Pour être franc, le premier truc qui me vient à l’esprit ce matin, c’est la chanson de Claude François, quand il dit : « ça s’en va et ça revient ». Je vous fais grâce de la chorégraphie et de vous faire la version chantée, mais disons que ces quelques mots résument assez bien le délire que nous vivons dans les marchés. On a l’impression que « le marché » a longuement réfléchi avant de prendre des décisions, mais que NENNI, il a juste suffi de 8 secondes et un bon argumentaire pour passer du rire au larmes. Mardi les marchés on fait exactement l’inverse de ce qu’ils ont fait lundi. Et il n’y a ABSOLUMENT rien qui a changé. Mis à part un plugin juridique dans une IA, quelque part.

L’Audio du 4 février 2026

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Un polaroïd

Si j’avais pris un polaroïd de ce qui s’est passé lundi sur les marchés : ouverture en panique et un virage à 180 degrés qui déclenche un rebond spectaculaire tiré par la tech qui cartonne sur les semiconducteurs qui font de la mémoire sur l’IA, j’aurais pu le comparer avec celui que j’ai pris hier. Avec une ouverture pleine de confiance dans le sillage de la veille, puis un autre virage à 180 degrés qui envoie la tech au tapis parce que cette fois c’est l’IA qui menace le secteur du SOFTWARE de grand-remplacement. Par contre dans les deux cas, on a l’or et l’argent qui sont devenus des MEME stocks et dans les deux cas, on a l’impression que ce marché est devenu complètement taré et qu’il faudrait qu’un médecin ait le courage de le placer sous ritaline ou carrément quelque chose de plus fort.

J’insiste peut-être un peu trop sur le sujet, mais je dois dire que l’on que l’on prend le temps de reculer sa chaise d’un mètre et de regarder ses écrans avec un regard un neuf, on se rend bien compte qu’il y a quelque chose qui cloche. Ça devient du tout grand n’importe quoi. Les valorisations sont élevées et les intervenants sont donc très exigeants lors de publications – on l’a vu, les sanctions sont extrêmement violentes et dans les deux cas : bonne nouvelle ou mauvaise nouvelle, rien ne se fait dans la dentelle. Les réactions du marché et les opinions sont toutes brutales et tranchantes. On ne fait pas de prisonnier et plus personne ne donne l’impression de prendre le temps de réfléchir un peu et de construire une stratégie sur le long terme. Nous sommes dans l’immédiateté, comme si la moindre décision sur les taux, les monnaies ou les tarifs douaniers pouvaient avoir une incidence dans la minute qui suit. Tout est « pricé », intégré et on ne voit plus ce qui se passe autour jusqu’à la prochaine news. Il y a quelque chose qui dysfonctionne, ça devient presque évident. Reste à savoir quoi. C’est comme à l’époque du SUBPRIME, avant que ça plonge, le marché était dysfonctionnel, on sentait qu’il y avait truc de pourri et on ne savait pourtant même pas comment on écrivait « SUBPRIME ». Aujourd’hui c’est pareil. Reste à savoir d’où ça viendra et quand ça viendra.

Claude et Anthropic

Pour la séance d’hier, si vous cherchez la réponse du pourquoi et du comment de la baisse qui a coûté 1.43% au Nasdaq et qui a réduit les rêves de 7’000 sur le S&P500 à néant – d’ailleurs à ce propos, on a l’impression qu’à 7’001, il y a la Mère Royaume qui verse de la soupe aux légumes brûlante sur tous les acheteurs qui tentent de passer la barrière mythique. Désolé pour ceux qui n’ont pas la « réf » comme disent les jeunes. C’est un truc de genevois – bref, là n’est pas le sujet, le S&P500 n’ARRIVE PAS à passer les 7’000 et chaque fois que l’on s’en approche, les vendeurs sortent du bois. Mais hier c’est le Nasdaq, c’est la tech qui a cotisé. Et visiblement c’est tout de la faute d’un type qui s’appelle Claude et qui ferait dans l’intelligence artificielle.

