Je suppose que durant ce week-end, vous avez entendu parler des « nouveaux tarifs de Trump » et de la claque qu’il s’est prise par la Cour Suprême. Je vous avoue qu’à l’heure actuelle, je ne sais pas trop qui va sortir vainqueur de ce concours d’égos surdimensionnés que les Américains sont en train d’organiser. Une chose semble plutôt certaine, c’est que le commun des mortels, ne va pas y gagner grand-chose et que les partenaires commerciaux des États-Unis vont commencer sérieusement à se demander si l’establishment américain n’est pas complètement taré. S’il y avait encore un doute. Finalement, la bonne nouvelle du week-end, c’est que Trump n’a pas attaqué l’Iran pour faire diversion.
L’Audio du 23 février 2026
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Des anciens tarifs et des nouveaux tarifs
On va donc essayer de reprendre la chose depuis le début. Mais on ne va pas trop se compliquer la vie, parce que – pour ceux qui n’ont pas vu – ce week-end j’ai fait une vidéo pour vous expliquer les tenants et les aboutissants de l’histoire et c’est presque plus simple d’aller la regarder pour tout comprendre – le lien est ici et c’est sur la chaîne Swissquote – mais en attendant, même si beaucoup de choses ont été dites durant le week-end, les marchés entament la semaine dans le rouge par « manque de clarté ». À 5h30 du matin, les futures sont en baisse de 0.7% à New York et pour être franc, si on déteste l’incertitude, avec ce que la Cour Suprême a fait vendredi, on va être servi et je ne sais même pas quand, ni comment on va s’en sortir. Heureusement que les marchés et les intervenants ont une capacité d’attention inférieure à un golden retriever face à un bol de croquettes, sinon ça aurait été pénible. Quoi qu’il arrive, rassurez-vous, on aura tout oublié mercredi soir, parce qu’il y a les publications trimestrielles de Nvidia.
En attendant, on va faire le point sur ce qu’on sait au niveau des tarifs. Et je vais essayer de faire court parce que pour être franc avec vous, il faut quand même bien admettre que le sujet est super-chiant. DONC. Pour faire simple, on avait demandé à la Cour Suprême des États-Unis de « juger » les tarifs de Trump mis en place sous l’égide de la loi IEEPA (International Emergency Economic Powers Act) – L’IEEPA, c’est la loi qui permet au Président des États-Unis de faire ce qu’il veut (ou presque) sur le plan économique quand il déclare une urgence nationale.” Il peut :
• Bloquer des avoirs étrangers
• Interdire des transactions financières
• Sanctionner des entreprises ou des pays
• Restreindre le commerce
• Geler des actifs aux États-Unis
En gros, c’est le SUPER-POUVOIR de Trump. Spiderman il peut grimper aux murs et lancer des toiles, Superman il peut voler et il est super-fort tant que tu lui lances pas un morceau de kryptonite au visage, Batman, il est très riche et Trump il peut utiliser l’IEEPA, à condition qu’il déclare une “menace inhabituelle et extraordinaire” venant de l’étranger. Mais vous noterez que dans la liste ci-dessus, il n’est nulle part mentionné que Trump peut coller des taxes douanières au monde entier en invoquant l’IEEPA et c’est là-dessus que la Cour Suprême a tiqué. MAIS, il faut retenir une chose, c’est que la Cour Suprême n’a pas dit au Président que les taxes, c’était péché et qu’il ne fallait pas le faire. Elle a dit qu’on ne pouvait pas INVOQUER l’IEEPA pour les tarifs douaniers. Donc, il faut trouver autre chose. Et il y a autre chose. Il y a : LA Section 232 ( qui touche à la sécurité nationale), LA Section 301 (qui touche aux pratiques commerciales déloyales) ET LA Section 122 (qui touche aux mesures d’urgence sur la balance commerciale). Du coup, Trump a pioché dans la section 122 et il a collé d’office 10% de tarifs au monde entier. Et puis 12 heures plus tard, comme il était toujours énervé, il a rajouté 5% à tout le monde.
Et maintenant quoi ?
