Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis le début du conflit, le S&P500 est en baisse de 1.4%. En Europe, le CAC40 recule de 5.6% et c’est presque 6% de baisse sur le DAX. Depuis deux jours l’Europe se fait massacrer pendant que les USA font plus que limiter la casse. Difficile d’analyser la réaction des intervenants, mais deux choses reviennent cependant régulièrement, c’est la durée potentielle du conflit et le niveau du pétrole qui commence à faire flipper tout le monde. Tant à la pompe que du côté de l’inflation. L’Europe ne peut clairement pas se permettre de vivre avec un baril qui s’envole, alors que les Américains ont peut-être un peu plus de marge de manœuvre.
L’Audio du 4 mars 2026
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De l’oir noir et des taux
Toujours est-il qu’hier, encore une fois, les marchés européens se sont fait massacrer et que les marchés US ont limité la casse. Même si les trois grands indices terminent en baisse à New York, on a tout de même terminé bien plus haut que le pire moment de la journée. La stratégie du buy the dip est toujours bien vivante et les experts sont en train de résumer la chose de façon relativement simple. On peut distinguer trois « grands scénarios ». Tout d’abord, il y a le scénario le plus populaire, qui attire le plus de suffrages. On va dire qu’il est crédité de 50% de probablité. Scénario qui prévoit une campagne militaire assez courte et assez rapide. Dans ce cas précis, le pétrole irait à 75$ – là où il se trouve actuellement. L’inflation attendue serait de 0.5% (en plus) et la volatilité resterait sous contrôle.
Ensuite, il y a deux autres scénarios possibles ; tout d’abord le scénario « moche » avec un conflit qui s’enlise, un pétrole qui monte au-dessus des 100$, l’inflation qui explose, la croissance mondiale qui se fait défoncer et on pourrait même parler de l’or qui grimperait jusqu’à 6’000$. Dans le cas où c’est ce scénario qui l’emporte, pas besoin de vous dire que les indices boursiers vont se faire massacrer et le pire, c’est qu’on ne pourra même pas mettre la faute sur le dos de la bulle de l’IA. Probabilité de réalisation : 25% – et pour terminer avec les 25% restant, on peut imaginer un scénario « optimiste » avec un baril qui redescend, une sortie rapide du conflit, des marchés qui se détendent et le monde qui repart se concentrer sur la croissance de Nvidia et les besoins de financement des datacenters. En attendant, on n’en sait rien et on a de la peine à réfléchir rationnellement. Les marchés sont donc nerveux et quand les marchés sont nerveux, ça nous donne du tout grand n’importe quoi. Comme d’habitude. Le VIX, l’indice de la peur à Wall Street, a bondi de 17 % pour atteindre 25, avec même une petite exagération en direction des 28 hier… le stress est donc clairement de retour parmi nous.
Trouver son chemin
En attendant de trouver notre chemin au milieu de toutes ces probabilités, les marchés vivent de spéculation et de doutes. Et tout est dirigé par la thématique du pétrole. À l’heure actuelle, le baril est monté de plus de 10% depuis le début du conflit. Même si les « experts » nous disent tous tour à tour que c’est gérable et que l’inflation ne va pas « monter tant que ça », on sent quand même que le niveau de panique des consommateurs est monté d’un cran. Il suffit de regarder le nombre de personnes qui font la queue dans les stations-services, rien qu’à l’idée qu’il pourrait ne plus y avoir d’essence demain ou que – pire – ils pensent faire des économies sur un seul plein. Ce « stress » se ressent et se voit également sur les marchés. Les belles convictions des bourses qui ne font plus que monter sont remises en question – surtout en Europe – où visiblement le concept du « buy the dip » est moins dans les mœurs.
Le problème actuel reste le détroit d’Ormuz. Je crois que le marché se fout pas mal (pour le moment) de savoir ce qui a été détruit et combien de gardiens de la révolution ont été pulvérisés par le dernier bombardement conjoint des Américains et des Israéliens. Mais ils sont beaucoup plus concernés par le fait que 20% du pétrole mondial reste bloqué au fond du Golfe Persique parce que les Iraniens tirent sur tout ce qui bouge dès qu’on entre dans le détroit. Ça n’est d’ailleurs pas pour rien que Macron a annoncé hier qu’il allait offrir la protection de l’armée française pour le passage d’Ormuz et que Trump a fait pareil de son côté. Ce petit morceau de mer à trop d’impact sur les prix du pétrole et sur l’inflation pour le laisser de côté.
