Les Etats-Unis de Trump détruisent le cadre international qu’ils avaient construit en 1945.
L’attaque du Venezuela, les menaces sur le Groenland, l’invasion de l’Ukraine et l’invasion prochaine de Taïwan pour la Chine montrent les nouveaux rapports de force et les nouvelles idéologies. On n’est plus dans le droit international. Trump dit «le Groenland est à moi». Poutine dit «l’Ukraine est à moi». La Chine dit «Taïwan sera à moi». Les trois ont les moyens de leurs ambitions, en termes de matériel de guerre, de nombre de soldats, mais aussi celle de décider de faire la guerre.
L’Europe n’a plus (pas) encore la puissance militaire pour une guerre d’intensité et surtout elle n’est pas prête idéologiquement à faire la guerre. Elle s’est reposée sur la protection américaine, préférant les discours sur la gouvernance mondiale. Elle est faible, car elle est dépendante en termes d’énergie, de métaux industriels, de semiconducteurs et des GAFA. Mais elle n’est pas nulle non plus: sa technologie militaire est élevée et la taille de son marché domestique immense pourrait pénaliser fortement les exportations américaines et chinoises vers l’Europe en cas de véritable guerre commerciale. Pour le moment, l’Europe n’a pas fait valoir ces deux arguments, préférant temporiser et dialoguer, même si idéologiquement, l’Europe ne paraît pas pouvoir combattre. On ne peut pas le lui reprocher, avant d’arriver au pire.
Les autres grandes erreurs de l’Europe sont d’avoir pensé que le développement des échanges commerciaux ferait taire les velléités impérialistes, que la Chine ne progresserait pas aussi rapidement (les économies chinoise et française étaient de taille comparable en 2005) et que la Russie renoncerait pour toujours à la guerre de masse. En fait, peut-on y faire quelque chose? C’est la puissance inarrêtable de l’Histoire.
L’ordre des priorités, pour les Européens, c’est l’Ukraine, centre de gravité de l’insécurité sur le continent. Ce n’est le problème principal ni de la Chine ni des Etats-Unis. A moyen terme, les Européens vont devoir aborder la question russe par eux-mêmes. Nous sommes persuadés que l’Europe a fixé une ligne rouge, probablement les 4 oblasts ukrainiens, le Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson, qui au-delà marquerait une intervention européenne face à la Russie.
Inquiétant quand même est l’interrogation de l’Allemagne sur l’avenir du projet européen et sa capacité à résister à la progression des partis nationalistes et aux coups de boutoir de l’administration Trump. Ce scepticisme, inédit outre-Rhin, fait craindre un affaiblissement durable, voire une marginalisation progressive, de l’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui. La coprésidente des Verts allemands reconnaît: «Giorgia Meloni est eurosceptique; la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie le sont aussi, Emmanuel Macron n’a plus de pouvoir, et la France pourrait basculer à l’extrême droite en 2027. On renonce à avancer, notamment dans la défense et la sécurité, à cause de l’hypothèse d’une Marine Le Pen à l’Elysée en 2027. Si on continue comme ça, en permettant à Trump de nous diviser, la fin de l’UE est possible».
La fin de l’UE n’est donc plus un tabou. Le chancelier, Friedrich Merz, porteur d’espoir pour le renouveau de l’Europe lors de son arrivée à la tête du gouvernement allemand en mai 2025, semble devenu plus prudent, jouant parfois la carte de la seule Allemagne. La seule idée européenne actuelle serait un noyau dur d’une coopération en matière de sécurité et de défense, mais pas dans un format à 27; un format Allemagne, France, Royaume-Uni, étendu à l’Italie et à la Pologne, émerge.
Donald Trump montre au monde sa capacité de passage à l’acte, de manière spectaculaire et brutale. Nous restons circonspects sur la phase 2 de Trump après le 1er acte, car il y a un vide, sa vision est floue et on perçoit un désintérêt (Venezuela, Gaza, Iran). Son approche est simple: «Inonder la zone», imprévisibilité et acquérir des succès médiatiques.
Trump acte le retour des sphères d’influence comme principe structurant des relations internationales, au détriment d’un principe de régulation par le droit international. Donald Trump est le parrain du système occidental, au sens sicilien du terme. Le changement du nom de Doctrine Monroe à Doctrine Donroe fait référence au «Don» de Donald, mais il évoque aussi le «Don» du parrain sicilien. Sa logique de prédation est «Si tu ne peux pas te défendre, je prends».
Trump a menacé de droits de douane supplémentaires, de 10% dès le 1er février et de 25% dès le 1er juin, aux pays européens qui s’opposent à une annexion du Groenland par les Etats-Unis, soit la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Suède, la Norvège, la Finlande, la Slovénie et les Pays-Bas.
Les Etats-Unis ont tenté d’acquérir le Groenland en 1867 (avec une offre ferme), 1910, 1946 (offre ferme de $100 millions), 2019 et aujourd’hui. L’accord en cours entre le Groenland, le Danemark et les Etats-Unis pourrait permettre aux Etats-Unis de faire à peu près ce qu’ils veulent au Groenland. Mais Trump veut un acte de propriété.
