Quand on suit les marchés financiers un peu plus attentivement que la moyenne, il y a des journées qu'on peut ranger dans la catégorie "business as usual". Et puis il y en a d'autres qu'on range dans la catégorie "je vais avoir besoin d'un thérapeute". Peut-être même de deux thérapeutes. Le lundi 23 mars 2026 appartient résolument à la deuxième catégorie. Avec mention spéciale. La journée aura coûté trois mille milliards de dollars (de valorisation). Pas en une journée. Pas en une heure. Mais en moins de deux heures. Et sur la base d'un post publié sur Truth Social — le réseau social que Donald Trump a fondé et dont l'audience mondiale se résume, pour l'essentiel, à Donald Trump lui-même.

L’Audio du 24 mars 2026

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Comment commencer une journée dans un état de décomposition avancée

Lundi matin, les marchés européens ont ouvert dans un état technique et psychologique qui faisait franchement peur. Ils étaient épuisés, tendus,et pas franchement optimistes quant à ce qui allait suivre. Le contexte était simple à résumer, mais plus compliqué à digérer. Tout ça, parce que pendant le week-end, Trump avait une nouvelle fois brandi la menace d’une frappe militaire sur les infrastructures énergétiques iraniennes. Le pétrole commençait à se sentir très à l’aise autour des cent dollars le baril. La moyenne mobile des 200 jours avait cédé sur la plupart des indices américains, les supports ne voulaient plus rien dire et les stratégistes rendaient les armes les uns après les autres.

Vers onze heures du matin, le CAC 40 perdait 2%. Le DAX plongeait de 2.4% — même la Bourse Suisse, habituellement censée être une zone de repli quand tout va mal, égalait à la décimale près les mouvements de l’indice germanique. La Suisse qui en plus, venait d’apprendre que Washington l’avait inscrite sur la liste des pays aux pratiques commerciales déloyales. La Suisse. Déloyale. C’est comme accuser un moine bouddhiste de tricherie aux échecs. On n’est plus à une absurdité près. Les Américains nous ont piétiné le secret bancaire et maintenant ils veulent des rabais sur nos montres et notre chocolat sinon c’est déloyal. Mais bon, là n’est pas le sujet. On en reparlera quand Trump aura fini de faire joujou avec le Moyen Orient et les futures sur le pétrole.

La bombe narrative

Et puis, à douze heures précises— Trump post sur Truth Social…

« Nous avons eu des discussions très bonnes et productives avec l’Iran ces derniers jours. En raison de ces avancées, j’ai décidé de reporter de cinq jours les frappes prévues sur les infrastructures énergétiques et électriques iraniennes. »

Vingt-deux mots. Trente secondes de lecture. Trois mille milliards de dollars. Les marchés n’ont pas rebondi. Ils ont explosé. Le CAC a récupéré 4% en un quart d’heure. Le DAX est passé de 21’865 à 23’180 en dix minutes montre en main — soit six pourcents de hausse dans un laps de temps où vous n’avez même pas le temps de finir votre sandwich. Le SMI suisse a pris cinq cents points dans le souffle de l’explosion. Le pétrole, lui, s’est effondré de 10% — comme si soudainement, le détroit d’Ormuz venait d’ouvrir.

13h30 — Le twist iranien

On aurait pu en rester là. Une belle histoire de rebond, quelques traders soulagés, quelques « shorts » qui juraient qu’on ne les y reprendrait plus et on repart pour un tour. Mais non. Parce que nous ne sommes pas dans un marché ordinaire. Nous sommes dans le marché de Trump 2.0, où le scénario comporte toujours au moins deux ou trois retournements de situation et un « cliffhanger » qui vous oblige à revenir demain. À treize heures trente précise, le ministère des Affaires étrangères iranien a pris la parole pour démentir l’intégralité du post trumpien. Aucune discussion. Aucun contact. Pas un coup de fil, pas une carte postale. Rien. Ni direct, ni via intermédiaire. Et pour enfoncer le clou avec une certaine élégance rhétorique, le président du Parlement iranien a estimé que « la diffusion de fausses informations vise simplement à manipuler les marchés financiers et pétroliers. » (et sur ce coup-là, on ne peut pas FORCÉMENT lui donner tort).