Et puis si Trump faisait son TACO sur l’Iran ?
Un scénario supplémentaire est également venu montrer le bout de son nez – un scénario qui fonctionnerait uniquement si le conflit venait à durer trop longtemps, un TACO sur la guerre en Iran. L’idée est la suivante : si le baril monte trop haut, trop longtemps, le prix de l’essence va prendre l’ascenseur ; à la pompe, les Américains commencent déjà à le sentir. Le prix moyen de l’essence est 3,11 $ le gallon – c’est 14 cents de plus en une semaine. Et certains analystes disent que si ça continue, on pourrait facilement prendre 50 cents de plus d’ici mai. Autrement dit : la guerre commence déjà à se transformer en inflation à la pompe.
Et si c’est le cas, c’est l’effet magique de Trump qui s’envolerait. Ce qui reste un de ses arguments les plus sensible pour ne pas se faire massacrer aux élections de mi-mandat. Le Président n’a donc pas beaucoup de temps pour régler le cas de l’Iran et faire redescendre le prix de l’essence. On précisera que nous aussi en Europe on se fait défoncer, puisque les pétroliers n’ont pas perdu la moindre seconde pour monter les prix à la pompe, alors que si demain le conflit s’arrête et que le prix du pétrole est divisé par deux, il faudra des mois pour que le prix à la pompe suive. Tu comprends, c’est à cause de l’argent. Mais revenons à Trump, face à la flambée du pétrole, l’administration Trump dispose bien de quelques outils pour tenter de calmer les prix — suspendre temporairement les taxes sur l’essence, prolonger l’utilisation de carburants moins chers ou même puiser dans la réserve stratégique — mais soyons honnêtes, tout cela ressemble surtout à des pansements sur une jambe de bois, car le vrai problème reste le prix du pétrole lui-même et la tension géopolitique qui l’alimente.
Certains économistes évoquent même une solution plus radicale, qui consisterait à interdire les exportations de pétrole américain afin de garder l’or noir à l’intérieur du pays et faire baisser les prix pour les consommateurs, mais cette idée ouvrirait immédiatement une autre boîte de Pandore, car en raréfiant le pétrole sur le marché mondial elle pourrait faire exploser le Brent et mettre les raffineries américaines dans une position délicate.
Et quant à l’idée de puiser dans la réserve stratégique, elle paraît aujourd’hui moins pertinente qu’en 2022, puisque les États-Unis produisent déjà des quantités record de pétrole — près de 13,6 millions de barils par jour — ce qui signifie que le problème n’est pas un manque d’énergie américaine, mais plutôt la peur mondiale qui entoure le Moyen-Orient et qui fait trembler les marchés. Tout se résume en un seul mot : incertitude. Tant qu’on n’y verra pas plus clair, les marchés risquent bien d’être totalement irrationnels. On a déjà eu droit à deux jours complètement débiles et le troisième promet d’être pas mal aussi. Surtout quand on voit la Corée du Sud ce matin.
L’Asie
Nouveau réveil brutal en Asie ce matin. Les marchés asiatiques ont ouvert dans une ambiance à nouveau très tendue, les investisseurs préférant réduire leur exposition au risque face aux inquiétudes liées au conflit entre les États-Unis et l’Iran et à ses possibles effets inflationnistes. La chute la plus spectaculaire est venue de Corée du Sud (encore une fois). Le KOSPI a plongé jusqu’à 11 %, plombé par des prises de bénéfices massives après deux mois d’euphorie sur la tech et les semi-conducteurs. Les poids lourds habituels ont tiré l’indice vers le bas, d’autant plus que Samsung a annoncé un retard dans la mise en production de sa nouvelle usine de puces au Texas. En Chine, les marchés ont également reculé après des indicateurs économiques contradictoires : les PMI officiels signalent une économie domestique encore fragile, tandis que les indicateurs privés montrent une activité portée par les exportations — preuve que la demande mondiale reste solide, mais que la consommation intérieure chinoise reste molle. Et puis le Japon est également en mode massacre à la tronçonneuse, le Nikkei plonge de 3.75%.
Du côté des matières premières, le baril – qui est le centre du monde, pour ceux qui n’ont pas compris – est à 76.44$ alors que les bombardements continuent et même le fait que Macron et Trump puissent s’associer pour sécuriser Ormuz, personne ne semble y croire vraiment. L’or n’est même plus une valeur refuge et se traite à 5’156$ et le Bitcoin est à 68’600$.
