L’idée de voir que ce vendredi, nous sommes UN VENDREDI 13, semble avoir réveillé toutes les superstitions des bourses mondiales. Enfin, surtout des bourses américaines, puisque l’Europe a fermé trop tôt pour apprécier l’angoisse affichée à New York. Ce matin, on peut apprendre que les indices affichaient « LEUR PLUS FORT REPLI depuis trois semaines ». De la folie. On a tellement la tête dans un sac qu’on a l’impression que ce qui s’est passé il y a trois semaines, c’est le paléolithique de la finance. Alors oui, encore une fois, on va se demander s’il est temps de sortir l’arme du « BUY THE DIP ». Et sûrement que ça fonctionnera. Mais au-delà tout ça, il se passe un truc pas net.

L’Audio du 13 février 2026

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Un poisson pourri quelque part

Je vais vous le dire très franchement : j’en ai marre. Marre d’être négatif, marre d’avoir des doutes sur l’avenir et marre de ne pas comprendre exactement ce qui se passe sur ce marché. Je suis tendanciellement bullish depuis le premier jour où j’ai mis les pieds dans ce métier. Mais là, depuis quelques temps, je n’aime pas ce qui se passe et j’aimerais comprendre. Les corrélations sont étranges, certaines matières premières se traitent comme des « MÈME STOCKS » et bougent avec le Nasdaq comme si c’était des indicateurs d’appétit au risque. On a le sentiment que tout le monde fait la même chose en même temps et qu’il n’y a plus la moindre réflexion. Ni fondamentale. Ni macro-économique. Ni géopolitique. Les marchés bougent (violemment) en se basant sur des « on dit », sur des « il se pourrait », ou sur des prévisions qui se basent uniquement sur de la spéculation.

Depuis quelques semaines, celui qui observera attentivement le marché se rendra compte que tous les jours, il se passe un « truc » bizarre. Un excès de volatilité sur l’or. Une hausse spectaculaire sur un titre quelconque parce que des « commentaires optimistes ont été fait », des classes d’actifs qui habituellement traitaient en opposition qui commencent à traiter dans la même direction. En même temps. Des chiffres qui sont publiés qui ne collent pas avec la réalité d’autres chiffres déjà publiés. Une fracture toujours plus grande entre Wall Street et Main Street. Et pourtant, à la fin de la journée, le S&P500 n’est qu’à une petite centaine de points de ses records historiques. Le Dow Jones était au plus haut de tous les temps il y a encore 48 heures et hier encore, le CAC et le SMI ont battu de nouveaux records « intraday ». Pas vraiment un environnement de panique. Ni même la moindre angoisse. Quand le marché « corrige » comme hier (et encore, 1.57% de baisse, il faut y aller pour parler de « correction »), on nous ressort les bonnes vieilles statistiques d’il y a trois semaines pour faire genre « c’est un évènement exceptionnel » qu’on ne voit qu’une fois… ben, chaque trois semaines… Et puis le lendemain, les futures sont légèrement en hausse, on nous sort un chiffre « pas trop mal » (comme le CPI sortira qui tout à l’heure) et HOP : BUY THE DIP…

Sell the fear

Pourtant, certains signaux sont là. On a parlé hier des divergences entre le Dow Jones qui battait des records et le S&P qui ne pouvait plus en avant. On voit aussi que de plus en plus de Magnificent Seven sont entrés en Bear Market. Hier, c’était le tour d’Amazon de rejoindre Microsoft dans cette zone grise qui dit que la tendance n’est plus vraiment ton ami. Momentanément en tous les cas. Meta n’est plus très loin d’y entrer, hier Apple s’est fait massacrer de 5% parce qu’ils patinent dans la semoule avec leur SIRI et que le mariage avec ChatGPT ne se passe pas aussi bien qu’ils voudraient. On efface 200 milliards de market cap parce que l’ancêtre de l’IA n’arrive pas à communiquer avec la nouvelle génération. Ou en tous les cas, pas aussi bien que l’on voudrait. Ça tombe bien, les humains dans la vraie vie ont souvent le même problème. Ça fait quand même plaisir de voir que l’IA est finalement presque aussi conne que l’être humain. Attention, j’ai dit : « PRESQUE ».

