Force est de constater que les marchés ont ENCORE réussi l'exploit de ne voir que ce qui les arrange. Trump a annoncé mardi soir que le cessez-le-feu avec l'Iran était prolongé "jusqu'à nouvel ordre" et de manière indéfinie. Et on n’a même pas pris la peine de lire les petits caractères en bas du contrat et on en a déduit qu'il était temps de remettre une pièce dans la machine. À la hausse, bien sûr. Résultat des courses : nouveaux records en clôture pour le S&P500 et le Nasdaq, avec un SOX qui enquille sa 16ème séance de hausse consécutive – du jamais vu depuis mai 1994. Que les Iraniens aient saisi deux porte-conteneurs ? On s'en cogne. ON NE VEUT QUE DES BONNES NOUVELLES.
L’Audio du 23 avril 2026
Télécharger le podcast
Tesla, SpaceX et des chiffres
Vous l’avez compris, hier les marchés américains ont terminé en hausse ET AU PLUS HAUT DE TOUS LES TEMPS, parce que : LE CESSEZ-LE-FEU. Le CESSEZ-LE-FEU et aussi que la moindre mauvaise nouvelle était balayée du revers de la main en disant : « Oui, mais t’as vu, y a un CESSEZ-LE-FEU ! Et il est I-N-D-É-F-I-N-I ! Et indéfini, ça peut vouloir dire FOREVER, pour toujours !!! »… Bref, fallait acheter, fallait battre des records et fallait acheter des semiconducteurs, de l’IA et des puces à mémoire, parce qu’il y a que ça qu’est bon..
Mais au fond, comme le coup du cessez-le-feu on le connaissait depuis mardi soir, il fallait quand même trouver une autre raison de venir au bureau hier matin, alors on va dire (mais seulement parce qu’il faut faire diversion) que le vrai sujet d’hier – celui qui nous faisait trépigner d’impatience – c’était Tesla. Enfin, moi ça me faisait pas trépigner, mais si je regarde Marketwatch, le Barrons, CNBC, Bloomberg et le Wall Street Journal, le reste du monde trépignait. Le 20 Minutes n’a rien dit parce qu’ils étaient trop occupés par la victoire de Gottéron à Davos hier soir, mais chacun ses préoccupations… Du côté de Wall Street, comme on sait pas ce que « Gottéron » veut dire, on s’est donc concentré un peu plus que d’habitude sur le sujet TESLA & Musk. Il faut dire qu’ils sont rarement dissociés. Donc, oui, Elon a publié ses chiffres après la cloche et toute la planète finance a retenu son souffle comme si le sort de la civilisation occidentale en dépendait. Et bizarrement – je dis « bizarrement » avec beaucoup d’ironie – les chiffres étaient plutôt bons. 41 cents de bénéfice ajusté contre 34 attendus, 22.4 milliards de chiffre d’affaires – on attendait 22.28, 358’023 sèche-cheveux ont été livrés (+6% sur l’année), une marge brute à 21.1% qui pulvérise les 17.7% espérés par les analystes, et cerise sur le gâteau : un FREE CASH FLOW POSITIF à 1.4 milliard alors que le consensus tablait sur un « cash burning » de 1.9 milliard. Tout cru patate crue. Bref, le genre de trimestre qui fait dire aux bulls « JE VOUS L’AVAIS BIEN DIT ».
