Je ne vous apprendrais rien en vous disant que le pétrole et le conflit au Moyen Orient continuent de dicter la musique sur les marchés financiers mondiaux. Depuis que la majorité des intervenants se sont formés aux subtilités des marchés pétroliers – ce qui consiste principalement à connaître par cœur le nombre de baril consommés tous les jours dans le monde et à se souvenir du pourcentage de brut qui passe par le détroit d’Ormuz tous les jours – on ne regarde les marchés plus que par le prisme de la guerre. Vous pouvez publier tous les chiffres macro du monde dans la même journée, si les Américains proposent un plan de paix en 15 points comme hier, on oubliera le reste. Ou presque.

L’Audio du 26 mars 2026

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Proposition et refus

Pour être très franc, on ne sait pas si tout est vrai et même si quelqu’un en Iran est vraiment capable de prendre une décision sur ces propositions faites par Trump, mais dans les marchés financiers, on ne s’embarrasse pas de tant de détails. Si un plan de paix est proposé par Washington, par principe on y croit et donc, on achète le marché et on vend le pétrole. Si les Iraniens refusent la proposition sans détour ; on revend les marchés et on rachète le pétrole. Mais comme les Iraniens ont été un peu plus subtiles que ça, en disant qu’ils ne voulaient pas du tout du plan de paix, mais qu’ils allaient quand même l’étudier (après l’avoir rejeté) ; Wall Street a compris une seule chose : « il y a de l’espoir ».

C’est donc ainsi que la journée d’hier pourrait se résumer. Après, il y a eu deux ou trois petits autres sujets sur l’Iran, comme le fait que la Navy iranienne qui est censée être au fond du Golfe Persique selon Trump, a tout de même réussi à tirer des missiles en direction du porte-avion Abraham Lincoln – ce qui est très fin comme stratégie de négociation avec Trump – et aussi qu’ils continuent à dire qu’ils se battront jusqu’au bout contre les Américains. Mais globalement, les traders se sont surtout concentrés sur le rapport très intimiste en les marchés qui montent quand le pétrole baisse et le pétrole qui monte quand les marchés baissent. Je crois qu’on a bien compris le principe depuis quelques semaines. Il fût un temps, la hausse du baril signifiait que l’économie mondiale était forte, mais dans le cas présent ça n’est plus cette réflexion qui s’applique.

Quid de l’avenir

Pendant que les traders se concentrent sur le très très court terme, les économistes et les stratégistes se sont tous mis au boulot pour essayer de voir « un peu plus loin que la guerre ». À partir de cette réflexion, on arrive à plusieurs conséquences dans la tête des investisseurs. Et pas des moindres. Tout d’abord, on a commencé à bien comprendre que le prix du baril devrait rester dans le range qui est le sien depuis 4 semaines. En gros, 85$-105$. Et ce, tant que rien de concret ne ressort des propositions américaines. On a bien compris que tout peut arriver et que demain on peut avoir droit à la paix, un retrait de troupes américaines et le baril qui descend à 65$ ou alors Trump qui envahit Kargh Island avec des troupes au sol et qui rase les centrales électriques iraniennes et le baril qui repart à 125$. Mais tant que l’on reste dans cet environnement, le pétrole semble « relativement » sous contrôle.

Certains ont même commencé à dire que Trump était passé maître dans l’art de distiller suffisamment d’informations afin de parvenir à empêcher le baril de partir dans tous les sens. Quoi qu’il en soit, les prix du pétrole et l’impact que cela pourrait avoir sur l’économie mondiale, nous permet d’assister à plusieurs révisions (à la hausse) du risque de récession. On peut dire ce qu’on veut et expliquer qu’un baril à 100$ « c’est gérable ». L’impact réel sur les habitudes de consommation de Monsieur Tout le Monde est indéniable et n’est pas « juste un détail ». Plus la crise durera, plus l’impact sera violent. Sans être un génie de l’économie et sans avoir écrit un bouquin sur le sujet, on se souviendra qu’il n’y a pas si longtemps que ça, le litre d’essence se négociait à 1.60 et qu’aujourd’hui on est plus près des 2 balles si c’est pas plus. Premier impact indéniable. Et le reste est assez logique, il y a du pétrole partout dans tout et tout le temps. En gros, le second effet « kiss-cool » n’est pas encore arrivé, mais plus les semaines passent, plus ça va nous tomber dessus. Et quand on se souvient que ces 5 dernières années l’inflation a pris 25 à 30% et que pas nos revenus, je n’ose même pas imaginer ce qui pourrait se passer si la guerre dure encore 6 mois. Mais bon. Cette réflexion est une réflexion plus « long terme », mais le marché, lui il ne vit qu’au jour le jour. Et hier le plan de paix en 15 points bricolé sur un coin de bureau à la Maison Blanche aura au moins eu le mérite de nous insuffler de l’espoir, même si – soyons franc – ça a quand même l’air d’être du pipeau et que de l’autre côté, on n’est que très peu réceptif à la proposition.