D’ailleurs l’IA était ENCORE UNE FOIS la raison de la baisse. Oui, vous savez ce nouveau truc qui fait que les investisseurs sortent de toutes les boîtes qui pourraient subir la concurrence d’une intelligence artificielle qui coûterait moins cher, qui irait plus vite et qui serait plus efficace. C’était une des raisons de la baisse d’hier. Oui, je dis « une des raisons » parce qu’il n’est pas simple de savoir d’où venait la tempête, mais jeudi, le marché a eu un de ces moments de lucidité dont il a le secret. Pas de faillite majeure, pas de catastrophe géopolitique, pas de tweet incendiaire — juste une peur diffuse qui s’est mise à circuler : et si l’intelligence artificielle perturbait beaucoup plus que la tech ? Et comme souvent quand Wall Street commence à trop réfléchir, la réaction a été simple : vendre.

Risk-off avant BUY THE DIP ?

Résultat, séance “risk-off” presque académique. Le Dow repasse sous les 50’000 points, les grands indices encaissent leur plus forte baisse depuis trois semaines (WHAOU, depuis TROIS SEMAINES !!!! C’est dingue). Du coup, l’ambiance vire au repli défensif. Rien de dramatique en soi — mais clairement le genre de journée où personne ne veut rester exposé quand la nervosité monte et que le trouillomètre descend à zéro. Le plus inquiétant dans la séance d’hier n’est pas que la tech ait souffert — on est habitué ces derniers temps, dès que ça pue, c’est la tech qui prend — mais hier la vague ait emporté bien plus large. Énergie, matériaux, small caps… même les secteurs récemment portés par la rotation sectorielle qu’on nous a mis en avant y a une semaine s’en sont pris plein les dents. Comme si la peur devenait générale. En attendant que le BUY THE DIP revienne. Non, parce que là, on a quand même déjà « massivement corrigé » d’au moins 1.8% depuis les plus hauts de la semaine dernière. Encore une « opportunité d’une vie à ne pas laisser passer ».

Hier les chiffres de l’immobilier sont venus rappeler que l’économie avance sans enthousiasme. Les ventes de logements ont déçu malgré des taux légèrement plus détendus. Pris isolément, rien d’alarmant — mais dans un climat nerveux, le timing transforme une statistique moyenne en catalyseur de prudence. Surtout que c’est un exemple frappant du comportement délétère de ce marché. Oui, là j’ai dit « délétère », parce que ça faisait plus pro que « DÉBILE ». Donc oui, c’est là qu’on voit le comportement débile de ce marché qui est capable de ne pas monter pour des « fantastiques » chiffres de l’emploi mercredi, mais qui va utiliser les chiffres de l’immobilier (dont on se fout totalement depuis des mois), pour justifier la baisse. Et maintenant on attend tous les chiffres de l’inflation parce que là, cette fois c’est sûr, on va vraiment savoir ce qui va se passer sur les taux, l’économie, l’avenir de l’IA et les numéros de l’Euromillions de ce week-end.

Une éruption volcanique

Au fond, cette séance ne raconte ni un krach ni un tournant économique. Elle montre un moment de réévaluation du risque (encore un). Un moment de réévaluation du risque que l’on pratique bientôt tous les trois jours avant de racheter le marché avec tous les moyens à notre disposition. Hier le marché s’est rappellé que l’IA est à la fois un moteur et une inconnue, que les données économiques restent mitigées, et que l’inflation continue de dicter le rythme (en tous cas pendant les 24 heures avant sa publication et les 12 minutes APRÈS sa publication).