Depuis quelques temps, on parle beaucoup du GRAND-REMPLACEMENT dans le business du Software. Oui, on craint que l’IA vienne rendre certains softwares complètement obsolètes. Et hier c’est venu de chez Anthropic et de son IA Claude. Anthropic a décidé de lancer de nouvelles fonctionnalités IA pour le secteur juridique. Résultat : Wall Street a paniqué comme si on venait d’annoncer que les robots allaient remplacer tous les avocats (ce qui n’est pas forcément une mauvaise nouvelle pour tout le monde, mais passons). Pour essayer de faire simple – parce que moi non plus j’ai pas tout compris – lors de l’utilisation de Claude, il peut accéder à vos dossiers. Et avec cette nouvelle fonctionnalité, il pourrait – en théorie – faire office de relecteur, de rédacteur, de gestionnaire de classement et même de compliance officer dans le domaine juridique. Il ne prétend pas remplacer les avocats, mais il devrait leur permettre d’être 10 fois plus rapides et efficaces.

Du coup, tout le secteur qui vend des software – surtout ceux qui vendent des softwares professionnels se sont fait décimer, Salesforce, Intuit, IBM, tout ce qui pourrait subir la concurrence de l’IA. Et c’était pire dans les softwares ULTRA spécialisés : LegalZoom.com se prenait 20% dans les dents, Thomson Reuters qui a une grosse division légale plongeait de 15% et RELX, le propriétaire d’une database légale qui s’appelle LexisNexis, se faisait tirer dessus et finissait en baisse de 14%. Ce qui est chouette, c’est qu’on ne connait même pas le niveau d’efficacité de ce truc, mais on a déjà commencé à tirer dans tous les sens, quand je vous dis qu’on ne prend plus le temps de se poser et de réfléchir… Et le problème va d’ailleurs beaucoup plus loin, puisque si ça fonctionne pour le juridique, à terme, ça fonctionnera pour absolument tous les secteurs. On ne va plus regarder nos ordinateurs de la même façon. Pendant que le secteur se faisait démonter, il fallait tout de même constater que les investisseurs restaient sélectifs et ne cherchaient pas à prendre leur cash et se barrer en vacances, c’était plutôt une rotation de secteurs. Non seulement, on part à la recherche d’actions qui paient des dividendes, ou de secteurs moins volatils, mais en revanche, on continue de chasser les titres qui vendent de la mémoire pour l’IA, parce qu’on parle de plus en plus de « shortage » de ce type de mémoire. Open Ai a lui tout seul consommerait 40% du marché, forcément, ça va coincer quelque part.

Sale journée

Bref, l’un dans l’autre, nous sommes entrés en « mode panique » hier, alors que nous avions repoussé ce même « mode panique » la veille. Nous sommes incapables de trouver une direction, même si Trump ne dit pas grand-chose en ce moment. Autre exemple, lundi le pétrole se faisait défoncer parce que l’Iran et les USA allaient se parler. Hier, le pétrole remontait parce que les Iraniens ont envoyé un drone et des vedettes rapides un peu trop près de l’Abraham Lincoln. Le drone a été coulé et la prochaine fois c’est la vedette rapide qui rentrera à pied. Ce matin le baril est à 63.84$. En gros, si vous êtes dans la région, que vous avez un drone et un compte de trading, il y a de quoi faire du pognon sur le baril, si vous êtes prêts à sacrifier votre drone, bien sûr.

Et puis en Europe, on a limité la casse, même si Publicis s’est fait démonter et que Novo Nordisk souffre des baisses de prix aux USA. L’ancienne star des actions européennes passe un sale quart d’heure et ses annonces déprimantes ont contaminé également tout le secteur. Nous sommes dans une espèce de brouillard où on a l’impression que tout va bien parce que le marché ne baisse pas franchement et que tout le monde est en mode « BUY THE DIP » – encore ce matin, les futures sont en hausse après le semi-sell-off technologique. Mais qu’en même temps, nous sommes en équilibre instable et que la moindre nouvelle qu’on n’avait pas prévue pourrait faire s’effondrer tout le château de cartes. Cette nuit les génies de la politique américaine ont trouvé un moyen de faire sauter le SHUTDOWN et du coup, on va finir par avoir nos chiffres économiques pour pouvoir tirer des plans sur la comète. AH OUI, parce que je ne vous avais pas dit : les JOLTS qui devaient être publiés hier ont finalement été annulés, parce que tu comprends : SHUTDOWN OBLIGE !!!