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Les temps changent

Par contre, il y a une chose qu’il faut tout de même retenir, c’est que les médias financiers sont en train de passer à autre chose. Vous savez tous que dans le monde de la finance, nous avons une capacité de concentration qui est à peu près égale à celle de mon Golden Retriever quand il vient de manger un biscuit et qu’il voit que j’en ai encore un dans la main. Et donc, pour la première fois depuis le début de la guerre, les médias financiers ne font plus leurs premières pages avec la guerre ou le pétrole. On est en train de revenir gentiment sur « les fondamentaux et les autres trucs qui font le monde ». Attention, j’ai pas dit qu’on avait oublié le sujet, il suffirait d’une grosse news pour qu’on oublie à nouveaux les fondamentaux et les autres trucs qui font le monde pour se reconcentrer sur les liens pervers et incestueux entre le pétrole et l’économie mondiale. Mais pour l’instant, on arrive un peu à parler d’autre chose.

Ne me méprenez pas, la performance d’hier sur les marchés européens et à Wall Street n’est due qu’aux espoirs de détente du côté d’Ormuz, mais ce matin, c’est étrange, on n’en parle à peine. Et on se concentre sur « d’autres nouvelles ». Déjà on parle de la probable arrivée en bourse de SpaceX, puisqu’on s’autorise à penser, dans les milieux autorisés que Musk aurait déposé sa demande de mise en bourse, histoire de valoriser ses fusées à près de 1’750 milliards et de se rapprocher un peu plus des 1’000 milliards de fortune personnelle. Le secteur « espace » a plutôt bien vécu la nouvelle. On notera aussi que l’on reparle aussi du bouclier anti-missile de Trump – le bouclier à 185 milliards qui devrait voir le jour en 2035 – et qui selon un article publié hier, pourrait rapporter du pognon et des contrats à une boîte comme Palantir. Pour le moment on est incapable de voir plus loin que les 12 prochaines minutes, alors parier sur Palantir sur les 12 prochaines années, ça paraît pas simple. On notera encore l’explosion de ARM Holdings qui a annoncé la sortie de sa première puce dédiée à l’IA et susceptible de faire concurrence à NVIDIA. Arm espère en vendre pour 15 milliards et les experts disent déjà que Nvidia n’a AUCUN soucis à se faire.

Les clopes et les réseaux sociaux, même combat..

Et puis alors LA NOUVELLE du jour qui POUR L’INSTANT n’a aucun impact sur les parties concernées, c’est la nouvelle affaire contre Meta et Google. Oui, il y a des décisions de justice qui ne font pas trembler les marchés sur le moment, mais qui laissent planer un doute pour l’avenir. Le verdict rendu à Los Angeles hier, fait partie de celles-là — pas pour les 6 millions de dollars infligés à Meta Platforms et Alphabet, une somme qui doit à peine couvrir leur budget café, mais pour ce qu’il sous-entend : une redéfinition complète de la responsabilité des géants de la tech. Pour la première fois, un jury ne s’est pas attaqué au contenu, mais à la mécanique même des plateformes — notifications, scroll infini, algorithmes — bref, tout ce qui fait qu’on ouvre YouTube ou Instagram pour “juste regarder deux minutes” et que tu ressors une heure plus tard sans savoir pourquoi tu étais venu. Et c’est là que le raisonnement devient intéressant… ou totalement absurde, selon le point de vue.

Parce que derrière cette décision, il y a une idée qui s’installe tranquillement : si tu n’es pas capable de lâcher ton téléphone, ce n’est plus vraiment ton problème — c’est celui de la plateforme. En gros, on commence à expliquer à des adultes (et bientôt à tout le monde) que leur manque total de discipline personnelle relève de la responsabilité d’une entreprise. Et là, on entre dans une zone franchement glissante, pour rester poli. Hier un tribunal a tout de même filé 6 millions à une post-ado décérébrée qui aurait plongé dans la dépression à cause de son addiction aux réseaux sociaux. Si ça devient la norme, autant dire qu’Alphabet et Meta pourront directement passer par la case faillite, parce que s’il faut débourser 6 millions par personne suffisamment stupide pour se laisser embarquer là-dedans, autant attaquer les fabricants de cigarettes parce qu’on ne savait pas que fumer, c’est mal…

Tribunaux idiots et juges débiles

Les tribunaux américains ont toujours eu cette capacité fascinante à transformer des problèmes de responsabilité individuelle en jackpots judiciaires, et cette affaire coche toutes les cases : une victime, une grande entreprise, un narratif émotionnel… et au bout, un chèque. Peu importe que des millions de personnes utilisent les mêmes applis sans sombrer dans une spirale destructrice — ce qui compte, c’est qu’un jury a décidé que, dans ce cas précis, la faute était ailleurs. Le vrai problème, ce n’est donc pas le montant de l’amende, mais le précédent. Derrière ce jugement, il y a déjà des milliers de plaintes en attente, des écoles qui attaquent, des États qui s’engouffrent dans la brèche, et une classe politique qui n’attend qu’un prétexte pour réguler tout ce qui bouge, surtout si ça permet de cocher la case “protection des enfants” — le bouton magique qui met tout le monde d’accord à Washington.