Sauf qu’au moment où les investisseurs se frottaient les mains dans les after-hours (+4%), Musk a ouvert la bouche. Et quand Musk ouvre la bouche, il faut quand même toujours se méfier. Bon, au moins cette fois il n’a pas fait de mouvements intempestifs avec ses bras et ses mains. Par contre, ce coup-ci, il a annoncé que le CAPEX 2026 allait exploser à 25 milliards de dollars – contre 20 prévus. Pour ceux qui ne se souviennent pas, c’est TROIS FOIS ce qui avait été dépensé en 2025. Officiellement, cet énorme CAPEX c’est d’abord pour faire comme les autres mais surtout pour financer le pivot vers l’IA, le robotaxi, le Cybercab, les Semiconducteurs, le Megapack 3, et bien sûr Optimus – le robot humanoïde censé révolutionner la race humaine. Officiellement encore, Musk a précisé qu’il ne savait pas trop combien d’Optimus sortiraient des chaînes en 2026, que ce serait « probablement assez lent au début » (traduction : on verra bien, mais je ne vais pas vous mentir, j’en sais foutrement rien), et que les revenus du robotaxi et du FSD – le « Full Self-Driving » – ne seraient « pas vraiment matériels » cette année. Cerise sur le gâteau, les 4 millions de Tesla équipées du Hardware 3 ne recevront JAMAIS le Full Self Driving non supervisé promis depuis 2016. Les propriétaires apprécieront. En gros si t’avais acheté ta Tesla pour anticiper le FSD, tu l’as dans l’os. Mais tu peux acheter une nouvelle Tesla et ça tombe bien, ils vont bientôt sortir un cabriolet. Normalement. Un jour. Dans les 12 mois à venir. Ou plus. Ce qui est bien chez Tesla, c’est la précision des délais. Un nouveau produit ? Sortie entre maintenant et 2087…
Retour de manivelle
Résultat : l’action, qui avait pris +4% après la publication des earnings, a fait un demi-tour sur route magistral pendant la conf call pour finir en baisse d’environ 2.3% autour de 379$. Et puis, en toile de fond, il y a SpaceX. Oui, parce qu’au cas où vous étiez sur la lune depuis le premier janvier, Elon prépare l’IPO du siècle : 75 milliards levés pour une valorisation qui pourrait flirter avec les 2’000 milliards. Plus du double de Saudi Aramco en 2019. Trois fois Alibaba en 2014. Et dans la foulée, Musk parle ouvertement de « convergence » – un mot qu’il adore – pour décrire son projet de fusion Tesla-SpaceX qui ferait naître un mastodonte à 3’500 milliards. Oui, « CONVERGENCE », ça veut dire fusion. Ce monstre, serait plus gros que Microsoft. Plus gros qu’Amazon. Un truc qui fait tiquer les analystes entre des « je pense que c’est probable » et des « ça-n’arrivera-jamais-pourquoi-les-actionnaires-de-Tesla-accepteraient-de-se-faire-diluer ? ». Mais peu importe – comme dirait l’autre : c’est Musk, donc ça va marcher. Et puis on peut lui faire confiance pour se foutre totalement de ce que pensent ses actionnaires qui se feront diluer, tant que ça lui ouvre les portes des 1’000 milliards de fortune.
Malgré l’euphorie ambiante, le cessez-le-feu et notre capacité hallucinante à voir des verres à moitié plein absolument partout. Ce matin, les futures US sont quand même en baisse de 0.7% parce que quelqu’un s’est soudain rappelé que le Brent avait passé les 100 dollars pour la première fois en deux semaines et ne redescendait pas – il vient même de passer les 103$ il y a quelques minutes Mais bon. Les earnings du Q1 continuent de tomber et comme globalement, c’est bon et que 80% des boîtes du S&P battent les attentes, on va bien finir par trouver un prétexte pour racheter avant l’ouverture et cela même si de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que la fonction du détroit d’Ormuz ne va pas revenir à la normale en trois semaine et ce même si Trump invite les Iraniens à passer l’été à Mar-al-Lago pour fêter l’accord de paix qui n’est de loin pas encore signé et d’ailleurs, ce matin tôt en Asie, on commençait à douter un poil.
Asie : records, gueule de bois et baril qui remonte
Pourtant, tôt dans la nuit, les marchés asiatiques ont ouvert en hausse— fanfare, champagne et confettis et encore champagne — Le Nikkei a même touché les 60’000 pour la première fois de son histoire, ce qui est magnifique. Et puis quelqu’un a retiré l’échelle. À l’heure où je vous parle, le Nikkei est en baisse de 1%, Hong-Kong aussi et la Chine recule de 0.8%. La bonne nouvelle du jour, c’est SK Hynix qui annonce un des profits multipliés par cinq grâce à l’IA et aux data centers. Super. Le titre est en légère baisse et le KOSPI recule de 0.5% – on va dire que c’était LARGEMENT DANS LES PRIX, puisque c’est ce qu’on dit quand on ne sait plus quoi dire. Et puis il y a l’Iran. Trump a annoncé une extension du cessez-le-feu. Je crois qu’on en a déjà parlé. Formidable. Quelques heures plus tard, l’Iran saisissait deux navires dans le Détroit d’Ormuz. Deux. Après le cessez-le-feu. Apparemment, Téhéran a une définition du mot « cessez » qui lui est propre. Surtout que dans la foulée, ils accusent les Américains.
