Les prix du pétrole restent étonnamment bas.

Une guerre longue au Moyen et Proche-Orient et une fermeture du Détroit d’Ormuz auront sans aucun doute un impact sur la croissance économique et l’inflation. Une hausse des prix au détail pèse sur les évaluations boursières. La Fed est prise entre de mauvais chiffres de l’emploi aux Etats-Unis et un risque important de dérapage inflationniste. En 2022, avec la guerre d’Ukraine, l’inflation était montée à 10% dans les pays occidentaux, et les bourses avaient chuté (>-20%).

2026.03.13.Inflation

25% du pétrole et du gaz (Qatar) mondial passe par le Détroit d’Ormuz, soit 23 millions de barils/jour. La majorité du pétrole et du gaz est destinée à l’Asie, en particulier la Chine, l’Inde, le Japon et l’Indonésie. L’Iran exportait un peu moins de 2 millions de bj dont 80% destiné à la Chine.

L’Asie est le maillon faible de cette nouvelle crise énergétique. Avec l’invasion russe en Ukraine et les sanctions internationales contre la Russie, c’était l’Europe le maillon faible. Un bémol : l’Europe est sensible à cette nouvelle guerre sur le diesel; la France importe 30% de son diesel du Golfe, expliquant une hausse des prix du diesel plus forte que celle de l’essence sans plomb.

L’Iran régionalise le conflit en multipliant les frappes (missiles, drones) sur les monarchies pétrolières. Même le Qatar, proche de l’Iran avec l’influence des Frères musulmans, n’y échappe pas. Samedi dernier, le président iranien s’excusait d’avoir agressé ses voisins du Golfe et promettait de ne plus les bombarder, sauf pour cibler l’origine d’attaques américaines, mais il a vite été remis à sa place par les Mollahs. L’Iran poursuit ses attaques contre les monarchies pétrolières, menace les infrastructures pétrolières de la région et autorise ou pas le passage du Détroit d’Hormuz.

La capacité de nuisance de l’Iran est importante. Le système des Mollahs résiste plutôt bien. Le nouveau guide suprême a été choisi dimanche dernier en la personne du fils d’Ali Khamenei, Mojtaba Khamenei. Il a une ligne dure et connaît très bien les pasdarans. Toutefois, il est absent, apparemment gravement blessé lors des bombardements du premier jour.

Au début de la guerre, le 28 février, les prix de l’énergie ont résisté, mais face à la réalité d’une guerre plus longue et le blocage du Détroit d’Ormuz, les prix du pétrole de Brent ont accéléré leur hausse pour passer les $90 le baril, puis toucher les $120 lundi 9 mars. Ils se sont repliés ensuite sur les commentaires de Trump signalant la proximité de la fin de la guerre et la libération d’une partie des réserves stratégiques de pétrole du G7.

En mars 2022, début de la guerre d’Ukraine, les cours avaient touché les $140. Le pic des prix pétroliers en temps de crises ne dure généralement pas, car la demande s’ajuste rapidement, signal d’un ralentissement économique à venir. Les prix du gaz montent beaucoup plus vite en raison d’une logistique plus complexe; ils ont augmenté de plus de 50%, mais les prix du gaz sont plus régionaux que globaux. Depuis le début de la guerre, le contrat à terme du gaz sur le Title Transfer Facility, le marché néerlandais, qui sert de référence européenne, a bondi de près de 60 %, passant de 30 euros à plus de 50 euros le mégawattheure (MWh). Les moins alarmistes notent que les sommets de 2022, à quelque 340 euros du MWh, sont encore loin d’être atteints. Le printemps et l’été arrivent dans l’hémisphère nord.

Encore une fois, l’Europe constate sa vulnérabilité face aux énergies fossiles et met en lumière la pertinence de l’électrification et des énergies renouvelables. La bataille mondiale pour le gaz a déjà commencé et l’Europe est en première ligne. Depuis mercredi 4 mars, au moins quatre méthaniers, ces navires-usines aux larges cuves réfrigérées servant à transporter le gaz naturel liquéfié (GNL) sur de longues distances, ont brutalement changé d’itinéraire: alors qu’ils se dirigeaient vers la France, la Belgique ou encore l’Espagne, ces bateaux partis d’Afrique et des Etats-Unis ont finalement pris la direction de l’Asie, selon les données de la société d’analyse maritime Kpler. L’Asie est prête à surenchérir sur les prix. En 2025, l’Asie avait absorbé 90% des exportations du GNL du Qatar et des Emirats. Le Qatar avertit que même si le conflit prenait fin immédiatement, il faudrait des  « semaines, voire des mois » pour revenir à la normal, car une importante usine a été touchée par des bombardements.

La guerre du Golfe affecte la chimie, les composants plastique (polyéthylène), la production de verre, l’agroalimentaire, les semiconducteurs, la métallurgie et les fertilisants.