Alors bon, je veux pas faire le mec qui râle tout le temps, mais en même temps, je suis né à Genève, alors bon. Mais pour ces histoires de chiffres économiques – le SHUTDOWN est tombé vendredi soir – tu vas quand même pas me dire que le gars qui calcule les JOLTS et comptait publier ses chiffres mardi n’avait pas encore fini son rapport ? Il comptait le finaliser quand ? Mardi matin dans le métro en allant au boulot ? J’ai le sentiment qu’on se fout de nous, c’est inouï…

En Asie et ailleurs

Ce matin en Asie on se calmait un peu par rapport à l’explosion haussière de la veille, Nikkei en baisse de 0.7%, la Chine et Hong Kong légèrement plus faiblards et la Corée du Sud, à cause des mémoires et du fait qu’Hynix et Samsung ont leur mot à dire sur le sujet, tapait de nouveaux plus hauts historiques. L’Or est à 5’100$ et l’argent est à 87.50$ – les mouvements des métaux précieux commencent à ressembler à ceux de GameStop à la grande époque de Roaring Kitty. Le Bitcoin est toujours en convalescence à 76’400$, mais apparemment, il pourrait sortir des soins intensifs bientôt. Le rendement du 10 ans US est à 4.27% et celui des Japonais est à 2.24%.

Mis à part la thématique du GRAND-REMPLACEMENT, il faut tout de même noter que Chipotle a publié des chiffres meilleurs que les attentes, mais baissait de 7% after close, parce que leurs perspectives pour l’année ne sont pas terribles et ils ne sont pas d’accord avec les EXPERTS de Wall Street qui pensent que la fréquentation des restaurants aux USA va croître en 2026. Un petit discours qui faisait office de douche froide dans le secteur de la consommation hier soir. Il y avait aussi AMD qui était de sortie et c’était moins drôle que ce que l’on prévoit d’habitude dans le secteur lié à l’IA. Globalement, sur le papier, AMD déroule. Le quatrième trimestre est solide, même très solide. Le bénéfice par action dépasse largement les attentes, le chiffre d’affaires explose de plus de 30 % et atteint un record absolu. Tout ce que Wall Street adore… normalement. Sauf que le bilan global et la réflexion des EXPERTS du marché, c’est qu’AMD a fait tout bien, mais que ce qu’ils font en ce moment, c’est pas VRAIMENT ce qu’on cherche. Là on cherche de la MÉMOIRE ! Et AMD l’a même mentionné dans sa conférence de presse : ils craignent l’inflation des prix de la mémoire ! Paf, le titre perdait 7% after close.

Mais encore

Toujours dans les chiffres du trimestre, on notera que SMCI a publié d’excellents chiffres, si l’on se base sur les attentes. Le titre reprenait 8% hier soir, mais les marges sont de plus en plus minces, à surveiller. Il y a aussi Pfizer qui a publié hier, ils ont publié des bons résultats, au-dessus des attentes, avec des ventes hors Covid qui progressent bien (Prevnar, Eliquis, Padcev). Mais le problème, ce n’est pas le passé, c’est le futur. La guidance 2026 est jugée trop molle, sans rachats d’actions et avec un recul assumé des revenus Covid. On ajoute à ça un pari encore flou dans les médicaments anti-obésité, face à des géants déjà bien installés ET QUI VIENNENT de dire que ça rigole un peu moins côté ventes, marges et prix aux USA. Résultat : chiffres solides, mais Wall Street veut plus de visibilité et plus d’ambition… donc le titre a perdu 3.3% hier.