Le problème que l’on doit résoudre dorénavant, c’est des savoir si on va se retrouver avec les taxes de bases considérées comme « illégales », si elles ont été mises en place sous l’IEEPA. Et en plus, les nouvelles taxes de 15% sous la section 122. Et visiblement, c’est le scénario à privilégier dans un premier temps. Oui, parce que c’est plus simple de mettre en place des taxes (même illégales) que de les supprimer. Tu comprends, c’est à cause de l’argent. D’ailleurs ce week-end, l’Europe s’est empressée d’envoyer un mail à la Maison Blanche pour savoir s’ils comptaient bien honorer les accords déjà signés ! Et c’est symptomatique, les gars ne demandent pas le remboursement de quoi que ce soit (ils savent que ça, ça prendra des lustres), non ! Ils veulent des certitudes comme quoi ça n’ira pas plus haut que les 15% de base. On s’en fout que ça soit sous l’égide de l’IEEPA ou de la section 122. On veut juste pas payer les deux et monter direct à 30%. Et ça, pour l’instant, c’est pas clair du tout.
Moi j’ai une pensée pour les douaniers qui vont devoir taxer les marchandises qui vont entrer aux États-Unis à partir d’aujourd’hui. Parce que ça va devenir vachement complexe comme job, je pense d’ailleurs que Trump lui-même n’a aucune idée de ce qui va se passer dans les jours à venir. L’avantage c’est que lui au moins, il peut faire diversion en bombardant l’Iran. En attendant, les bourses mondiales vont devoir commencer la semaine dans un truc qu’elles détestent : l’INCERTITUDE. Et le pire, c’est que quand on creuse un peu plus loin que la première page du premier journal gratuit qui vient, on se rend compte que le truc devient des plus en plus complexe et que défaire ce sac de nœud mouillés va prendre un paquet de temps. Il va donc falloir vivre avec l’incertitude pendant un moment. Mais bon, là encore, notre capacité à passer à autre chose à la vitesse de la lumière devrait nous aider à surmonter cette mini-crise qui ne devrait être qu’une nouvelle opportunité d’acheter sur faiblesse.
Les remboursements ? On en parle ?
Et puis alors, au milieu de cette « saison 3 » des tarifs douaniers, il y a une question qui se pose, c’est la question du remboursement. Oui, parce que si les tarifs DÉJÀ encaissés étaient illégaux, NORMALEMENT, dans un monde normal, les USA devraient rembourser ceux qui ont déjà payé des taxes. Bon. Je vous préviens ; si vous avez été victime de ces taxations illégales et que vous comptez revoir votre argent dans les 10 ans à venir : faut pas rêver. Tout d’abord, vu la tronche du déficit US, l’argent est dépensé depuis longtemps et comme pour chaque remboursement, il va falloir engager un cabinet d’avocats très très cher, je ne suis pas certain que ça serve à quelque chose. En tous les cas, dans le cas qui nous occupe, le remboursement n’est clairement pas la priorité, la première question est de savoir si en Europe, on va se retrouver avec du 30% de taxes douanières ou est-ce que Trump va nous faire un rabais et qu’on aura la chance de rester à 15%. Pour l’instant, le doute et l’interrogation en sont à ce niveau et c’est pour ça que ça baisse ce matin. Histoire de créer le DIP pour pouvoir BUY derrière…
La semaine commence donc au milieu de nulle part avec une avalanche de questions que l’on peut se poser, sauf qu’on n’est vraiment pas certain de pouvoir obtenir des réponses dans les jours à venir. Le Japon est fermé, la Chine est fermée et New York est en état d’urgence à cause d’une tempête de neige et il est interdit de circuler si ça n’est pas indispensable. Autant vous dire que ça ne va pas être la folie niveau volume ou alors ça sera télétravail pour tout le monde. Pour le moment Hong Kong remonte parce qu’ils ont baissé la semaine dernière, Séoul grimpe encore parce qu’on parle toujours de deal entre Samsung et Nvidia. Le baril de pétrole version WTI est toujours sous tension, mais légèrement sous les 66$ – pour l’instant il n’y a pas de nouvelles du côté de l’Iran – ceux qui pensaient « à coup sûr » que ça allait péter ce week-end, ont dû se planter dans leurs calculs, mais il paraît qu’ils vont remettre une couche de négociation à Genève ce jeudi. Ça va sûrement bien fonctionner, vu qu’ils ne sont d’accord sur rien, qu’ils se haïssent depuis 50 ans et que ça ne va pas se régler en trois jours, même s’il y a du chocolat suisse sur la table. Autrement, l’or est à 5’180$ – vous connaissez la chanson : valeur refuge, bla-bla-bla. Et le Bitcoin se fait démolir parce que vous connaissez aussi la chanson : PAS VALEUR refuge, mais mesure de l’incertitude. Le BTC est à 65’000$ et des poussières.