Voici donc la situation d’hier en début d’après-midi : deux déclarations officielles, totalement contradictoires et quasi-simultanées. Trump dit qu’il y a des discussions. L’Iran dit qu’il n’y a pas de discussions. Et quelque part entre les deux se trouvent trois mille milliards de dollars qui ont été vaporisés ou créés dans l’intervalle, sans savoir exactement ni pourquoi ni comment. Quelqu’un ment. Sûrement. Mais qui ? Visiblement, les marchés ont tranché : ils ont clôturé en hausse, loin des sommets de la session, mais en hausse. Ce qui valide plus ou moins la version de Trump — pourtant spontanément, Trump n’est pas le gars en qui tu as envie de faire confiance. C’est comme le vendeur de bagnoles qui te regarde dans la voiture que tu vas essayer et qui te dit « elle vous va tellement bien ». Tu sens que le gars se fout un peu de ta gueule. Trump c’est pareil. Pourtant, hier, on a validé sa version.

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L’interlude obligatoire sur les taux obligataires

Pendant que les actions faisaient leur grand huit, il y avait un autre théâtre d’opérations qui méritait qu’on s’y attarde 5 minutes. Les marchés obligataires, ces lieux austères où des adultes sérieux discutent de rendements en chuchotant, ont vécu leur propre crise existentielle ces dernières semaines. Le rendement du 10 ans américain — la référence absolue, le métronome de la finance mondiale — a culminé à 4,42% en séance le 23 mars, son plus haut niveau depuis l’été 2025. Le 30 ans frôlait les 5%. Quant au 2 ans, il se baladait autour de 3,88%. Ce ne sont pas que des chiffres : c’est le marché obligataire qui dit, à sa façon lapidaire et froide, que l’inflation ne va pas là où elle devrait aller, que la Fed est coincée, et que le risque géopolitique commence à se payer en points de base.

Oui, parce que voilà le problème structurel que le cirque iranien dissimule sous ses paillettes et ses variations délirantes : quand le pétrole s’installe durablement à cent dollars, il ne remonte pas seulement à la pompe. Il remonte dans les coûts de transport, dans les matières premières, dans l’alimentation, dans les tickets de cinéma. Et une inflation qui repart à la hausse, c’est une Fed qui ne peut pas baisser ses taux — voire qui doit envisager de les monter. La semaine dernière, Jerome Powell a maintenu les taux inchangés et a reconnu, avec la sobriété d’un homme qui choisit très soigneusement ses mots, que l’inflation ne revenait pas vers sa cible aussi rapidement qu’il l’avait « espéré ». Traduction libre : on est un peu dans la merde. Les stratégistes de JP Morgan l’ont d’ailleurs dit sans détour dans un rapport publié hier : pour que les actions se stabilisent vraiment, il faut d’abord que les taux se stabilisent. Or les taux, en ce moment, ils sont loin de se stabiliser, bien au contraire. Là tout de suite, ils dansent surtout au rythme des posts de l’Oncle Donald. Ce qui n’est pas particulièrement rassurant pour notre niveau de stress. En Europe, le tableau n’est guère plus rassurant. Le Bund suit la même trajectoire haussière, contaminé par les taux américains et par le spectre d’une stagflation importée via le baril. Les banques centrales, qui espéraient avoir terminé leur cycle de resserrement, regardent la situation avec une angoisse non dissimulée et une impuissance flagrante.

L’algorithme s’appelle Donald

Maintenant, arrêtons-nous une seconde. Respirons. Et posons-nous la question qui dérange :

Est-ce que tout ça est vraiment du chaos ?

Les analystes de la Kobeissi Letter — une des rares publications qui a le mérite de traiter Trump non pas comme un phénomène météorologique imprévisible, mais comme un système et une stratégie réfléchie (si, si, c’est possible) — ont identifié quelque chose de troublant dans les données de ces derniers mois. Un pattern. Clair et régulier. Presque algorithmique. Visiblement tous les actes de Trump fonctionnent par phase.

Phase un : la menace extrême. Le vocabulaire de l’Apocalypse, le VIX qui explose, les marchés qui capitulent.

Phase deux : l’amplification — les déclarations se durcissent encore, la pression médiatique atteint son paroxysme.

Phase trois : l’ouverture surprise au dialogue. « Discussions productives. » « On avance. » « Maybe a deal. » Les marchés bondissent.

Phase quatre : le délai stratégique. Cinq jours de plus. On attend.