Dans les nouvelles (mais pas celles de la guerre)
Pour le reste, ce qui est assez fou, c’est que mis à part les bombardements un peu partout au Moyen Orient et les influenceurs qui se font rapatrier en France, il y a AUSSI d’autres nouvelles. Hier soir il y avait Crowdstrike qui publiait et qui – exploit – parvenait aussi à faire parler de lui. Pendant que l’IA envahit tout, CrowdStrike transforme la peur des cyberattaques en business très rentable. La société a publié des résultats légèrement meilleurs que prévu, avec un bénéfice de 1,12 dollar par action et un chiffre d’affaires de 1,31 milliard, en hausse de 23 %. Les revenus d’abonnement continuent de tirer la machine, et le revenu récurrent annuel atteint désormais 5,25 milliards, preuve que les entreprises signent… et restent. CrowdStrike continue aussi de grignoter des parts de marché face aux vieux acteurs de la cybersécurité, profitant au passage du boom de l’IA qui oblige les entreprises à sécuriser leurs systèmes. Et pourtant, comme souvent à Wall Street, la réaction reste glaciale : l’action a légèrement reculé après les publications et reste en baisse d’environ 16 % depuis le début de l’année.
Pendant que la tension géopolitique secoue les marchés, les valeurs de mémoire informatique ont pris une belle claque, aussi bien en Asie qu’aux États-Unis. Samsung et SK Hynix ont chuté lourdement en Corée, entraînant dans leur sillage les Américains comme Micron, Western Digital, Seagate ou Sandisk, tous en baisse de 6 à 9 % sur la séance. Mais il ne faudrait pas forcément y voir un signal inquiétant : selon les stars de la finance, les valeurs coréennes étaient surtout massivement surachetées après deux mois de rallye dopé à l’IA, et la correction ressemble davantage à une prise de bénéfices qu’à un changement de scénario. En coulisses, la dynamique reste très favorable : la demande liée aux data centers et à l’intelligence artificielle continue de tirer les prix de la mémoire vers le haut, et certains analystes estiment même que les profits de Micron pourraient exploser dans les prochaines années, avec un bénéfice potentiel bien au-dessus des attentes actuelles. Autrement dit : la Bourse corrige à court terme…ce qui est assez facile à comprendre compte tenu de l’environnement propice aux prises de bénéfices, mais le cycle de la mémoire alimenté par l’IA est probablement loin d’être terminé.
Pour finir…
Au fond, toute cette histoire tient en une seule phrase : pourvu que ça ne dure pas. Parce que pour l’instant les marchés encaissent, ils tanguent un peu, ils paniquent le matin et rachètent la baisse l’après-midi, mais ils tiennent encore debout. Le S&P500 ne recule “que” de 1,4 %, Wall Street limite les dégâts et continue de jouer au fameux buy the dip, pendant que l’Europe encaisse beaucoup plus durement le choc et que l’Asie commence à montrer de sérieux signes de nervosité.
La vraie variable n’est ni l’IA, ni les résultats d’entreprises, ni même les taux. La vraie variable, c’est le pétrole. Tant que le baril reste autour des niveaux actuels et que le détroit d’Ormuz finit par se débloquer, les marchés finiront probablement par se calmer et revenir à leurs obsessions habituelles : Nvidia, les datacenters et la prochaine hype technologique. Mais si le conflit s’enlise, si le pétrole s’envole et si l’inflation repart, alors la musique pourrait s’arrêter beaucoup plus vite que prévu. En attendant, les marchés naviguent à vue dans un océan d’incertitudes, entre bombardements, spéculations et prises de bénéfices. Et comme souvent dans ces moments-là, tout peut aller très vite dans un sens… comme dans l’autre. Une chose est certaine : tant que la géopolitique tient la télécommande du pétrole, la Bourse restera un peu folle. Et les prochaines séances risquent bien d’être encore… totalement irrationnelles.
Côté chiffres, il y aura des PMI’s un peu partout et le CPI en Suisse qui ne changera pas la face du monde. Pour l’instant, les futures sont en baisse de 0.5% et bien malin qui pourra dire où est-ce que les indices finiront ce soir. Une chose est sûre, ce marché est bien incertain et tant qu’on n’y verra pas plus clair, va falloir s’y habituer. Une chose est certaine ; tant que le baril est là-haut, ça ne sera pas simple.
Passez une belle journée et souvenez-vous que vendredi y aura les chiffres de l’emploi. Nous on se voit demain à la même heure et au même endroit !
À demain.
Thomas Veillet
Investir.ch
I never think of the future – it comes soon enough.
Albert Einstein