En gros, cette nuit, on s’est quand même rendu compte qu’il y avait pas mal de tensions, que Trump peut vriller d’une seconde à l’autre et que quand on voit comment les gars communiquent entre eux, c’est comme le divorce de Brad Pitt et d’Angelina Jolie, à un moment, faut pas insister et croire que ça va fonctionner. Vaut mieux bien se foutre sur la gueule et en finir une fois pour toute. Finalement, le Brent est à 103$, le WTI est à 94.50$, le Détroit est toujours bloqué, et les marchés — Shanghai, Hong Kong, Australie, Singapour — reculent tous entre 0,5% et 1%. Et comme le dit levieux proverbe : « record le soir, gueule de bois le matin et cessez-le-feu qui cesse de fonctionner avant d’avoir commencé ». Cherchez pas sur internet, c’est un vieux proverbe que je viens d’inventer. L’or est à 4’720$, le Bitcoin est presque à 78’000$ et il ne se passe rien sur les bonds. Par contre, on notera quand même pour ceux qui croient encore à la macro et qui s’y intéressent un peu plus qu’au détroit d’Ormuz et à la couleur de l’or noir ; le PMI manufacturier japonais grimpe au plus haut depuis 4 ans, portés ironiquement par les « préoccupations d’approvisionnement liées au Moyen-Orient ». Quand le malheur des uns fait le PMI des autres.
On en est où ?
Pour le moment, les Iraniens n’iront pas aux négociations. Pour l’instant. Et pendant qu’on célèbre bruyamment le cessez-le-feu, plus personne ne parle du fait que le blocus naval US continue, que les tankers restent coincés dans le détroit, que certains pays commencent à connaître des pénuries de carburant, que les compagnies aériennes montent leurs tarifs et suppriment des vols. On veut voir ce qui nous intéresse et on balaie le reste sous le tapis. Classique du bull market délirant mâtiné de FOMO. Mais reparlons un peu de Tesla. Je sais, on a déjà parlé de Tesla. Mais maintenant que les chiffres d’hier sont sortis, il y a des gens qui ont pris quelques heures pour réfléchir en dehors de l’aura de Musk. Et avant de passer à autre chose, il faut que j’attire votre attention sur la chose suivante : pendant que Musk nous vendait Optimus et les robots qui vont sauver la race humaine, il y a un analyste de chez JP Morgan qui nous a rappelé poliment que Tesla avait livré 360’000 bagnoles au Q1… alors qu’en 2022 – il y a quatre ans – Wall Street tablait sur 1.4 million de voitures livrés pour Q1 2026. Quatre ans plus tard on en a livré un quart. Et pourtant l’action est encore 50% plus haut qu’au pic des livraisons de juin 2022. Parce que – vous l’aurez compris – Tesla n’est plus une boîte qui vend des voitures. C’est une boîte qui vend du rêve. L’analyste en question, a un objectif sur Tesla à 145$. Mais il est assis tout seul dans son coin avec sa calculette, et personne ne l’écoute. Parce qu’il fait moins de bruit que Musk.
Le truc rigolo, c’est que même les plus optimistes ne se mettent pas d’accord sur ce que vaut le réellement le business « futuriste » de Tesla. RBC parle de 840 milliards. Morgan Stanley dit 1’570 milliards. Deutsche Bank balance 400 milliards rien que pour les robots. Chacun y va de son estimation au pifomètre. Au final, personne ne sait combien vaut Tesla parce que personne ne sait vraiment ce qu’est Tesla. Une caisse qui fait le bruit d’un sèche-cheveux et qui vieilli aussi bien qu’une influenceuse à Dubaï ? Un data center roulant ? Un robot ? Une religion ? Sûrement un peu de tout ça à la fois. L’action se paie 190x les earnings 2026 estimés – des earnings qui, soit dit en passant, sont en train de BAISSER. Mais bon, on s’en cogne, c’est Elon MUSK, ça va monter. D’ailleurs pour vous donner une idée de sa cote d’amour auprès des Américains, il y a même des gens qui parient que Musk sera Président des États-Unis en 2028 alors que c’est impossible, puisqu’il n’est pas né aux USA. De par la constitution, il ne peut pas devenir Président. Mais on parie quand même sur lui. Comme disait l’autre : « Y’a de plus en plus de cons chaque année. Mais cette année, j’ai l’impression que les cons de l’année prochaine sont déjà là »…
Mais encore… il y a AVIS… (au chapitre conneries)
Et puis il y a AVIS. Vous vous souvenez ? La boîte qui loue des bagnoles et qui, par un hasard absolument fou, s’est retrouvée au centre du short-squeeze le plus épique depuis GameStop Son action avait pris +242% rien que sur le mois d’avril. Multipliée par SEPT en un mois. Un short squeeze massif, avec un short interest au plus haut depuis 5 ans, deux actionnaires qui détiennent 70% du flottant et des retail traders qui se sont jetés dedans comme si c’était un coup sûr. Hier la fête s’est arrêtée. Et pas à moitié. L’action a ouvert à 775 dollars – contre un high à 765.94 la veille. Elle a touché un nouveau record intraday à 847.70 dollars en hausse de +18.7%. Et ensuite, U-turn spectaculaire à la Donald Trump : CLÔTURE À -37.82%. La pire séance de l’histoire boursière peu glorieuse d’AVIS qui remonte à 1998. Le genre de journée où tu cliques sur le ticker, tu regardes l’écran, tu cliques encore une fois pour vérifier, tu rafraîchis la page trois fois, tu pleures un peu, tu fermes le laptop, tu vas te coucher et tu pries pour que demain ça soit mieux.
