Sur le papier, il faut dire que c’est pas mal. Les indices ont rebondi là où il fallait et les marchés donnent l’impression d’avoir retrouvé un semblant de calme. La volatilité a reperdu 35% depuis les extrêmes de lundi dernier. Pourtant, rien n’a changé. Le pétrole est toujours notre guide au milieu de la nuit et les indices se contentent de regarder où il va pour savoir ce qu’ils doivent faire. Le détroit d’Ormuz est toujours fermé sauf pour certains bateaux validés par les Iraniens et à New York, on commence à trouver « normal » ce qui est en train de se passer et selon les derniers « sondages », on parie sur une guerre courte. Reste plus qu’à voir ce que la FED va faire ce soir.
L’Audio du 18 mars 2026
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Capacité limitée de concentration
Hier matin quand je suis arrivé, mis à part le pétrole, tout le monde n’avait d’yeux que pour Nvidia et les contrats de META. Mais 24 heures plus tard, Nvidia n’a même pas bénéficié des annonces dithyrambiques de lundi soir, la boîte à Zuckerberg baisse depuis 2 jours et Nebius, qui va bénéficier des largesses de META, s’est repris une claque dans la foulée de lundi, tout ça parce qu’ils vont lever 3.75 milliards pour construire et développer des datacenters. Oui, parce que c’est bien gentil de vouloir vendre de la puissance de calcul à Facebook et Instagram, faut-il encore avoir du matos qui tient la route. Du coup, la fête technologique à plus de l’air de continuer en Asie, puisque si le GTC de Nvidia n’a pas profité à Nvidia eux-mêmes. En revanche, ça a profité a des boîtes comme Samsung ou Hynix. Comme Jensen nous a ressorti le grand récit de l’IA qui va tout changer, tout révolutionner, et surtout… tout justifier en termes de valorisation, les fabricants de puces ont repris leur costume de rockstars, boostés par des partenariats flambant neufs et des annonces qui sentent bon le futur — peu importe si tout cela est crédible, ce qu’il faut surtout retenir, c’est que le Story Telling est bien emballé que, ce matin, l’Asie appuie sur le bouton « TURBO ».
Le KOSPI prend 4% comme si de rien n’était. Et le Nikkei 225 grimpe de 2,5%, pendant que le TOPIX suit gentiment avec plus de 2% de hausse. Ambiance générale : tout le monde veut sa part du gâteau IA, même si personne ne sait encore vraiment combien il va peser au final.
Et comme si ça ne suffisait pas, le pétrole a légèrement reculé en début de séance mercredi. Traduction : une petite dose d’optimisme en plus, histoire de rappeler aux marchés que quand le pétrole se calme, tout devient soudainement un peu plus “gérable”. Même s’il ne faudra pas oublier que le pétrole est capable de nous faire tout et n’importe quoi, sauf que, dorénavant, les 100$ sont devenus le « new normal » et que ça ne fait plus peur à personne. Notre capacité d’adaptation est tout bonnement sidérante. Hier c’était encore une de ces journées où tout allait bien et où nous étions capables de tout justifier pour avoir une belle histoire.
Les histoires du baril
Et puis alors le baril, parlons-en. Sans revenir sur le sketch de mardi matin avec les tankers qui traversaient le détroit d’Ormuz tels les Rois Mages qui se rendaient à Jérusalem, le baril fait preuve d’une capacité à nous faire faire tout et n’importe quoi, qu’à côté de ça, des actions comme GameStop font office de placement de père de famille. Si l’on doit résumer ce qui se passe sur le baril, on retiendra tout d’abord que du côté du conflit, rien n’a changé. Le détroit est ouvert mais laisse passer des tankers au compte-gouttes et comme les Israéliens viennent de buter encore un personnage important du régime iranien, on n’est visiblement pas près de se serrer la main en « signe de détente ». La pression sur le baril reste donc bien présente et les quelques millions de barils qui devraient venir ravitailler le monde libre chaque jour, restent bloqués de l’autre côté. Les producteurs sont en train de ralentir l’extraction parce qu’on ne peut plus stocker et chaque jour qui passe rend la « remise en marche post-guerre » de plus en plus compliquée.
