Lorsque je regarde les marchés mondiaux depuis là où je me place, j’ai l’impression de revoir un vieux film d’action, quand l’acteur fait des cascades de fou en voiture, tombe du 8ème étage, traverse une rivière à la nage et en ressortant, il est coiffé comme s’il sortait chez Jacques Dessange, rasé de près et dans un costume neuf. Les marchés aujourd’hui, c’est un James Bond infroissable. Le gars s’en sortira toujours et même quand il est mort, il s’en sort quand même. La guerre est toujours en mode « à fond », les cintrés sont toujours au pouvoir à Téhéran, le Liban est aussi sous les bombes, mais les marchés sont déjà en train de passer à autre chose.

L’Audio du 5 mars 2026

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Lunaire

Les bombardements ont commencé samedi dernier. Depuis nous sommes noyés sous les « breaking news » et sous les discours des « experts » en guerre sur les plateaux télé. Il y a encore 24 heures, même CNBC et Bloomberg ne parlait que de ça. Et puis, en l’espace de 24 heures, la guerre en Iran est déjà passée à la troisième de couverture, dès demain il n’y aura plus de photos pour illustrer les articles et dans une semaine à ce rythme-là, plus personne n’en aura strictement rien à foutre. Attention, je ne dis pas que la guerre sera finie et qu’aller se balader main dans la main dans les rues de Téhéran sera au programme de toutes les agences de voyages du monde, mais disons que du côté « marché, bourse, finance et investissement », on a commencé à intégrer cette affaire et que tant que le remplaçant par intérim du guide suprême ne se fait pas sauter dans une raffinerie, on est gentiment en train de passer à autre chose.

Il y a deux jours nous parlions du fait que le problème le plus important auquel nous devions faire face serait l’INCERTITUDE, eh ben visiblement depuis hier, l’INCERTITUDE est levée. Ou alors on a fini notre thérapie et c’est comme la guerre en Ukraine, ça nous a stressé pendant une semaine parce qu’on pensait que Poutine allait marcher directement sur Paris et une fois qu’on a vu qu’à la vitesse à laquelle le front se décalait vers l’ouest et que nous eûmes compris qu’à ce rythme-là, il serait à Paris en 2087, on s’est dit qu’on pourrait gérer le problème et on est passé à autre chose. Ben pour ce qui est de l’Iran, c’est pareil. Nul besoin d’être un expert en géopolitique et en histoire des religions pour comprendre que tant que la bande de clowns enturbannés est à la tête du pays, le conflit ne se terminerait pas. Alors du coup, on se concentre ce qui peut vraiment nous perturber dans ce conflit. Et pour être très franc, ce qui nous perturbe, ça n’est pas les influenceuses qui paniquent sur SnapChat à Dubaï, mais c’est le cours du pétrole.

Trump veut calmer le jeu

Hier le baril a franchi le niveau des 77$, puis Trump a parlé et a mentionné le fait qu’il voulait sécuriser le détroit d’Ormuz et le WTI est redescendu pour boucler la séance un poil en-dessous des 75$. Bon, ce matin il est déjà remonté au-dessus des 77$, mais le fait que le Président Américain ait mis de l’intention dans le fait de faire rebaisser le baril, semble avoir apaisé le marché. On signalera quand même que Macron a proposé – lui aussi – de venir sécuriser Ormuz, mais aussi fou que ça puisse paraître et même s’il agite les bras dans tous les sens et qu’il organise des « Conseil de défense » toutes les 12 heures. Ce qui ressort quand même de tout ça, c’est que c’est les Américains qui veulent se remonter les manches et quand on voit la destruction du bateau iranien filmé hier par la Navy, on se dit que ; peut-être, en effet, les USA sont en mesure de faire ce qu’ils veulent dans le détroit d’Ormuz.

Globalement, ces commentaires autour de la volonté de garder le prix du baril à des niveaux acceptables, a permis au marché de retrouver des couleurs et hier soir les indices du monde entier étaient dans le vert. L’Europe a enfin réussi à inverser la tendance et le S&P500 a quasiment retrouvé son niveau de vendredi. Vendredi, quand la guerre n’était qu’une hypothèse. Et puis, il faut aussi dire que nous avons quand même été bombardé par des commentaires que l’on qualifiera de « constructifs » au niveau du baril. Oui, parce que si on creuse le sujet, nous ne sommes pas encore en phase de pénurie, les stocks débordent et tant que ce sketch ne dure pas trop longtemps, il n’y pas de raison de se ruer chez Tesla pour acheter une voiture électrique de peur de la pénurie.

