Il y a des lundis matin qui vous disent que la semaine sera normale. Et puis il y a les autres. Ceux où vous vous retrouvez devant votre écran avec un café est déjà froid, les yeux rivés sur des futures qui n'arrivent pas à se décider, et cette sensation bizarre — mais bien réelle — que quelque chose a changé. On serait tenté de se dire que « cette fois, c'est différent », mais comme on sait tous que c’est les mots les plus dangereux de la finance, on se dit que c’est encore une semaine pourrie qui commence et que les zones de corrections commencent un peu trop à nous faire de l’œil. Et pourtant, Trump continue à parler et encore une fois – c’est lui qui a les cartes en main.
L’Audio du 23 mars 2026
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Le combat continue
Les bourses mondiales sont donc en train d’entamer la quatrième semaine de baisse, on est sur les supports et c’est rien de le dire – ça frise le cas d’école. Et, alors que depuis des mois et des mois, nous nous sommes habitués au « buy the dip » et que JAMAIS nous n’avions eu des points d’entrée aussi intéressants, voici que l’hésitation nous prend à la gorge et que les doutes nous assaillent. Et il est plus que jamais évident que la décision d’entrer en zone de correction de manière définitive ou de rebondir sera déterminée par le sketch qu’ils sont en train de nous faire du côté du Moyen Orient. D’un côté, on a Donald Trump qui balance qu’il est prêt à effacer de la carte des installations iraniennes si le détroit d’Ormuz ne rouvre pas dans les plus brefs délais – OBLITÉRER comme il dit.
Et de l’autre, Téhéran qui répond en mode miroir : très bien, alors on va s’occuper des infrastructures « critiques » qu’ils pourraient atteindre. Quand l’Iran parle de s’en prendre aux « infrastructures critiques », il vise plusieurs catégories : l’énergie, le maritime, le numérique, le militaire et certains experts parlent même de la finance et des câbles sous-marins qui baladent 95% des données internet mondiales. Pas mal pour un pays qui serait complétement « OBLITÉRÉ » comme disait l’Oncle Donald. Et pendant que tout le monde regarde ses écrans en espérant trouver la réponse, le pétrole, LE SEUL VRAI SUJET DU MOMENT continue de monter doucement et presque nonchalamment. Toujours et encore lui.
Le TACO Trade, ou l’art de croire au Père Noël
Depuis des mois, le marché fonctionnait avec une règle d’or. Une espèce de mantra répété à voix basse dans toutes les salles de trading, tous les morning calls, tous les podcasts financiers qui se respectent. Le fameux TACO trade. « Trump Acts &Chickens Out ». Trump fait du bruit, les marchés paniquent, Trump recule, et tout le monde rachète les dips comme si de rien n’était. Simple. Efficace. Presque enfantin. Et il faut bien reconnaître que ça marchait. Ça a même plutôt bien marché. Pendant les épisodes de tarifs douaniers, c’était le script parfait. Trump tweete à 3h du matin, le Nasdaq plonge de 2%, Trump nuance sa position 48 heures plus tard, et hop, le marché repart à la hausse avec l’air de dire : « on vous avait dit que ça allait bien se passer ». Les investisseurs et autres intervenants avaient fini par se convaincre qu’il y avait toujours un filet de sécurité. Qu’au fond, le président américain ne pouvait pas se permettre de laisser les marchés s’effondrer. Qu’il finirait toujours par reculer, tourner la veste ou faire des concessions.
Sauf que cette fois, le décor a changé. Là, on ne parle plus d’une guerre commerciale qu’on peut désamorcer avec un discours bien tourné et une poignée de main à la Maison-Blanche. On parle d’un conflit avec l’Iran. D’une escalade militaire. D’un pays qui ne renonce pas et d’une bande de fanatiques qui ne veulent rien lâcher. D’un détroit bloqué. De tankers coincés au milieu du Golfe Persique. Et là, les règles du jeu ne sont plus les mêmes. On ne peut pas faire disparaître une guerre avec une conférence de presse et quelques bons mots. On ne peut pas faire baisser le pétrole en hurlant simplement « Make America Great Again ». Et surtout, on ne peut plus contrôler les conséquences économiques une fois que la machine est lancée.
De l’optimisme, toujours
Alors bien sûr, il y a encore des optimistes. Il y en a toujours. Ils vous sortent les statistiques historiques, vous rappellent que quand le marché baisse de 5%, c’est souvent une opportunité d’achat, que ça remonte toujours, que tout finit bien. Sur le papier, ils ont raison. Le marché adore rebondir quand tout le monde a peur. Mais là, le problème n’est plus politique. Il est géopolitique. Et énergétique. Et ça, c’est une autre ligue. Parce que même si Trump finissait par reculer — ce qui reste possible, surtout avec le prix de l’essence à la pompe qui commence à faire tousser les électeurs — rien ne garantit que les marchés repartiraient comme avant. Cette fois, les dégâts pourraient rester.