Avant le Groenland, l’expansion des Etats-Unis s’est construite par des achats de territoires. L’idée d’acquérir le Groenland remonte au 19e siècle qui fut une longue période d’achats de territoires: la Louisiane à la France en 1803 pour $15 millions, qui représentait un tiers du territoire actuel des Etats-Unis, la Floride à l’Espagne en 1819, l’Ouest des Etats-Unis correspondant à l’Utah, la Californie, le Nevada et le Nouveau-Mexique au Mexique en 1853, l’Alaska à l’Empire russe en 1867, les Philippines (indépendantes en 1946) à l’Espagne en 1898, la zone du canal du Panama en 1914 (rétrocédée au Panama en 1999) et les îles Vierges au Danemark en 1917. Par deux fois, Washington avait tenté d’acquérir le Canada, d’abord pendant la guerre d’indépendance (1775-1783), puis lors de la guerre anglo-américaine de 1812, se heurtant au refus des Canadiens, protégés par la Grande-Bretagne.

Le Venezuela. Francisco Monaldi, expert en politique énergétique : « Accuser le Venezuela de vol comme le fait Washington ne tient pas ».
La première firme à s’installer au Venezuela était la Royal Dutch Shell en 1914, suivie des compagnies américaines Standard Oil of New Jersey (future ExxonMobil) et Gulf Oil (future Chevron). A elles trois, elles contrôlaient 80% de la production pétrolière du Venezuela, avec des concessions de longue durée et des royalties ne dépassant pas 7%; c’était la norme partout dans le monde à cette époque. Avec le développement du secteur, les royalties ont augmenté pour les nouveaux venus. Mais, à la mort du dictateur Juan Vicente Gomez (1908-1935), en 1935, Shell, Standard Oil et Gulf Oil payaient encore des redevances dérisoires. Dire qu’il y a eu «vol» à cette période ne tient pas.
En 1929, le Venezuela est le 1er exportateur de pétrole au monde, devant le Mexique. Les Etats-Unis et la Russie sont les 1er producteurs, mais ils consomment l’essentiel de ce qu’ils produisent. Le Venezuela va dominer les exportations pendant 40 ans, avant de céder la place à l’Arabie saoudite à la fin des années 60.
Les relations entre les compagnies pétrolières et le Venezuela se compliquent avec la seconde guerre mondiale et la démocratisation du Venezuela. En 1943, sous le gouvernement du général Isaias Medina Angarita, élu président deux ans plus tôt, une nouvelle loi sur les hydrocarbures impose le principe du 50/50 : les bénéfices sont partagés à parts égales entre l’Etat et les compagnies. Les majors américaines s’opposent à la réforme, mais Washington fait pression pour qu’elles l’acceptent. La guerre fait rage, et les Etats-Unis ne veulent pas de problème avec leur principal fournisseur de pétrole. Les nouvelles concessions sont alors accordées pour quarante ans. Le régime du 50/50 ne les empêche pas de faire des profits colossaux.
A la fin des années 50, les compagnies installées au Venezuela comprennent que le temps joue contre elles, et se tournent vers le Moyen-Orient, où les coûts d’extraction sont moins élevés. C’est dans ce contexte que le Venezuela, inquiet, convainc l’Arabie saoudite et trois autres pays pétroliers de la région [Iran, Irak, Koweït] de créer l’Organisation des pays exportateurs de pétrole [OPEP], en 1960. Partout dans le monde, l’heure est aux nationalisations.
En 1975, le Venezuela nationalise le pétrole vénézuélien, qui passe sous le contrôle de Petroleos de Venezuela SA (PDVSA). La nationalisation n’a pas provoqué de gros remous. Pour rappel, les concessions expiraient en 1983, huit ans plus tard. Ensuite, les indemnisations versées par le gouvernement vénézuélien ont été très correctes. Plutôt que de batailler, les entreprises pétrolières ont préféré faire affaire avec la PDVSA, en continuant à raffiner et commercialiser le brut vénézuélien.
C’est à cette nationalisation de 1975 que Donald Trump se réfère pour parler de «vol», il faut alors rappeler qu’au Venezuela, comme partout dans le monde, sauf aux Etats-Unis, l’Etat est propriétaire du sous-sol. Les entreprises pétrolières signent des contrats pour des périodes déterminées, pas des actes de propriété éternelle. Cette règle n’a jamais été contestée. Pour Trump: «Nous avons construit les infrastructures pétrolières, mais elles nous ont été volées par les Vénézuéliens. Elles sont à nous». Pour Donald Trump, celui qui bâtit possède. Le Venezuela n’a pas volé les Etats-Unis, mais il a une dette. Trump confond propriété et concession, vol et dette.
Donc dès 1975, PDVSA continuait à travailler avec des compagnies étrangères et proposent des royalties de 1% pour les projets exigeant de gros investissements avec des marges réduites en Orénoque. A la fin des années 90, la production dépasse les 3 millions de barils/jour.
Avec Chavez, élu en 1998, tout change avec des renégociations sous menace d’expropriation. ConocoPhillips et ExxonMobil refusent et obtiennent des indemnisations de $10.3 milliards qui n’ont jamais été intégralement payés. Contrairement à ce pense Trump, ce n’est pas du vol, mais une dette du Venezuela. Toutefois, la liste des créanciers du Venezuela est longue avec des créances atteignant $150 milliards.
PDVSA tombe en faillite en 2019 en raison de sa mauvaise gestion, le manque d’investissement et les sanctions américaines, provoquant la chute de la production pétrolière vénézuélienne. Avant l’arrestation de Nicola Maduro, le Vénézuéla produisait 850’000 barils et en exportait 500’000.
Nos conclusions en termes d’investissement sont: le secteur de la défense européenne, les métaux précieux et industriels sont une forte conviction. Nous sommes redevenus positifs sur le pétrole: l’offre est abondante, mais les risques géopolitiques augmentent.
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