Mais encore
La semaine commence donc dans le doute et l’incertitude. Et pour être franc, il n’y a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent mis à part le sketch de la Cour Suprême vs Donald Trump. On a même arrêté de parler du PIB de vendredi qui était absolument merdique, mais que c’était pas grave parce que c’est tout de la faute du SHUTDOWN et que ça ira mieux la prochaine fois. Et on ne parle pas non plus du PCE qui est moins faiblard que le CPI pouvait le laisser penser – comme quoi, on n’est pas tous égaux devant les chiffres économiques. Mais par contre, il y a un truc qui est en train de trainer dans un coin et qui commence à faire « un peu trop parler de lui », même au milieu du concours d’égos à Washington, c’est l’affaire Blue Owl…
Oui, parce qu’on n’en a peu parlé, mais des boîtes comme Blackstone, Apollo, Ares ou KKR, ont pris cher à cause d’un de leurs concurrents : Blue Owl. Oui, parce que derrière tout ça, il y a un mot qui commence à faire transpirer tout le monde : private credit. Tout est donc parti de Blue Owl. La société a décidé de suspendre les demandes de retraits sur l’un de ses fonds de crédit privé, Blue Owl Capital Corp. II, un véhicule qui prête à des entreprises américaines de taille moyenne. Et là, panique douce mais réelle. L’action Blue Owl a plongé d’environ 12 % sur la semaine, et avec elle, tout le secteur a pris un coup. Parce que quand un acteur commence à fermer les portes, les investisseurs se demandent immédiatement : “Est-ce un cas isolé… ou bien c’est le signal qu’il y a un truc qui est en train de partir en vrille ».
Le problème…
On en a peu parlé parce qu’on était occupé à autre chose. Mais si on regarde un peu la seconde page des médias et pas la première, on voit quand même que ça coince quelque part. Le problème c’est pas JUSTE Blue Owl. Le problème, c’est la mécanique. Le private credit, est devenu gigantesque ces dix dernières années. Les géants du private equity — Blackstone, Apollo, KKR — ont développé des branches entières de prêts directs aux entreprises, contournant les banques traditionnelles. Beaucoup d’opérations de private equity sont désormais financées par ce crédit privé. C’est plus flexible, plus rapide, moins régulé. Et tant que tout va bien, c’est magnifique. Sauf que ces prêts ne sont pas liquides. Ce ne sont pas des actions cotées qu’on revend en deux clics. Ce sont des contrats bilatéraux, négociés de gré à gré, souvent complexes. Et c’est là que ça coince.
Certains de ces prêts sont logés dans des structures appelées BDC — business development companies — qui, elles, sont parfois cotées en Bourse et s’échangent tous les jours. Sympa comme paradoxe. Des véhicules liquides qui contiennent des actifs illiquides. C’est ce qu’on appelle un “liquidity mismatch”. Tant que les investisseurs restent calmes, tout va bien. Mais s’ils veulent sortir en masse, le gestionnaire doit vendre des prêts… dans un marché où personne n’a envie d’acheter. Résultat : soit on vend à prix cassé, soit on bloque les retraits. Ce qu’on appelle “gating”. Et ça, les investisseurs détestent. De plus, le timing actuel n’aide pas. Les valeurs technologiques, notamment dans le logiciel, ont violemment corrigé – on s’en souvient. Or beaucoup de fonds de private credit ont prêté massivement à des sociétés de software. Et aujourd’hui, avec l’IA qui redistribue les cartes et menace certains modèles économiques, la question surgit : est-ce que ces entreprises pourront rembourser ? Est-ce que les standards de crédit ont été un peu trop “optimistes” ces dernières années ?