Et puis – by the way – les marches ne sont pas en baisse de 5%. Le S&P500 a perdu près de 7.75% depuis les plus hauts – si on tient compte des futures de ce matin qui sont indiqués en baisse de 0.5% et le Nasdaq recule de 8.65% depuis ses récents records. Et je ne vous parle même pas des moyennes mobiles des 200 jours qui ont montré presque autant de résistance qu’une motte de beurre en plein soleil. NOUS NE SOMMES PLUS dans une période où tout le monde parie sur la baisse des taux et où nous sommes convaincus que les banques centrales vont arriver pour nous sauver les fesses. Mêmes elles – les banques centrales – ne savent plus quoi faire. On l’a vu la semaine dernière. Elles sont comme un tanker qui tente la traversée du détroit d’Ormuz, elles prient pour que ça passe

L’Asie a la gueule de bois du lundi matin (la pire)
S’il y a une chose que les marchés asiatiques ne savent pas faire, c’est encaisser en silence. Quand ça part en vrille, ça part vraiment en vrille. Et ce matin on a crié « au loup ». Du coup, les traders ont immédiatement fait ce qu’ils font de mieux dans ces moments-là : ils ont vendu d’abord, pensé ensuite. Parfois même pas pensé du tout, juste vendu. Le Japon a pris cher et plonge de près de 3.5%. La Corée du Sud, c’est le bain de sang avec un plongeon de 6.5% et une double peine en prime. Oui, parce qu’en plus du contexte géopolitique qui ressemble de plus en plus à une cocotte-minute hors de contrôle, le marché commence à se dire que la banque centrale coréenne pourrait devenir plus agressive que prévu. La nomination de Shin Hyun-song à sa tête n’a pas vraiment été interprétée comme l’arrivée d’un homme prêt à distribuer des baisses de taux comme des bonbons. En langage de trader, ça veut dire : « super, en plus de la guerre, on va se taper des hausses de taux ». Vivement le week-end…prochain.
Pour le reste, c’est l’effet boule de neige classique. Hong Kong se prend 3.65% dans les dents, la Chine cotise de 3.15%. L’Australie patine dans la semoule. Singapour est entraînée dans le mouvement. Même l’Inde, qui essaie souvent de garder un pied en dehors du chaos ambiant, commence à tanguer. Toute l’Asie a l’air de regarder le même film d’horreur en réalisant que le gars avec la tronçonneuse qui vient pour tous nous massacrer n’est pas seulement dans le couloir — mais il est peut-être déjà carrément dans la pièce. Ce qui est frappant dans tout ça, c’est que le marché commence ENFIN à intégrer une idée simple mais dérangeante : cette histoire de guerre et de pétrole ne va pas se régler en deux jours. Ni en deux semaines. On est dans une logique d’escalade où personne ne veut perdre la face, où chaque déclaration est plus brutale que la précédente, et où chaque jour supplémentaire rend la sortie de crise un peu plus compliquée à construire. Les marchés n’ont rien contre les mauvaises nouvelles temporaires, c’est ce qu’on appelle des « opportunités d’achat ». Ce qu’ils détestent, ce sont les problèmes qui s’installent. Et là, on commence à avoir la sale impression, le sentiment désagréable d’être en train de changer de catégorie.
Le message envoyé ce lundi matin est assez clair : tant qu’il n’y aura pas l’ombre d’un signe de désescalade crédible, les investisseurs vont continuer à fuir le risque comme des rats qui quitteraient un tanker bloqué dans le Golfe Persique.
Le pétrole, l’ennemi adoré
Depuis des années, on nous vendait l’économie américaine comme une espèce de Terminator économique. Tu peux lui envoyer une pandémie, une inflation galopante, des hausses de taux agressives, une guerre commerciale : elle tombe, elle se relève, elle repart. Elle repart plus vite et plus fort que les autres. Que le reste du monde. C’est une machine. Presque indestructible. Et puis arrive le pétrole. Pas le pétrole tranquille et oublié dans un vieil entrepôt en souvenir du COVID quand les gens payaient pour qu’on les débarrassent des leurs barils. NON. Le pétrole en mode stress test. Depuis le début du conflit avec l’Iran, le baril a pris 55%. En quelques semaines. Une montée violente, comme si le brut voulait rappeler à tout le monde qu’il est toujours là, qu’il n’a jamais vraiment disparu, et qu’il reste quand même le patron quand les choses tournent vraiment mal. On flirte maintenant avec les 100 dollars le baril. Et les économistes commencent à faire circuler des chiffres qui donnent un peu froid dans le dos.
Selon les experts, autour de 140 dollars, ça commencerait à devenir dangereux. Très dangereux. Pas immédiatement, pas dans 48 heures, mais suffisamment pour que l’économie commence à vaciller si ça s’installe dans la durée. Et si on pousse le curseur vers 175 dollars, on ne parle plus de risque. On parle de quasi-certitude. D’une RÉCESSION certaine. La question ne sera plus théorique, mais ça sera du concret, de la pratique réelle. Parce que la vraie menace finalement, ce n’est pas le niveau. C’est la durée. Un pic, le marché peut l’encaisser. Un choc ponctuel, une économie robuste peut le digérer. Mais un pétrole durablement élevé, pendant des mois, c’est une contamination lente. Insidieuse. D’abord l’inflation qui repart, ce qui empêche la FED de faire ce que tout le monde espérait : baisser les taux et soutenir la croissance. Puis les taux qui restent hauts, ce qui pèse sur tout ce qui dépend du crédit — l’immobilier, l’investissement, la consommation. Et enfin, le plus pernicieux de tous : la psychologie.