Phase cinq : retour à la case départ, on recommence et on récupère le pognon parce qu’on est passé par le start sans passer par la case prison. Comme au Monopoly. On peut carrément le prouver par l’exemple : en mai 2025. Trump affirme que la Chine souhaite négocier. Pékin répond « fake news ». Trois semaines plus tard, accord sur les tarifs, réduction à 30%. Film identique. Acteurs différents. Même fin. Si ce pattern est réel — et les données suggèrent qu’il l’est — alors Trump ne subit pas les marchés. Il les orchestre. Il crée la volatilité, observe les réactions, ajuste le narratif, et pilote la direction. Bref, il nous manipule à son avantage. Trois mille milliards de dollars de valorisation mondiale, manipulés via du storytelling politique diffusé sur un réseau social que personne n’utilise. C’est soit du génie. Soit de la folie. Ou alors — hypothèse la plus effrayante — les deux simultanément.

La théorie qui donne un peu mal à la tête

Il y a une dernière pièce du puzzle, et elle est vertigineuse. Les deux derniers cycles de midterms américains ont eu lieu pendant des années de bear market. Les deux fois, l’administration en place a perdu. Trump le sait. Trump sait que novembre 2026 est une date qui peut tout changer — ou tout consolider. L’hypothèse qui circule — et qu’on se gardera bien de qualifier de certitude, parce que personne ne le sait vraiment — est la suivante : tout ce que nous vivons actuellement, les tarifs, la guerre, l’incertitude, la volatilité, est un terrain artificiel soigneusement construit. Créer assez de peur maintenant pour autoriser un rebond spectaculaire à l’approche des élections.

La suite du scénario écrit à Mar-a-Lago ? Un nouveau président de la Fed en mai, nettement plus accommodant. Une ou deux baisses de taux immédiates. Un deal avec l’Iran. Le détroit d’Ormuz qui rouvre. Le baril qui retombe à 65 dollars. L’inflation qui se calme. La confiance des consommateurs qui repart. Et les marchés qui inscrivent une hausse historique — pile au bon moment électoral. Peut-être que finalement, le plus grand bull run de notre vie… estv peut-être déjà en train de se fabriquer en coulisses. Est-ce que c’est vrai ? La réponse honnête est : on n’en sait foutrement rien. Et toute personne qui prétend le contraire vous ment. Ce qui est certain, en revanche, c’est que ce pattern fonctionne… jusqu’au jour où il ne fonctionnera plus. Jusqu’au jour où Trump ne respectera plus son propre script. Ce jour-là, tous ceux qui auront construit leur stratégie sur la mécanique du cycle trumpiste se prendront le mur à pleine vitesse. Un algo comportemental, ça marche jusqu’au changement de comportement. Et Trump est parfaitement capable de tout — y compris de surprendre ceux qui croyaient l’avoir enfin compris. Je suis bien conscient que cette théorie se rapproche plus de la théorie du complot que d’autre chose, mais ça a au moins le mérite d’apporter un semblant d’explication.

La chute

En attendant, voilà où nous en sommes. Trois mille milliards de dollars ont fait un tour de grand huit en moins d’une journée, au gré de deux déclarations qui se contredisent. Les taux obligataires remontent puis redescendent, mais risquent bien de remonter, la Fed est coincée, le pétrole ne sait plus où aller mis à part dans tous les sens, l’Asie remonte ce matin, mais sans grande conviction, si ce n’est celle que le mois prochain, la BOJ montera les taux à Tokyo et quelque part à Washington un homme dont la fortune personnelle a progressé d’un virgule cinq milliard depuis son retour à la présidence regarde tout ça depuis le dix-huitième trou.

Pendant que nous, on regarde nos portefeuilles faire des yo-yo sur la foi d’un post entre deux parties de golf. Le problème, au fond, ce n’est pas Trump. Le problème, c’est que plus personne ne sait où est le bouton pause. Ni même si ce bouton pause existe. Le pétrole reste l’axe principal de nos vies pour l’instant et ça devrait durer jusqu’à que le détroit d’Ormuz relance une opération « portes ouvertes ». Et puis aujourd’hui, il y aura pas mal de PMI’s à interpréter. Je ne suis pas certain que la macro soit capable de faire diversion contre la géopolitique, mais ça nous donnera peut-être un peu de concret à se mettre sous la dent. Je dis bien peut-être.

En ce qui me concerne, je serais absent demain. Mais ça sera bref, parce que je vous retrouve dès jeudi, comme d’habitude. Belle journée à tous !

Thomas Veillet
Investir.ch

« Toute guerre est fondée sur la tromperie. » — Sun Tzu, L’Art de la guerre
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