Ça fait deux heures que je suis en train de tourner en rond devant mon écran en me demandant ce qui peut bien se passer dans la tête des « investisseurs » en ce moment. En supposant que cette communauté existe en tant que telle et qu’elle n’a pas ENCORE été supplantée par une quelconque intelligence artificielle qui viendrait (éventuellement) d’une autre planète. Ou alors par un algorithme à la con qui a la capacité de changer d’avis plus que Trump de pourcentage sur les tarifs douaniers. Résumons : lundi on a paniqué parce qu’un bloggeur financier a écrit un article d’anticipation (pour ne pas dire de science-fiction) dans lequel l’IA nous remplaçait. Hier on a rebondi pour l’inverse.

L’Audio du 25 février 2026

Télécharger le podcast

Sérieusement ?

Non, je suis sérieux. Enfin, je ne sais pas si ça sert encore à quelque chose d’être « sérieux » dans ce marché, surtout quand on se rend compte qu’on est TOTALEMENT incapable d’avoir une réflexion sur un sujet et de s’y tenir plus de 12 heures. Et ça c’est encore si on regarde 24 heures en arrière. En revanche si on prend encore plus de recul et que l’on analyse tout ce qu’on a dit, pensé et fait à propos de l’IA depuis…disons… le premier janvier de cette année, on se rendra rapidement compte que le Muppet Show, Benny Hill et Mister Bean étaient bien plus sérieux que nous à l’époque.

Désolé, de le dire, mais j’ai vraiment l’impression que l’on arrive à niveau de « n’importe quoi » dès qu’il s’agit de l’IA, que ça devient pathétique. ON VEUT TELLEMENT ne rien rater de cette nouvelle révolution économique que l’on est en train d’entrer dans un délire des plus total. Tellement total que parfois je me demande si je ne suis pas en train de vivre une espèce de cauchemar éveillé. Alors ne nous méprenons pas, aujourd’hui, mercredi 25 février, nous sommes totalement « FOMO » – on ne veut A-B-S-O-L-U-M-E-N-T pas rater la prochaine vague de hausse de l’IA – et c’est pour ça qu’à partir de ce matin, on ne va plus manger ni boire en attendant les chiffres de Nvidia qui vont changer la face du monde encore une fois – comme tous les trimestre – mais EN MÊME TEMPS, on est absolument terrifié de se retrouver avec un portefeuille surexposé à l’IA au moment où la bulle se dégonflera et qu’on partira en chute libre. Et ce comportement totalement bipolaire, fait que nous sommes TOTALEMENT CAPABLES de passer de la fièvre acheteuse à la panique vendeuse en utilisant plus ou moins les mêmes arguments et tout ça, en moins de 24 heures. Même Jack Bauer n’aurait pas osé.

Pile ou face

Hier, Wall Street a donc fait ce qu’ils savent faire de mieux : oublier ses angoisses existentielles pendant quelques heures et se concentrer sur la même chose, mais dans l’autre sens. Les indices ont donc progressé dans une très belle harmonie et on avait presque l’impression qu’on y croyait. Le Nasdaq a repris un peu plus de 1%, le S&P 500 et le Dow autour de 0,8%, et même le Russell 2000, qui sortait de deux séances compliquées, a décidé de se joindre à la fête. À la clôture, presque tout était vert, sauf la santé et l’énergie, laissées sur le bas-côté comme deux invités à une soirée déguisée qui ne sont pas venus déguisés. Notons encore que la France est au plus haut de tous les temps et que la Suisse aussi, mais en plus, le SMI a tapé les 14’000…