La psychologie du pognon qui pèse
Parce que quand le S&P 500 commence à glisser semaine après semaine, les gens se sentent moins riches. Même les riches. Et quand on se sent plus pauvre ou moins riche, on consomme moins. Et quand on consomme moins, les entreprises freinent, embauchent moins, attendent. Et petit à petit, le marché du travail montre ses premières fissures. C’est ça, les fameuses vagues secondaires. Et souvent, elles font plus de dégâts que le choc initial. On nous rappelle que les États-Unis produisent aujourd’hui beaucoup de pétrole domestique, que l’économie est moins dépendante qu’à l’époque des chocs des années 70. C’est vrai. Mais ce n’est pas une armure magique. Parce que même si une partie de l’argent reste dans le système américain, l’autre partie disparaît quand même du portefeuille des consommateurs. Et quand l’essence grimpe vers les 4 dollars le gallon, ce n’est pas une abstraction macroéconomique. C’est concret. C’est le budget vacances qui saute. Le resto qu’on annule. La dépense qu’on reporte. Et ça, ça se voit dans les chiffres trois mois plus tard. Enfin, si le BLS veut bien le montrer et si Trump les laisse faire.
Le risque de récession, que tout le monde traitait encore comme un scénario marginal il y a quelques semaines, est remonté vers 35 à 40% selon certains économistes. Ce n’est plus un épiphénomène. C’est une possibilité bien réelle. Et c’est ce qui plane au-dessus de tout ça comme un nuage qu’on ne peut pas ignorer : même si la guerre s’arrêtait demain, les effets, eux, ne s’arrêteraient pas forcément. Les infrastructures sont endommagées en Iran et des c’est plus facile de les détruire que de les reconstruire. Les chaînes d’approvisionnement peuvent rester perturbées plus longtemps. Les prix peuvent mettre du temps à redescendre. Et la confiance, une fois entamée, met toujours beaucoup plus de temps à revenir qu’on ne l’espère. Même si elle revient toujours plus vite aux USA.
Trump, la seule variable qui compte vraiment
Au fond, tout le monde comprend désormais que la clé de cette histoire, c’est lui. Donald Trump. Pas l’Iran. Pas le pétrole. Pas la Fed, pas Powell, pas Warsh. Pas les banques centrales asiatiques. Non, juste Trump. Parce que c’est lui qui a ouvert cette boîte de Pandore. Et c’est lui, en théorie, qui peut décider de la refermer. Le Bitcoin recule, l’or n’arrive même plus à jouer son rôle de valeur refuge correctement, le S&P 500 glisse, le Nasdaq fatigue, le Dow Jones encaisse, les small caps sont déjà en correction. Tout le monde a baissé en même temps. Ce n’est plus une rotation sectorielle. C’est une fuite en avant.
Alors voilà où on en est. Le marché attend. Il espère encore. Il n’a pas complètement abandonné l’idée que Trump puisse trouver une sortie, un accord qu’il pourrait vendre comme une victoire personnelle et qui permettrait au baril de souffler. Ce scénario existe. Il n’est pas absurde, ni irréalisable. Avec les élections en ligne de mire et un baril à trois chiffres qui commence à fâcher les électeurs à la pompe, il y a une logique électorale qui plaide pour la désescalade. Mais le problème, le vrai, celui qui fait que cette fois c’est vraiment différent : c’est peut-être que Trump ne contrôle plus la fin de l’histoire. Peut-être que la machine est déjà lancée. Peut-être que même lui ne peut plus appuyer sur le frein aussi facilement qu’il le faisait avec les tarifs douaniers. Et ça, c’est le genre de réalisation qui arrive toujours trop tard sur les marchés. Parce que tant que tu crois qu’il y a un filet de sécurité, tu continues de jouer. Tu rachètes les dips. Tu fais comme si tout allait s’arranger. Et puis un jour, tu te rends compte que le filet n’a jamais vraiment été là.
Avant, on avait un film d’action avec une fin connue : tension, explosion, puis happy end garanti. Aujourd’hui, on est peut-être en train de basculer dans un thriller où personne ne connaît le dénouement. Et pour un marché qui adorait les scénarios écrits à l’avance, c’est franchement une mauvaise nouvelle. Regardez le pétrole. Pas les tweets. Pas les déclarations. Pas les conférences de presse. Le pétrole. C’est lui qui vous dira en premier si quelque chose est en train de changer. Et si vous n’arrivez pas à dormir cette nuit, recomptez les barils.
Thomas Veillet
Investir.ch
« In the short run, the market is a voting machine. In the long run, it is a weighing machine. »
— Benjamin Graham