Mais ce qu’il y a de beau dans tout ça, c’est que les réactions du baril aux nouvelles qui sortent à peu près toutes les 5 minutes, sont devenues assez clownesques et on a vraiment l’impression que le marché est prêt à réagir à n’importe quoi, mais surtout : N’IMPORTE COMMENT ! Si vous ne me croyez pas, c’est simple ; il suffit de regarder le prix du WTI ce matin. À l’heure actuelle, il est à 92.33$, en baisse de 3.3%. Et vous savez pourquoi ? Parce que le Kurdistan et l’Irak ont conclu un accord pour recommencer à faire sortir du pétrole via le port de Ceyhan. Tout le monde est super-excité et ça fait baisser le baril de 3.3%. Bon. Maintenant, quand on prend le temps de lire le communiqué de presse jusqu’au bout, on apprend que l’Irak va commencer par exporter 100’000 barils par jour !!! 100’000 barils ??? Il nous manque 20 millions de barils via le détroit d’Ormuz et le baril perd 3%, le jour où on remet (en théorie) 100’000 barils sur le marché. Je ne sais pas ce qu’on consomme comme produit hallucinogène, mais ça doit être très très fort.
Et puis alors, toujours au sujet du baril, hier soir il y avait les inventaires pétroliers. Ça fait un moment que je n’avais plus abordé le sujet, mais comme à 60$, tout le monde s’en foutait, on peut en reparler à 92$. Hier soir les « EXPERTS EN PÉTROLE » prévoyaient que les stocks de pétrole aux USA augmenteraient denviron 380’000 barils sur une semaine. Évidemment, personne n’aurait pu supposer ne serait-ce qu’un seul instant qu’au vu de la situation géopolitique actuelle, nous puissions avoir eu envie de stocker un peu plus de pétrole « juste au cas où ». Toujours est-il que l’API a annoncé que les stocks ont augmenté de 6’560’000 barils. En deux mots, on s’est juste gouré de plus de 6 millions de barils et on s’excite de 3.3% sur le prix du brut pour 100’000 barils irakiens – ça doit vraiment être de la bonne ou alors on a raté un truc ou alors le marché est complètement con.
Et maintenant la FED
Pendant que l’on s’excite sur le pétrole, le détroit d’Ormuz, les stocks irakiens et la Corée du Sud, il y a une chose qui pourrait éventuellement faire diversion : le FOMC Meeting. Hier les membres de la FED se sont enfermés dans une grande salle avec plein de café et de sandwiches pas terribles et ils vont ressortir pour annoncer ce qu’ils vont faire avec les taux. Je vous avoue qu’il n’y a pas trop de suspense. Lorsque l’on voit le prix du pétrole et ce que ça va avoir conséquences sur l’inflation ces prochaines semaines, on imagine assez mal que Powell débarque ce soir pour annoncer une baisse des taux. À moins que la CIA ait kidnappé toute sa famille sur ordre du Président et le fasse chanter. Autrement, il n’y a virtuellement AUCUNE chance de voir les taux baisser ce soir. Les économistes les plus motivés et les plus optimistes, pensent que la FED baissera les taux UNE SEULE FOIS cette année et ça sera plutôt durant le dernier trimestre 2026. Et encore, si la guerre se termine, si on n’entre pas en récession avant l’été et si le pétrole ne monte pas à 187$. Ce qui fait quand même pas mal de « si ».
Donc, pour faire simple, il ne faut rien attendre de concret ce soir. En revanche, tout le monde va se concentrer sur deux choses :
1) L’Analyse au carbone 14 du discours de Powell, au cas où il y aurait une information codée quelque part
2) Les fameux graphiques des DOT-PLOTs qui compilent les visions des taux du point de vue des membres de la FED
Les DOT-PLOTs sont à prendre avec des pincettes, parce qu’à l’heure actuelle, savoir ce que vont faire les taux dans les 18 mois à venir, équivaut à mener la politique monétaire en lançant des fléchettes sur un cible avec les yeux bandés. NÉANMOINS, ça va nous occuper pendant un temps et ça fera diversion par rapport au pétrole, même si nous sommes tous conscients que porter une vision à 12 mois sur l’économie à l’instant T que nous vivons, est totalement utopique et délirant. Mais bon, peu importe, ce soir il y a la FED et on va quand même faire semblant de s’y intéresser.