La confiance se volatilise
Les ETF exposés aux BDC, comme le VanEck BDC Income ETF, ont déjà perdu plus de 25 % sur un an. Ce n’est pas un détail. C’est un signal que la confiance s’effrite. Blue Owl, de son côté, tente de rassurer. La société explique qu’elle ne bloque pas totalement la liquidité, mais qu’elle accélère le retour de capital grâce à une vente d’actifs, en redistribuant environ 30 % des fonds aux investisseurs. En gros : “On ne ferme pas la porte, on vous rend juste l’argent autrement.” Mais le mal est fait. Le doute est installé. Et quand CE doute touche le crédit, ça devient sérieux. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a lui-même évoqué le sujet, rappelant que le crédit privé s’est énormément développé en dehors du système bancaire régulé. Son message est clair : tant que ça reste en périphérie, ça va. Mais en cas de contamination, on va changer de catégorie. Et quand un secrétaire au Trésor fait subtilement référence à la crise des subprimes d’il y a vingt ans, ce n’est jamais anodin.
Pour l’instant, la majorité des stratégistes restent mesurés. Ils rappellent qu’une vraie crise du crédit nécessite généralement une récession. Les défauts explosent surtout quand l’économie se contracte franchement. Or, même si la croissance américaine ralentit, elle reste positive. Donc pas d’embrasement systémique à ce stade. Mais il y a quand même un malaise latent. Parce que le private credit est (naturellement) moins transparent. Moins visible. Moins compris. Et dans un environnement où les investisseurs commencent déjà à douter des valorisations liées à l’IA, la combinaison “bulle potentielle + crédit opaque” n’est pas ce que l’on peut qualifier « d’hyper-rassurant ». Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas une crise. C’est une remise en question. Le marché teste la solidité d’un secteur qui a grossi très vite, peut-être un peu trop vite. Et il rappelle une vérité simple : la liquidité est un confort qui disparaît précisément quand on en a le plus besoin. Pour l’instant, on n’en est pas à Lehman Brothers, ça n’est même pas du Bear Stearns. C’est un signal d’alarme. Une petite fissure dans un mur qui paraissait parfaitement lisse. Tant que ça ne grossit pas. La vraie question, qu’on se pose n’est pas « est-ce que ça va péter demain », mais plutôt : “est-ce qu’on a sous-estimé les risques parce que tout montait ?”
N’OUBLIEZ PAS LA CONFÉRENCE de ce jeudi !!!
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L’exemple par la pratique
Et si vous vous demandiez où se trouvent les conséquences de tout ça, regardez CoreWeave vendredi dernier. CoreWeave, l’un des visages les plus flamboyants du boom “néocloud”, s’est fait défoncer— pas parce que l’IA cale, ni parce que Nvidia n’a plus de cash. Mais tout simplement parce qu’un financement de 4 milliards pour un gigantesque data center en Pennsylvanie est bloqué et qu’on ne veut plus prêter parce que CoreWeave est noté B+. Et devinez qui est derrière le financement de ces 4 milliards ? BINGO ! C’est Blue Owl. On dirait que dans la finance aussi, on ne prête qu’aux riches. Et encore, aux riches qui vont bien. Oui, parce que tant que l’argent coule à flot, la machine tourne à plein régime. Mais dès que certains prêteurs commencent à hésiter, le marché se crispe. Un data center, ce n’est pas une appli qu’on pivote en trois mois : ce sont des milliards immobilisés, financés à crédit. Et si le crédit devient plus sélectif, va peut-être falloir refermer les bouteilles de champagne. L’IA continue de croître, la demande explose, mais le vrai baromètre désormais, ce n’est plus seulement Nvidia. C’est peut-être le marché de la dette.
Côté chiffres, il y aura le PPI en Suisse, l’IFO en Allemagne et le nombre de mètres de neige devant le bâtiment de Goldman Sachs. Pour l’instant, les futures sont en baisse de 0.7% et j’ai déjà mal au crâne à force de parler des tarifs douaniers.
Passez une belle journée et on se voit demain pour de nouvelles aventures et des nouvelles supputations sur l’avenir des tarifs de Trump.
À demain.
Thomas Veillet
Investir.ch
“In the stock market, the most important organ is the stomach. It’s not the brain.”
Peter Lynch