Il y a aussi Walmart qui s’envolait hier et passait la barre des 1’000 milliards de dollars de valorisation. C’est la première boîte qui ne fait pas de la tech qui y parvient. La famille est encore plus riche et fait de moins en moins d’erreur. Pepsi a également annoncé un excellent trimestre. Comme quoi il y a à boire et à manger dans ce marché, c’est le cas de le dire. Et puis il y a PayPal qui a perdu 20% de sa valeur hier. Les chiffres étaient mauvais, leur moteur de croissance – le fameux bouton paypal sur les sites de e.commerce est en chute libre et ne croit plus que de 1%, le CEO se fait foutre dehors, preuve que le board n’en peut plus, il va falloir se reconstruire.

Et aujourd’hui

Comme on commence en hausse, on devrait finir en baisse. Enfin, si on respecte le rythme de la semaine. On va continuer avec les chiffres du trimestre, aujourd’hui il y aura UBER, ABBvie, Alphabet, Arm, Qualcomm et Snap. Et en Europe, Crédit Agricole et Infineon. En Suisse, UBS et Novartis ont déjà publié. Chez UBS, c’est bon, propre et au-dessus des attentes. Le bénéfice net grimpe à 7,77 milliards de dollars, contre 5,09 milliards un an plus tôt. +50 % de bénéfice. Je crois que c’est clair. Le bénéfice par action suit également : 2,36 dollars contre 1,52. Le chiffre d’affaires monte à 49,57 milliards, légèrement au-dessus des prévisions. Pas flamboyant, mais solide. Et surtout, suffisant pour augmenter le dividende passe de 0,90 à 1,10 dollar par action. Le message est limpide : “On gagne plus, on rend plus.” UBS montre qu’une grande banque peut performer sans drama, battre le marché et augmenter le dividende. Pendant que certains expliquent pourquoi c’est compliqué, UBS se contente de délivrer des chiffres. Et en Bourse, c’est toujours ceux qui délivrent qui gagnent. Reste à voir comment on récompensera à l’ouverture.

Chez Novartis on est plus sur la réserve. La direction anticipe une croissance sous les 5%, aussi bien sur les ventes que sur la rentabilité. Pas de crash, mais pas d’accélération non plus. Les devises aideront un peu, certes, mais la vraie photo, c’est celle de fin 2025 : ventes à l’arrêt, bénéfice net -15%, pression violente des biosimilaires sur le blockbuster cardiaque. Sur l’année entière, tout va bien sur le papier (+8% de chiffre d’affaires, +17% de bénéfice), mais ça, c’est le passé. Le futur est déjà bridé, avec l’accord américain sur les prix des médicaments intégré… donc sans surprise possible. Novartis reste solide, mais le moteur tourne désormais en mode croisière et c’est un diesel, c’est rassurant. Mais c’est pas excitant. Pas certain que ça plaise… Verdict tout soudain.

À la fin…

Au final, ce marché ressemble de plus en plus à un ado sous Red Bull, élevé aux notifications push et à l’IA générative. Ça panique pour une IA qui n’existe pas encore vraiment, ça encense des pénuries de mémoire, ça démonte des boîtes solides parce que “le futur fait peur”, et ça continue pourtant d’acheter chaque repli comme si la gravité avait été définitivement supprimée par décret présidentiel sur Truth Social.

On est dans un monde où tout est pricé avant d’être compris, où l’émotion précède l’analyse, et où la moindre news devient un prétexte à retourner la table. Ça ne veut pas dire que tout va s’effondrer demain matin. Mais ça veut clairement dire que le marché ne fonctionne plus normalement. Il réagit, il sur-réagit, il s’emballe… et il oublie aussitôt pourquoi il a paniqué la veille. Pour aujourd’hui, le ton est donné : ouverture optimiste, confiance fragile, doigts sur le bouton “sell” et cerveau branché sur l’IA plutôt que sur la réflexion. On achètera les dips, on punira la moindre déception, et on continuera à faire semblant que tout est sous contrôle. Jusqu’au jour où, comme toujours, quelque chose cassera sans prévenir. En attendant, on est prêt à jouer à la girouette, comme depuis le début de la semaine.

Belle journée à tous, bon café et on se revoit demain !

Thomas Veillet
Investir.ch

« Those who dare to fail miserably can achieve greatly.”

John F. Kennedy