Pour le reste
Mis à part la tech qui cartonne à l’étranger, mais plus aux USA, le pétrole qui se traite comme « meme stock », la FED qui va devoir communiquer quelque chose d’intelligent alors qu’ils ne savent vraiment pas quoi faire, on retiendra que Trump est en train de se fâcher avec tout le monde avec son détroit d’Ormuz et que ses opposants – c’est-à-dire le reste de monde – se frottent les mains d’avoir réussi à lui dire : NON. On verra après la guerre comment ça va se finir. Le Président Américain estime qu’il n’a besoin de personne et ça occupe un peu les réseaux sociaux et les chaînes d’infos.
Et puis alors, pendant qu’on attend la FED et le PPI américain et le CPI en Europe, on retiendra aussi LA NOUVELLE POLITIQUE DE LA SEMAINE : Kim Jong Un vient de remporter les élections parlementaires avec une large majorité de 99.3% de votes en sa faveur. Ce qui revient à dire que dans les prochaines heures, on peut s’attendre à l’assassinat de masse des 180’000 personnes qui N’ONT PAS VOTÉ pour lui.
L’histoire du jour
Comme il n’y a pas des tonnes de trucs à raconter et que parfois j’en ai marre de parler pétrole, je vais vous compter l’histoire de Swarmer. C’est tout à fait CE GENRE d’histoire que j’adore dans ce métier et qui me fait me replonger tous les jours dans la lecture du Barron’s. Swarmer est une société que personne ne connaissait avant-hier et qui, quelques heures plus tard, valait déjà 350 millions de dollars comme si elle avait réinventé le concept de la guerre, de l’armement et des drones. Swarmer développe un logiciel qui permet de faire fonctionner des drones en essaim, autrement dit de contrôler des dizaines voire des centaines de drones simultanément, rendant leur neutralisation quasi impossible. Et ce n’est pas un concept théorique : leur technologie est utilisée en Ukraine depuis 2023, avec plus de 100’000 missions de combat à la clé.
Sur le papier, l’histoire est sexy. Dans les chiffres, c’est une autre ambiance. En 2025, la société affiche à peine 309’000 dollars de chiffre d’affaires pour une perte de 8,5 millions. Mais elle met en avant un carnet de commandes de 16,3 millions, plus 16,8 millions potentiels. Et en Bourse, tu ne payes pas le présent, tu payes l’éventuellement “peut-être”.
L’IPO a été « pricée » à 5 dollars. Et ensuite…le titre a touché les 40 dollars en séance avant de clôturer à 31 dollars, soit une hausse de 520% en une journée. Résultat : une valorisation de 350 millions pour une boîte qui ne gagne pas d’argent et qui génère à peine quelques centaines de milliers de revenus. Ce que le marché a acheté, ce n’est pas Swarmer. C’est le thème. La guerre du futur, les drones, l’IA, le fantasme d’un champ de bataille automatisé. Et dans ce genre de narration, les investisseurs deviennent soudainement très généreux… avec l’argent des autres.
Mais derrière le storytelling, la réalité reste brutale : une petite boîte, une dépendance forte à l’Ukraine, et surtout une concurrence gigantesque avec des acteurs comme Lockheed ou Northrop qui jouent dans une autre catégorie. Ce genre de mouvement est fascinant, mais il raconte surtout une chose : le marché est prêt à payer très cher une bonne histoire. Exactement comme en 1999. Et comme toujours, tant que tout le monde y croit, ça monte. Le jour où quelqu’un regarde vraiment les chiffres… À partir de là, l’atterrissage risque d’être plus compliqué.
C’est tout pour aujourd’hui
Voilà, les mêmes histoires sont sur la table, encore et encore. J’aimerais vous dire qu’on en saura un peu plus ce soir après la FED, mais j’en doute. Alors d’ici-là, passez une excellente journée – ce soir je vous publierai une vidéo sur la FED – ensuite, demain et vendredi je serai absent pour aller passer la soirée à Bruxelles sur LN24 avec Tara Bendo. Que la fin de semaine vous soit belle, regardez le pétrole et si vous n’arrivez pas à vous endormir : recomptez les barils.
On se revoit très vite.
Thomas Veillet
Investir.ch
“Religion has actually convinced people that there’s an invisible man living in the sky who watches everything you do, every minute of every day. And the invisible man has a special list of ten things he does not want you to do. And if you do any of these ten things, he has a special place, full of fire and smoke and burning and torture and anguish, where he will send you to live and suffer and burn and choke and scream and cry forever and ever ’til the end of time!
But He loves you. He loves you, and He needs money! He always needs money! He’s all-powerful, all-perfect, all-knowing, and all-wise, somehow just can’t handle money!”
― George Carlin