Les espions

Et puis alors si on veut coller la hausse sur le prix du baril qui se stabilise, c’est une chose, mais n’oublions pas non plus qu’hier, on a entendu parler des « coups de téléphone secrets ». Oui, parce que comme toujours dans ce genre de crise, il y a les coups de téléphone secrets. Selon le New York Times, des agents du ministère iranien du Renseignement auraient pris contact – indirectement – avec la CIA pour évoquer les conditions d’une éventuelle fin du conflit. Une sorte de discussion dans les coulisses, loin des caméras et des discours officiels. Des discussions menées par des gens qui ne sont pas 100% convaincus d’avoir envie de rencontrer tout de suite les vierges promises par les islamistes. Bien que ces discussions soient « secrètes », comme disait Coluche ; ON S’AUTORISE À PENSER DANS LES MILIEUX AUTORISÉS…que potentiellement, éventuellement peut-être, ça pourrait déboucher sur quelque chose qui POURRAIT laisser les tarés au pouvoir. Pour l’instant, Washington n’a pas vraiment sauté de joie. Autrement dit : on parle, mais on ne s’écoute pas encore vraiment. Mais pour les marchés, le simple fait qu’il y ait une conversation, même vague, même indirecte, suffit souvent à déclencher un peu d’optimisme.

Donc, si on prend le temps de résumer la chose ; on a le pétrole qui se calme. Le pétrole qui est quand même 18% plus haut qu’avant les premiers bombardements. On a des éventuelles discussions secrètes pour mettre la fin à la guerre. Des marchés qui se reprennent parce que l’INCERTITUDE diminue et des chiffres économiques qui rassurent. Oui, parce que pour la première fois depuis le début de la semaine, on commence à parler de « macro ». Oui, parce que c’est important la macro, une fois qu’on s’est habitué au bruit des bombes. Et le message envoyé par les chiffres économiques est assez clair : l’économie américaine continue de tourner (en même temps, eux, ils sont pas sous les bombes). Hier, le rapport ADP sur l’emploi privé a montré la création de 63’000 emplois en février, largement au-dessus des attentes des économistes qui tablaient sur 48’000. Le mois dernier c’était nettement en-dessous des attentes et le marché n’a pas bronché.

Mais là c’est une bonne nouvelle, alors ça remonte. Les plus optimistes ont même lâché que « ça ressemblait à un petit signe de reprise ». Il en faut peu pour être heureux à Wall Street. Autre indicateur encourageant : l’enquête de l’ISM sur le secteur des services. Indice qui est ressorti au-dessus des attentes, ce qui suggère que l’économie américaine continue de tourner malgré les incertitudes commerciales et les tensions géopolitiques. Dans ces chiffres, on notera quand même un détail intéressant : malgré l’incertitude liée aux droits de douane et aux décisions de la Cour suprême, les entreprises ne semblent pas paniquer sur les chaînes d’approvisionnement. En clair : les sociétés américaines ont appris à vivre avec l’instabilité. Les tarifs changent. Les politiques changent. Les règles changent. Mais les entreprises s’adaptent. D’ailleurs le Beige Book publié par la FED disait la même chose ; l’économie est globalement stable, même si les pressions inflationnistes sont toujours présentes. En gros : si on n’écoute plus le bruit des bombes et des bottes, tout va bien mais pas trop. Ce qui permet à la FED de laisser planer l’espoir d’une baisse des taux, même si cette dernière vient d’être repoussée à septembre, si l’on en croit les sondages. Bref, si on fait abstraction de la guerre, du prix du baril, de la hausse des prix qui en découle, de l’inflation qui va repartir, du problème d’Ormuz qui n’est pas encore réglé et du fait que le gouvernement américain va devoir rembourser le trop-perçu des droits de douanes : TOUT VA BIEN et hier on finissait dans le vert…

Le rebond asiatique et le KOSPI en délire

Ce matin en Asie, les marchés ont décidé de reprendre un peu leur souffle après une semaine secouée, un conflit qui a brutalement fait disparaître l’appétit pour le risque et rappelé aux investisseurs que la géopolitique peut toujours revenir sur le devant de la scène quand les marchés commençaient à se croire tranquilles. Malgré cette toile de fond toujours tendue, les places asiatiques ont rebondi jeudi, aidées à la fois par un peu de chasse aux bonnes affaires après la claque du début de semaine et par l’impulsion venue de Wall Street où les valeurs technologiques ont remis un peu d’optimisme dans les portefeuilles. Le rebond le plus spectaculaire (pour ne pas dire COMPLÈTEMENT DÉLIRANT) est venu de Corée du Sud, où le KOSPI s’est envolé, récupérant jusqu’à 12% depuis ses plus bas récents grâce à un retour massif des acheteurs sur les poids lourds habituels du marché.

