Comme chaque week-end depuis 18 mois, Tonton Donald s'est couché tard hier soir pour faire ce qu'il fait de mieux : poster. Et cette fois — Ô surprise ! — on apprend que l'accord de paix avec l'Iran, c'est encore pas gagné. Le Président a déclaré que la proposition iranienne était « TOTALEMENT INACCEPTABLE ! ». Au moins c’est clair. L'Iran proposait de diluer une partie de son uranium enrichi et d'envoyer le reste dans un pays tiers, mais refusait de démanteler ses installations. Réponse du chef : NON ! Conséquence : le pétrole bondit de 4%, les futures US sont en très légère baisse, mais on n’a même pas peur parce que même quand le pétrole monte, les marchés montent quand même à la fin.
L’Audio du 11 mai 2026
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Les NFP
On avait terminé la semaine vendredi avec les Non-Farm Payrolls, et on va pas se mentir : tout le monde s’en fout royalement. Pourquoi se prendre la tête. Tout le monde sait que les chiffres sont révisés trois fois, que le BLS calcule et bricole ses chiffres comme ça les arrange et surtout pour ne pas déranger la Maison Blanche — et que de toute façon, la Fed ne bougera pas. Sauf que, si on prend quand même la peine de regarder vraiment à l’intérieur, après la page de garde du rapport du BLS, c’est plutôt fascinant. 115’000 jobs créés en avril contre 55’000 attendus. C’EST FORMIDABLE, même quand ça licencie à tour de bras toutes les 3 headlines dans le Wall Street Journal, on fait quand même un carton. Sauf que. Toujours ce foutu « sauf que ». Les salaires horaires n’ont progressé que de 0,2% (on attendait 0,3%), le taux de participation à la force de travail s’écrase à 61,8% — et c’est donc son plus bas depuis octobre 2021 —, et le taux de chômage « réel » saute à 8,2%, mais l’officiel est sous contrôle à 4.3%, parce que ça fait mieux. En gros, il y a 445’000 personnes supplémentaires qui bossent à temps partiel parce qu’elles ne trouvent pas mieux pour le moment. Plutôt rassurant, non ?

Mais le vrai morceau, le truc qui devrait nous faire lever un sourcil, c’est que depuis novembre 2022, la Tech a perdu 342’000 emplois. Onze pour cent de ses effectifs se sont évaporés. Seize mois consécutifs de baisse — la plus longue série depuis la crise financière de 2008. Donc pendant qu’on nous explique que l’IA va “augmenter la productivité”, il y a surtout des gens qui augmentent leur temps libre. Et pas par choix. Et qu’est-ce qui s’est passé en novembre 2022, déjà ? Ah oui : ChatGPT a été lancé. Coïncidence, sans aucun doute. L’ironie magnifique du moment, c’est que pendant que les emplois tech disparaissent à la vitesse de la lumière, le ratio entre l’indice S&P 500 Tech et S&P 500 classique atteint un sommet historique à 0,87 — une perf de 50% depuis le trou de 2022. Pendant ce temps, le pourcentage d’employés tech aux USA s’effondre à 0,02, un autre record historique. Les actions tech valent de plus en plus cher, mais y a de moins en moins de monde qui bosse pour eux. C’est le miracle de la productivité. Ou de la bulle. C’est selon où on se place sur la grille de réflexion
Wall Street vs Main Street : un divorce à l’amiable
Ce qui m’amène naturellement à la grande question du moment (en plus de la question quand est-ce que le détroit d’Ormuz va rouvrir) : comment se fait-il que les marchés explosent pendant que les Américains n’ont jamais eu autant la trouille de l’avenir ? Parce que oui, le sentiment du consommateur selon l’Université du Michigan vient de tomber à 48,2. Plus bas niveau historique. Alors oui, je sais, le chiffre en lui-même est discutable, ne serait-ce que de la manière dont il est obtenu, mais passons, on va quand même dire du mal, parce que ce chiffre est -13% plus bas que les niveaux de 2008. À titre de comparaison, lors de la récession de 1980 – que tout le monde a oublié – l’indice avait touché un fond à 52. La situation financière perçue par les Américains eux-mêmes, est au plus bas depuis 2009. Bref, l’ambiance est morose et n’est pas rose du tout, bien que Trump continue de claironner partout que son pays est à nouveau Great Again.