Le mouvement a été large, mais clairement mené par la tech – oui, parce que quand ça monte, c’est la tech qui montre le chemin. Le déclencheur de la hausse d’hier, c’était une combinaison d’IA, de deals XXL et d’un soupçon de soulagement. Oui, non, parce que je rappelle quand même que lundi on était en monde panique parce qu’on pensait que l’IA allait remplacer tout le monde. Sauf les plombiers et les serruriers. Et que dans la foulée, elle allait aussi remplacer internet et le transformer à sa sauce. Et ça, dans le plan qu’on nous a vendu, c’était juste avant de prendre le pouvoir des codes nucléaires américains, le reste, je le laisse à James Cameron. Dans la vraie vie et pas celle d’Hollywood, nous avons eu AMD qui a mis le feu aux poudres. Ils ont signé un partenariat pluriannuel avec Meta, jusqu’à 6 gigawatts de GPU pour développer l’infrastructure d’intelligence artificielle du groupe. On parle d’un programme qui pourrait dépasser les 100 milliards de dollars et, à terme, donner à Meta environ 10% du capital d’AMD. Ce n’est pas une commande opportuniste, c’est une alliance stratégique. Traduction boursière immédiate : +8% pour AMD, et dans son sillage Intel, Oracle, IBM et toute la galaxie des méga-caps à plus de 200 milliards de valorisation qui s’était récemment fait défoncer par peur du grand-remplacement.

Changement de ton

Apple a aussi apporté sa pierre à l’édifice, en annonçant un renforcement de sa production aux États-Unis, avec notamment le Mac Mini fabriqué à Houston. Mais le truc le plus intéressant, celui qui me fascine depuis que je suis levé, c’est le changement de ton autour de l’IA. Il y a quelques heures encore, chaque annonce d’un nouveau modèle d’IA de chez Claude déclenchait une vague de ventes sur les valeurs considérées comme “victimes potentielles”. Le fameux “AI scare trade”. On en a largement parlé hier. Mais cette fois (allez savoir pourquoi), le discours a changé. Lors d’un événement, Anthropic – soutenue par Amazon – a mis en avant les partenariats plutôt que la confrontation. Résultat : Thomson Reuters, qui utilise ses agents d’IA tout comme RBC Wealth Management, a bondi de plus de 11%. L’ETF logiciel IGV a pris près de 2%, effaçant une partie des pertes récentes. En clair, le marché est passé de “l’IA va te tuer” à “l’IA va te faire signer des contrats”. Comme si les ultras-convaincus de la disparition du business des softwares et des cabinets d’avocats, avait subitement tourné la veste. Comme s’ils avaient tous demandé ChatGPT, Gemini et Grok en même temps si l’IA était gentille ou méchante. Et ce simple glissement narratif, ce simple tournage de veste qui aurait fait peur à Jacques Dutronc, a suffi pour provoquer un rebond sectoriel attendu depuis au moins 24 heures. On frise l’investissement long terme en ce moment, tellement long terme qu’à côté de ça, Warren Buffet ressemble à un « high frequency trader ». Bref, hier le narratif IA a changé et l’ennemi est devenu ami. Reste à savoir jusqu’à quand.

Pendant ce temps, la macro envoyait des signaux plus contrastés. La confiance des consommateurs a surpris à la hausse. Le consommateur américain, qu’on annonce épuisé tous les trimestres, continue de tenir la baraque. En revanche, certains indices régionaux manufacturiers et de services sont revenus en territoire de contraction. Rien de dramatique, mais assez pour rappeler que sous la surface euphorique des indices, l’économie ralentit par endroits. Même si on n’aime pas trop l’entendre parce que ça énerve Trump et un Trump énervé c’est jamais bon pour le marché et la volatilité. Du coup selon des gars de la Fed qui ont parlé hier, le discours reste prudent. Vigilance sur l’inflation, pas de précipitation sur les taux, reconnaissance d’un marché du travail qui ralentit doucement et d’entreprises qui naviguent dans l’incertitude, notamment après les multiples revirements sur les droits de douane.

LA CLÉ DE L’AVENIR

Et au-dessus de tout ça plane l’ombre – ou plutôt la lumière aveuglante – de Nvidia. Les résultats tomberont après la clôture mercredi, et les prochaines heures vont ressembler à une attente religieuse. Pour beaucoup, c’est “make or break”. Comme à chaque fois. Comme si l’ensemble du marché mondial dépendait d’une seule publication trimestrielle. Mais dans un environnement où la concentration de la performance sur quelques géants est extrême, chaque chiffre compte double.