Et c’est là que l’histoire devient sérieuse. Parce que si cette logique s’impose, les plateformes devront modifier ce qui fait précisément leur succès : maximiser l’attention. Moins de notifications, moins d’engagement, plus de garde-fous… autrement dit, moins de temps passé, et donc moins de revenus publicitaires. Traduction : on commence à toucher au moteur. Alors non, Meta Platforms et Alphabet ne sont pas en danger immédiat. Mais ils viennent de franchir une ligne invisible : celle où ils ne sont plus simplement des innovateurs, mais des suspects. Et dans l’histoire des marchés, le moment où une industrie passe du statut de génie à celui de coupable, c’est rarement une bonne nouvelle.

L’Asie et le reste

Ce matin, les marchés asiatiques sont dans le rouge. Le rebond américain dans la foulée de l’accord de paix hypothétique n’a pas suffi à remotiver les troupes. L’Asie déprime, coincés entre un espoir de cessez-le-feu au Moyen-Orient et une réalité géopolitique qui continue de sentir le cramé. Wall Street a pourtant tenté un rebond hier, mais comme souvent ces temps-ci, ça finit en pétard mouillé — futures dans le rouge et conviction proche de zéro. Ce matin c’est encore un fois la Corée du Sud qui prend un mur : le KOSPI décroche violemment de 3.5%, plombé par les géants de la mémoire comme Samsung Electronics et SK Hynix. La raison serait qu’Alphabet sort un nouveau joujou (“TurboQuant”) qui pourrait réduire les besoins en mémoire pour l’IA… autrement dit, casser le business des puces qui cartonnaient grâce à l’IA. Le Japon recule aussi de 1%. Pour eux le problème est ailleurs, le pays est en train de vider ses réserves de pétrole pour limiter les dégâts d’une guerre qui dure et commence à coûter cher. Et le problème est loin d’être réglé, même si Trump vient encore de dire que « les Iraniens veulent vraiment la paix » alors que les Iraniens continuent de dire que Trump est toujours en plein délire.

Pendant ce temps, le détroit d’Ormuz reste sous pression et les marchés oscillent entre espoir diplomatique et réalité énergétique… et ce matin, c’est la réalité qui gagne. Hong Kong recule de près de 2%, la Chine est en baisse de 1%. On rachète un peu l’or qui se traite à 4’500$, le Bitcoin frise les 71’000$ et le rendement du 10 ans US est à 4.36%, les futures reculent de 0.37% – en gros, la hausse américaine d’hier est déjà pliée.

Mais encore

On terminera cette chronique en retenant encore que Meta a déposé un plan de stock options auprès des autorités. Un plan qui paierait du gros argent à 6 de leurs dirigeants (sauf Zuckerberg), si Meta valait 9’000 milliards de valorisation en 2031. Autant vous dire que si META vaut 9’000 milliards dans 5 ans – ce qui représente une performance de 500% – le S&P500 sera à 15’000, au moins. Autrement on notera que le Barron’s pense que la situation du pétrole va faire monter l’inflation américaine à 4% et que ça ne sera pas simple de la faire rebaisser. Surtout si Warsh débarque en mai pour baisser les taux !

En conclusion, Trump serait en train de négocier la paix, mais visiblement, si l’on en croit l’Iran, Trump négocie tout seul. Pendant ce temps, le marché semble à nouveau capable de s’intéresser à autre chose que la guerre et le pétrole, mais il ne faudra pas grand-chose pour que le baril redevienne le centre du monde. Ça dépendra un peu si la famille Trump et les insiders qui les entourent veulent faire un « coup de trading » avant le week-end ou après le week-end. Encore une fois, la chose qu’il faut retenir en ce moment, c’est que nous sommes tous égaux devant les marchés financiers, mais il y en a qui sont plus égaux que les autres. Et ils sont très proche du Président.

Il me reste à vous souhaiter une très belle journée et moi je vous retrouve demain pour boucler la semaine et vous parler du pétrole. Ou pas.

Thomas Veillet
Investir.ch

“Our moral economy went bankrupt long before our financial one.”
― Steve Maraboli