On est en train de comprendre que l’humeur du marché et des intervenants c’est une girouette sous stéroïdes, le tout boosté à l’IA et qui peut passer du rire aux larmes à la vitesse de la lumière. Il lui suffit d’un bon narratif qui soulève le doute sur la première conviction venue et PAF ! On vend tout. Pour l’instant, rien ne dit qu’un mouvement majeur est en train de naître. Mais cette séance rappelle une vérité simple : la volatilité ne disparaît jamais. C’est un sniper qui attend son heure. Et hier elle a tiré un coup de semonce. Pas sûr que ça soit terminé. Mais avant que l’on comprenne ce qui ne va pas et ce qui pourrait nous coûter cher, il peut s’en passer encore, des BUY THE DIP. Mais on ne m’enlèvera pas de la tête qu’il y a un truc pourri qui se construit dans les « back rooms » de ce marché, de cette économie et de la géopolitique mondiale. L’odeur est insistante. Peut-être pas encore suffisamment dérangeante, mais c’est comme une blessure qui est infectée sous un pansement, tant qu’on n’enlève pas le pansement en question, on ne voit pas que c’est purulent et qu’il va falloir amputer.

L’Asie aux ordres

Ce matin, sans surprise, après la douche froide d’hier soir, l’Asie suit le mouvement. Pas besoin d’avoir fait des hautes études de finance pour comprendre que la tech est sous pression aussi là-bas et que les inquiétudes sur l’IA sont mondiales, bla-bla-bla… Le Nikkei recule de 0.6%, Hong Kong se prend un avertissement avec une baisse de 1.6%, la Chine fait comme le Japon – pour une fois – et le KOSPI ne fait rien comme tout le monde parce que chez eux, ils n’ont que la partie de l’IA qui fait du pognon et donc on est au plus haut de tous les temps. PAS de beaucoup, mais quand même. Ce matin c’est presque un exploit.

L’or qui a décidé de commencer à traiter comme le Nasdaq est passé sous les 5’000 hier et ce matin, il frappe à nouveau à la porte et tente de repasser au-dessus du millier. Oui parce qu’hier on le vendait pour réduire l’appétit au risque et ce matin on le rachète parce que – tu comprends – c’est quand même une valeur refuge. Non mais sérieusement, y a que moi qui trouve qu’on marche sur la tête ? (pour ne pas dire qu’on devient complètement con). L’argent est à 76$. Le Bitcoin est dans son monde à 66’500$, pour le moment c’est pas la mode et on l’a vu hier avec les chiffres de Coinbase – la crypto, c’est pas le moment. Ça reviendra, mais là, pour le moment, c’est has been. Et puis alors y a le pétrole. Alors lui c’est exceptionnel aussi. Non parce que je viens d’utiliser le terme « complètement con », mais pour le pétrole et la baisse d’hier, on est hors catégorie. Hier, la news sur le pétrole c’était que l’AIE (Agence internationale de l’énergie) a regardé le marché pétrolier et annoncé simplement qu’on nageait dans le brut — surplus massif, stocks qui débordent et demande qui prend la tangente malgré les 15% de croissance aux USA annoncé par tonton Donald. Pendant que la consommation ralentit, la production, elle, continue de tourner comme si tout le monde roulait encore en V8 — résultat : trop de pétrole, pas assez d’acheteurs.

Résultat : 3% de baisse sur le brut, le WTI à 62.63$ alors qu’il y a encore 48 heures, ça valait presque 66$ à cause que les USA et l’Iran étaient à « ça » de se foutre sur la gueule. Alors on pourrait croire à la baisse d’hier en partant du principe que l’Abraham Lincoln est retourné à San Diego. Mais que nenni. Les Ricains jouent toujours à la bataille navale dans au large d’Oman et les Iraniens n’ont pas encore commencé à remplacer leur drapeau par la bannière étoilée… Bref, le pétrole est à 62.63$, parce qu’on a décidé que « l’oversupply » était plus grave et justifiait le fait d’oublier la partie d’échec qui se joue dans la mer d’Arabie.