Du côté de la Chine, les marchés ont également progressé après l’annonce des nouveaux objectifs économiques de Pékin, qui table désormais sur une croissance comprise entre 4,5% et 5% pour 2026 — un rythme légèrement inférieur aux dernières années, mais accompagné d’une promesse claire de soutien budgétaire et d’investissements publics dans la technologie, l’industrie et la consommation intérieure afin de stabiliser l’économie. Dans le reste de la région, le ton était aussi positif : le Nikkei japonais a progressé d’environ 1,5%.
Mais malgré ce rebond technique, la prudence reste bien présente sur les marchés, les investisseurs continuent de surveiller de près l’évolution du conflit avec l’Iran et la trajectoire du pétrole, deux variables capables de transformer très rapidement une séance optimiste en nouvelle vague de nervosité. On a déjà parlé du pétrole, reste donc l’autre or qui est à 5’177$ et le Bitcoin qui s’envole à 72’700$.

On ne parle plus de la GUERRE

Et comme on ne parle plus de la guerre, il y a à nouveau de la place pour d’autres sujets. Et un des sujets du moment, c’est la crypto. Oui, parce que Donald Trump est multi-tâches, parce qu’il peut bombarder l’Iran et, en même temps, bombarder les banques. Hier le Président s’est vivement agacé contre les grandes banques américaines qu’il accuse de vouloir freiner la régulation des cryptomonnaies. Selon lui, certaines institutions financières tentent de bloquer l’évolution du cadre légal autour des stablecoins parce qu’elles craignent de perdre une partie de leur modèle économique. Le cœur du problème vient du fait que certains stablecoins pourraient redistribuer des rendements aux utilisateurs, alors que les banques gardent aujourd’hui pour elles les intérêts générés par l’argent déposé par leurs clients. Des dirigeants bancaires, comme Jamie Dimon de JPMorgan, estiment que si les acteurs crypto versent des intérêts, ils devraient être régulés comme des banques. Trump, lui, accuse les banques de saboter le Genius Act et pousse pour l’adoption rapide du Clarity Act, afin d’accélérer le développement du secteur. Son objectif est clair : faire des États-Unis la capitale mondiale des cryptomonnaies et éviter que l’innovation ne parte ailleurs. D’ailleurs, hier – avant de s’énerver sur Truth Social, il s’est entretenu avec le patron de Coinbase. Le marché a pris ça pour un signe de connivence et Coinbase a pris 14% hier.

Côté semiconducteurs, hier soir nous avions les publications trimestrielles de Broadcom. Résultats qui sont légèrement au-dessus des attentes, merci à l’explosion de la demande liée à l’intelligence artificielle. Quelle surprise. Ils ont annoncé un bénéfice de 2,05$ par action, contre 2,03$ attendus. Le chiffre d’affaires a atteint 19,31 milliards de dollars, en hausse de 29% sur un an. Le moteur principal de cette croissance reste clairement l’IA, avec des revenus qui ont plus que doublé pour atteindre 8,4 milliards de dollars. La division semiconducteurs a bondi de 52%, alors que les logiciels d’infrastructure sont restés quasiment stables. Pour l’avenir, Broadcom se montre très optimiste et vise 22 milliards de chiffre d’affaires, soit une croissance de 47%, avec 10,7 milliards attendus uniquement dans les semi-conducteurs liés à l’IA. Et pour couronner le tout, ils ont annoncé un nouveau programme de rachat d’actions de 10 milliards, signe que la société veut continuer à soutenir son titre, en soignant ses actionnaires, tout en profitant du boom de l’intelligence artificielle. On notera aussi que Jensen Huang, a indiqué que l’investissement récent de 30 milliards de dollars dans OpenAI pourrait être le dernier, l’entreprise se préparant probablement à entrer en Bourse d’ici la fin de l’année. Il a aussi laissé entendre que l’investissement de 10 milliards dans Anthropic serait probablement aussi le dernier du genre pour Nvidia. Et puis, on reparle des tarifs. Selon Bessent, dès la semaine prochaine, c’est retour au 15% nouvelle version et même s’ils doivent rembourser les « anciens tarifs », on continue sur le même mood..

Conclusion

Au final, les marchés donnent l’impression d’avoir déjà digéré la guerre, comme si elle faisait simplement partie du décor. Tant que le pétrole ne dérape pas complètement et que l’économie américaine continue de tenir debout, Wall Street choisit clairement de regarder ailleurs. L’IA tire et tient toujours les marchés, la macro rassure et les investisseurs reprennent vite leurs vieilles habitudes. Mais derrière ce calme retrouvé, les risques n’ont absolument pas disparu. Pour l’instant, le marché avance… en espérant simplement que rien de vraiment grave n’arrive. Reste aussi à déterminer ce qui est grave et ce qui ne l’est pas, ce qui dépendra de l’humeur des marchés et de leur manière d’interpréter les choses.

Passez une très belle journée et on se voit demain pour parler NFP, pétrole et bataille navale.

À demain.

Thomas Veillet
Investir.ch

« The only person you are destined to become is the person you decide to be. » —Ralph Waldo Emerson