Selon les experts : « les paraboles finissent toujours de la même manière – de façon égale et opposée ». Les deux derniers jours, on avait eu des gaps à l’ouverture, ce qui n’était jamais arrivé pendant la phase de hausse. Signe d' »accélération émotionnelle ». Et mercredi, aura été un « key reversal day » avec ouverture au-dessus du high, nouveau record, puis clôture SOUS le low de la veille. Bref, un pattern qu’on apprend en première semaine à l’école d’analyse technique et qui dit en gros « JE VAIS TOMBER COMME UNE PIERRE ». Et AVIS et tombée comme une pierre. Et c’est la version polie. Et comme la hausse a été ultra-rapide, il n’y a quasiment AUCUN support graphique en dessous. Traduction : si ça lâche, ça peut descendre très bas, très vite. Ah oui, et notons que la baisse s’est faite sans aucune nouvelle. Rien. Que dalle.
Les chiffres du jour
Pour le reste, aujourd’hui on attend Honeywell, American Express, Blackstone, American Airlines, Roche, Nestlé, SAP et Lockheed Martin – et surtout INTEL ce soir, dont l’action est en hausse de +78% YTD parce que tout le monde s’est remis à croire à sa renaissance. Certains commencent à dire que le titre est « allé bien trop loin par rapport à la réalité ». On verra ce soir si la réalité accepte de rattraper le titre ou si, à la sauce Wall Street 2026, on continue d’acheter sur l’idée plutôt que sur les chiffres.
Au passage, on notera qu’hier soir, IBM s’est pris -7% en after-hours parce que ses revenus software ont crû « seulement » de +11% à 7.1 milliards (7.0 attendus). Oui, ils ont battu les attentes et le titre se prend -7%. Parce qu’on a battu les attentes, oui. Mais pas assez battu les attentes apparemment. ServiceNow s’est mangé -12.6% sur une guidance de marge opérationnelle 2026 revue à 31.5% au lieu de 32%. Un DEMI-POINT. Pour un demi-point de marge, l’action perd un huitième de sa valeur. Bienvenue dans le monde merveilleux des SaaS en 2026, où le moindre éternuement vaut une décapitation boursière. Aujourd’hui, il y aura plein de PMI’s mais tout le monde s’en fout…
Nous en sommes donc là… Une journée de plus, rien de réglé, mais des records historiques quand même. Un cessez-le-feu qui cesse avant même d’avoir commencé. Un Elon Musk qui bat ses chiffres, explose son CAPEX, promet des robots, enterre le FSD de 4 millions de clients et repart avec un -2.3% en guise de sanction. Un short squeeze sur AVIS qui finit en -37% sans la moindre nouvelle, juste parce que la gravité existe encore. Et quelque part dans le Détroit d’Ormuz, c’est toujours le bordel. Le monde merveilleux de la finance version 2026, c’est ça : on achète le rêve, on ignore la réalité, on sanctionne le moindre écart à la perfection, et on appelle ça de l’investissement.
Bonne chance pour ce soir avec Intel. Et que Dieu — ou Musk, c’est pareil désormais — vous protège.
Soyez forts et à demain !
Thomas Veillet
Investir.ch
« Le con reste souvent constant, même si dans ses accès de connerie il arrive qu’il puisse se surpasser. »
Damien Berrard