vacances.
À demain, si vous le voulez bien.
Thomas Veillet
Investir.ch
“If you were half as funny as you think you are, you’d be twice as funny as you really are.”
― H.N. Turteltaub,