Alors ce matin on se retrouve avec une configuration assez fascinante :

– Une tech qui rebondit, portée par des deals massifs et un narratif IA redevenu positif (mais qui peut changer encore 12 fois de direction dans le 48 prochaines heures sur le moindre commentaire du moindre analyste entre ici et Los Angeles)
– Une macro qui envoie des signaux mitigés, ni euphorique ni catastrophique, mais qui pour l’instant nous permet de voir le verre à moitié plein, plutôt que l’inverse. Mais là aussi, ça peut changer 14 fois dans les trois prochains jours.
– Une Fed prudente qui avance à tâtons et qui n’en sait pas plus que nous sur l’avenir de l’économie et des taux d’intérêts (sauf que Trump les veut bas et que Warsh ne sait pas s’il va vraiment le faire)
– Et un marché qui est plutôt optimiste ce matin, mais qui peut changer d’avis en fonction du vent ou de la météo dans la prochaine demi-heure.

La question n’est pas de savoir si la séance d’hier était solide. Elle l’était. La vraie question, c’est de savoir si ce rebond est le début d’une nouvelle accélération haussière… ou simplement une nouvelle respiration optimiste avant le prochain test de réalité. Et aujourd’hui, ce test de réalité s’appelle Nvidia. D’ailleurs – pour fêter ça – demain je n’écrirais pas de chronique boursière, mais en revanche, tard ce soir, vous aurez droit à une vidéo de débrief complet sur les chiffres de Nvidia et sur le discours de Jensen Huang – elle sera en ligne ici-même vers minuit.

L’Asie en éclaireur

Ce matin, l’Asie a suivi Wall Street et parié sur la tech et Nvidia avant les résultats de Nvidia.
Le Japon et la Corée du Sud ont inscrit de nouveaux records, portés par les semi-conducteurs comme Samsung et SK Hynix (COMME TOUS LE JOURS DEPUIS DES MOIS). Même Hyundai a décollé sur des annonces d’investissements massifs. Le message est clair : si Nvidia confirme que tout va bien et qu’ils vont faire un take-over sur le Nasdaq, tout le monde veut être déjà positionné. Hong Kong a rebondi après ses récentes pertes liées aux peurs sur l’IA, pendant que la Chine continentale prolongeait son retour en force post–Nouvel An lunaire. Pour l’instant, l’Asie mise tout sur la dynamique technologique. Et tant que la musique de l’ŒIL DU TIGRE continue de motiver l’IA, on achète et on verra bien demain.

Pour ce qui est des matières premières, l’or c’est l’or et il est à 5’217$, l’argent brille à plus de 90$, le pétrole se replie légèrement, même si rien n’est réglé en Iran que le round suivant aura lieu sur les rives du lac Léman (j’ai pas dit Lac de G’nève) et le WTI se traite à 66$, le Bitcoin est à 65’000$.

Des news et un discours

Dans les « autres news », on parle toujours de PayPal qui devrait se faire avaler par Stripe. C’est toujours d’actualité, mais pas encore signé. Microsoft n’est plus qu’à 3% de sa moyenne mobile des 200 jours, ce qui, généralement est un niveau d’achat. C’est en tous les cas ce que nous dit l’histoire. Et puis hier soir, il y avait le discours de l’état de l’Union par Donald Trump. Alors, si on enlève les médailles, les vétérans centenaires, les standing ovations dignes d’un Super Bowl et les regards noirs entre démocrates et républicains, que reste-t-il du “State of the Union” version Trump 2026 ? Pour faire simple, je dirais : Un meeting électoral en prime time avec une super-salle de concert. Un meeting qui a duré presque 1h48. En gros, l’Amérique est “plus forte que jamais” – bla-bla-bla- “l’âge d’or est là” – bla-bla-bla- “l’économie rugit” – bla-bla-bla- “l’inflation s’effondre”. En résumé : si tu ne te sens pas riche, c’est que tu regardes trop CNN. Si tu es victime de l’inflation, c’est la faute au New York Times et si t’as pas de boulot, t’as qu’à traverser la rue ou le reprocher à Biden.