Et pour le reste…

Pour le reste, il y a toujours des chiffres qui sont publiés. C’est pas vraiment le sujet du jour, puisque pour le moment on cherche plus à trouver qui est le prochain secteur qui va se faire démonter par l’IA. Mais on notera quand même qu’Applied Materials vient de rappeler que la ruée vers l’IA ne nourrit pas que Nvidia — les vendeurs de pelles se gavent aussi : prévisions largement au-dessus du consensus, mémoire en pénurie et machines à semi-conducteurs qui partent comme des petits pains. On a déjà entendu ça quelque part, c’est pas du tout neuf, mais le marché a adoré — +11 % after close. Et puis dans le monde fabuleux des voiture électriques qui se vendent comme des petits pains, je voudrais Rivian. Rivian a sorti des chiffres moins pires que prévu — et parfois, “moins pire” suffit pour déclencher +15 % de hausse after close, surtout quand on promet une explosion des livraisons avec le futur SUV R2. La boîte perd encore de l’argent… mais moins vite, vend du rêve industriel, et le marché applaudit l’idée qu’un jour — peut-être — ça devienne rentable. Pour faire simple, Rivian reste en mode pari sur l’avenir — et pour l’instant, les investisseurs achètent le scénario plus que les profits. Juste pour rire ; Rivian a vendu 42’000 voitures en 2025, pour une market cap de 18 milliards. Ford a vendu 2’200’000 voitures pour 55 milliards de capitalisation boursière. Ce qui se passe de commentaires.

Et puis, on regarde le S&P 500 cette année, On pourrait croire que le marché était dans le coma. L’indice ne bouge presque pas. Ni euphorie, ni drame. Juste… rien. Le genre de graphique qui donne l’impression que tout est sous contrôle. Sauf que cette tranquillité est une illusion. Sous la surface, c’est beaucoup plus agité : plus de 60 % des actions battent l’indice alors que lui fait du surplace. Traduction : le marché bouge énormément — simplement pas forcément là où on regarde. On assiste en réalité à une rotation brutale : les anciennes stars — tech et IA — souffrent pendant que des secteurs jugés ennuyeux se réveillent. Le mot clé, c’est la dispersion : l’écart entre gagnants et perdants atteint des niveaux rarement synonymes de stabilité. On ne parle pas de krach – bien sûr – mais d’un marché tendu, hyper sélectif, où les équilibres changent vite. En clair : le marché semble dormir… mais dessous, ça s’agite sérieusement. Et en Bourse, le calme apparent est souvent le prélude à des mouvements un peu plus spectaculaires.

La révolte des machines

Aujourd’hui, on nous vend l’IA comme la révolution qui va sauver le monde, mais certains ingénieurs (et pas des moindres) sont en train de quitter le navire en laissant un message qui ressemble plus à un avertissement qu’à un au revoir. On n’en est pas encore à faire entrer le film « Terminator » au rang de document historique, mais quand même. On sent une certaine gêne qui commence à monter chez les pionniers de l’IA. Le déclencheur : la monétisation d’outils ultra-intimes. Sachant que beaucoup de monde se confie à ChatGPT, ils ont commencé à voir que ça serait un outil idéal pour cibler la pub — on voit bien le côté « bordeline » de la chose. C’est comme si votre psy utilisait ce que vous lui racontez pour se faire du fric.

Chez plusieurs géants du secteur, des spécialistes de la sécurité tirent la sonnette : l’alignement entre ce que l’IA peut faire et ce qu’elle devrait faire devient flou. Preuve que la machine avance plus vite que la réflexion qui l’accompagne. Et pendant ce temps, le marché regarde ailleurs — tant que la hype tourne, la morale attendra. Ce n’est pas une crise, c’est l’adolescence d’une industrie devenue très puissante. Déjà TROP PUISSANTE peut-être. Voir les architectes de cette nouvelle technologie se casser pour aller élever des chèvres dans le Cantal, n’est peut-être la chose la plus rassurante à entendre. Mais il faut dire que tout le monde s’en fout, tant que l’on peut « BUY THE DIP », le reste n’est que du spectacle de marionnettes.

Les chiffres

Côté chiffres du jour, nous aurons les CPI américain. Et le reste, on s’en fout. En attendant, moi je vais me refaire tous les Terminator’s et on se revoit lundi pour faire le point sur le CPI et voir si l’éternelle stratégie de ce début 2026 fonctionne toujours. Même si le S&P500 sera toujours sous les 7’000…

Que la force soit avec vous et à lundi !

Thomas Veillet
Investir.ch

“Go for a business that any idiot can run – because sooner or later any idiot probably is going to be running it.”
― Peter Lynch