La hausse des prix du gaz a déjà un impact en Europe selon les industriels. Du côté des compagnies électriques, certaines pourraient, en revanche, décider de se tourner vers les centrales à charbon, le plus polluant des combustibles. Ainsi en Italie, qui importe un tiers de son GNL du Qatar, le ministre de l’environnement et de la sécurité énergétique, Gilberto Pichetto, a déclaré, mercredi, à la télévision, envisager de redémarrer des centrales à l’arrêt si la crise s’aggravait. Ces tensions surviennent au moment même où l’Union européenne prépare l’arrêt total de ses achats d’hydrocarbures russes d’ici à la fin de 2027. Les importations de GNL russe sous contrats courts seront interdites dès avril.

Les craintes d’une nouvelle flambée du prix du gaz relancent le débat sur la formation des prix de l’énergie en Europe. Paris et Rome, notamment, plaident pour en finir avec la règle selon laquelle le prix de l’électricité est fixé par la dernière centrale appelée pour fournir les besoins en énergie servant à générer le courant électrique – le plus souvent une centrale à gaz. A contrario, sept Etats membres, dont le Danemark, les Pays-Bas et le Portugal, ont appelé, dans un courrier à la Commission, jeudi, à ne pas y toucher. Mais plutôt à se passer de gaz importé et coûteux. Ce système peut conduire à renchérir l’électricité y compris dans des pays, comme la France, dont une grande partie de la production repose sur des sources décarbonées et compétitive, le nucléaire.

La guerre affecte les fertilisants. Le Moyen-Orient est un important producteur et 35% des exportations globales passent par le Détroit d’Hormuz. 45% des exportations globales de sulfures passent aussi par ce détroit. Les sulfures sont des composés chimiques du soufre utilisés principalement dans l’industrie pour la métallurgie (extraction des métaux), la production d’acide sulfurique, la vulcanisation du caoutchouc et la fabrication de produits chimiques. Ils servent aussi comme fongicides en jardinage, dans les détecteurs infrarouges, la tannerie et en médecine thermale. Si les perturbations se poursuivent, les consommateurs pourraient voir d’ici 6-10 semaines, une hausse des prix du pain, des œufs, du porc ou du poulet.

Le Moyen-Orient est également un acteur majeur dans la filière de l’aluminium, avec plus de 8% de la production mondiale, notamment aux Emirats arabes unis, au Qatar et en Iran. Des difficultés d’approvisionnement durables de ce métal auront des conséquences dans l’automobile, la construction ou l’agroalimentaire.

La cosmétique et le luxe vont être freinés dans leurs exportations vers les pays du Golfe, grands consommateurs de ces produits et porte d’entrée vers l’Asie, et le tourisme moyen-oriental en Europe va ralentir. Le marché ne s’y trompe pas vu la forte baisse des cours des actions du secteur depuis le début de la guerre.

L’industrie des semi-conducteurs craint des perturbations d’approvisionnement et une flambée des prix des puces en raison du conflit au Moyen-Orient. La Corée du Sud, notamment, reste très dépendante de l’approvisionnement en matériaux critiques comme l’hélium en provenance de la région, dont une pénurie pourrait directement perturber la production.  L’hélium est crucial aussi bien pour la création d’atmosphère protectrice que pour le refroidissement de certains équipements ou matériaux lors de la fabrication des puces et aucune alternative viable n’existe actuellement. L’industrie sud-coréenne des semi-conducteurs domine le marché mondial des puces mémoire, fournissant près des deux tiers des DRAM et NAND. La DRAM est une mémoire vive rapide et temporaire utilisée par les ordinateurs pour exécuter des programmes, tandis que la NAND est une mémoire de stockage permanente utilisée dans les SSD, clés USB et smartphones. Les entreprises Samsung Electronics et SK Hynix contrôlent ensemble 60 à 70% de la production de DRAM, dont la majorité des puces HBM utilisées pour l’IA, et un peu plus de 50% des NAND flash en 2025-2026, selon TrendForce.

Une guerre et une fermeture du Détroit d’Hormuz prolongées seraient une mauvaise nouvelle pour les bourses: pressions à la baisse sur les évaluations boursières (PER) avec une hausse de l’inflation et révisions à la baisse des profits des sociétés (BNPA). Les prix du brut peuvent encore montés fortement. Nous gardons une position prudente, mais nous ne vendons pas (encore). La chute du régime des Mollahs devrait se traduire par un rallye brutal des actions. On privilégie le franc suisse, le dollar, les sociétés de la défense américaine (reconstitution des stocks de missiles) et les compagnies pétrolières américaines (ExxonMobil, Chevron, Cheniere Energy). Une de nos fortes convictions est Palantir (AI, défense, sécurité nationale). En Europe, nous favorisons Equinor et Repsol.