Côté annonces, il y a eu beaucoup de recyclage élégant : un peu de retraite, un peu d’interdiction de trading pour le Congrès (ironie incluse), des promesses fiscales déjà vues. Rien qui change la face du monde. Le vrai muscle, c’est le commerce et l’international. La Cour suprême bloque les tarifs ? Pas grave, on contournera. Les droits de douane pourraient même remplacer l’impôt sur le revenu… sur le papier, en tout cas. Iran menacé, Venezuela cadré, Ukraine évoquée. Ton ferme et annonces floues étaient au menu et il a même parlé de Hockey sur glace. Au fond, ce discours n’était pas fait pour convaincre l’opposition. Il était fait pour chauffer la salle avant les midterms. Un optimisme offensif contre réalité des prix élevés. Reste à voir si les électeurs voteront pour le slogan… ou pour leur ticket de caisse. Mais du point de vue des marchés, le discours de Trump n’a pas vraiment pesé, sauf pour rappeler que les droits de douane restent une inconnue. Ce qu’on savait déjà.

N’OUBLIEZ PAS LA CONFÉRENCE de ce jeudi !!!  

Lien pour l’inscription : [CLIQUEZ-ICI!]

Et maintenant ?

Maintenant c’est au tour de Nvidia. On ne va pas parler d’autre chose aujourd’hui. Les résultats trimestriels de Nvidia tomberont après la clôture. Mais en réalité, ce n’est probablement qu’un échauffement avant le vrai match, celui de la conférence GTC en mars, la GPU Technology Conference – parce que le marché a déjà intégré l’essentiel — les 500 milliards de revenus potentiels annoncés sur les nouvelles plateformes Blackwell et Rubin — et que, ces derniers trimestres, même des chiffres stratosphériques ont été accueillis par un haussement d’épaules ; pendant que le titre ne gagne que 2% depuis janvier quand l’indice des semi-conducteurs grimpe de 16%, les investisseurs s’interrogent surtout sur deux choses : est-ce que la domination de Nvidia dans les puces IA peut résister à la montée des projets de puces sur mesure chez les géants comme Google, et est-ce que les marges tiendront malgré l’explosion des coûts mémoire, alors même qu’Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft prévoient d’investir 650 milliards de dollars dans l’infrastructure IA cette année ; bref, les chiffres attendus — plus de 66 milliards de revenus trimestriels, près de 214 milliards sur l’année — serviront surtout de baromètre de la fièvre IA mondiale, mais le véritable catalyseur, celui qui pourrait rallumer ou refroidir l’enthousiasme, pourrait bien être ce que Jensen Huang gardera dans sa manche pour mars.

Et pour ceux qui se demandent ce qu’on attend, voici le menu :

• Chiffre d’affaires : autour de ≈ 66 milliards $, en très forte hausse, on s’attend à du +65/+68 % sur un an.
• Du côté du bénéfice par action – l’EPS : environ 1,53 $ à 1,54 $, ce qui serait aussi une croissance annuelle à deux chiffres.

• Pour la guidance, les analystes s’attendent à une projection de revenus encore plus élevés pour le trimestre suivant. On parle d’un chiffre autour des 72–74 milliards, ce qui est peut-être plus important pour le marché que les résultats eux-mêmes.

• La majeure partie des revenus devrait provenir du data center – environ 60 milliards, ce qui souligne la dépendance à l’IA.

• En gros : on s’attend à un trimestre très solide, mais l’attention est davantage tournée vers la guidance future et le GTC de mars que vers les seules données trimestrielles.

On notera encore qu’il y aura le PIB allemand et le CPI européen, mais je crois que Nvidia devrait rester la préoccupation principale de la journée. D’ailleurs, à propos de journée, que la vôtre soit belle et on se retrouve ce soir en vidéo pour faire le point !

Ad’taleur !

Thomas Veillet
Investir.ch

“My great concern is not whether you have failed, but whether you are content with your failure.”

Abraham Lincoln