Et pourtant. Pourtant. Le S&P 500 et le Nasdaq ont clôturé vendredi à des records absolus. Six semaines de hausse consécutives. La méthode Coué devrait prochainement se négocier sous forme d’ETF. Un stratégiste résumait assez bien la chose ce week-end en disant que : « les investisseurs continuent de traiter l’instabilité géopolitique comme un bruit de fond parce que le supercycle de liquidité de l’IA reste écrasant. Mais le pétrole, les obligations, les devises et le shipping nous avertissent tous discrètement que la plomberie macro sous le rally devient de plus en plus fragile. » La plomberie. C’est exactement ça. On a un appartement avec une déco sublime des meubles design de folie mais en bas, au sous-sol, toute la tuyauterie est en train de partir en vrille, les canalisations suintent et l’eau monte gentiment. Mais comme on vient d’installer une nouvelle table de salon qu’on a acheté chez Roche Bobois, on se dit que tout va bien dans le meilleur des mondes. Tout va bien parce que nous sommes au plus haut de tous les temps et que les gens qui ont 50% d’Intel dans leurs portefeuilles depuis 12 mois, sont plus riches que jamais et donc, consomment. Par contre, et c’est sujet qu’on ignore trop souvent : il n’y a que 22% des actions du S&P 500 qui ont surperformé l’indice sur les 30 derniers jours. C’est le plus bas niveau en 30 ans. Donc oui, ça monte. Mais tout le monde ne profite pas de la fête. Les titres défensifs sont au fond du bac et si vous n’êtes pas 100% semiconducteurs, ça n’est pas évident d’être complètement à l’aise et convaincu de l’avenir.
L’inacceptable Iran et le pétrole qui s’amuse
Maintenant, revenons à notre insomniaque du moment. Donald Trump qui a qualifié la proposition iranienne d’inacceptable. Inacceptable avec trois points d’exclamation à la fin. Inacceptable Parce que dans la contre-proposition transmise par les médiateurs pakistanais — Téhéran disait en substance : « On veut bien diluer un peu d’uranium et envoyer le reste dans un pays tiers, MAIS on veut une garantie qu’on nous le rende si nos négociations foirent». C’est l’équivalent diplomatique de : On vous crache au visage et on préfèrerait que vous nous cireriez les pompes d’abord. Donc Donald Trump a explosé. Ajoutez à ça que l’Iran refuse catégoriquement de démanteler ses installations nucléaires, exige la fin du blocus américain, des réparations de guerre, et la gestion souveraine du détroit d’Ormuz. Autant vous dire qu’on est plus ou moins revenu au 28 février niveau négociations et qu’on voit mal comment les Américains pourraient continuer à croire que les Iraniens vont se rendre gentiment et se plier à tous leurs arguments.
Donc Trump a publié plusieurs messages bien agressifs et bien énervés. Il a mentionné le fait que l’Iran pourrissait la vie du monde entier depuis 47 ans et qu’ils n’allaient plus rire très longtemps. Alors moi je ne suis pas expert comportementaliste, mais quand je lis les déclarations du Président, je me dis que la prochaine étape c’est d’appeler les mecs de Top Gun pour aller transformer l’Iran en parking. Et pendant ce temps, Netanyahu donnait une interview à 60 Minutes pour annoncer tranquillement que « la guerre n’est pas finie et qu’il y a encore du travail à faire ». Pour faire simple, entre l’Iran qui veut imposer ses désidératas irréalistes, Trump qui est en train de se rendre compte qu’ils le prennent pour un con et Netanyahu qui met de l’huile sur le feu ; le détroit d’Ormuz n’est pas prêt de rouvrir et on est deux doigts de se rejouer Apocalypse Now mais avec des bombardiers encore une fois. Conséquence directe et prévisible : le Brent est à 105.81, et le WTI repasse les 100$ en montant. Les tensions sur le baril recommencent d’entrée de jeu ce lundi. Saudi Aramco, qui a justement publié ses chiffres du trimestre ce dimanche avec une hausse de 26% des profits au premier trimestre, eh ben Aramco, ils ont réorienté une grande partie de leur production via un pipeline qui contourne le détroit d’Ormuz.

NACHO Trade
C’est l’occasion idéale d’introduire le nouveau mème de Wall Street, l’héritier spirituel du TACO trade, depuis quelques jours, les traders américains ont donc découvert une nouvelle façon de qualifier le marché : voici le NACHO trade — « Not A Chance Hormuz Opens ». Wall Street continue donc de baptiser ses angoisses et ses stress avec des noms de bouffe mexicaine. La prochaine fois, ce sera le GUACAMOLE (Geopolitical Uncertainty Always Crushes All Markets Of Liquidity Equity). Le NACHO trade fait pression sur les rendements des Treasuries — qui montent — et sur les anticipations d’inflation à long terme. Les traders ont abandonné leurs deux baisses de taux prévues pour 2026. Et Paul Krugman lui-même dit que NACHO, ça tient la route. Si Krugman le dit, c’est que c’est sûrement vrai.
Et l’IEA continue d’enfoncer le clou en disant que « le conflit cause le plus grand choc d’approvisionnement de l’histoire ». De l’histoire. Pas de la décennie. Pas du siècle. De l’histoire. Aramco – encore eux – prévient que même si Hormuz rouvre demain matin, il faudra plusieurs mois pour normaliser. Et si ça reste fermé encore quelques semaines, on parle d’une normalisation en 2027. Comme d’habiture, ça ira mieux demain. Mais bon, le S&P est au plus haut de tous les temps et on a vraiment l’impression que la hausse du pétrole et ses conséquences sur l’inflation n’ont plus aucune incidence sur les marchés. Pourvu que ça dure. Sinon ça va se compliquer. Pour l’instant, tout va bien. Jusque-là.
La semaine qui nous attend
Si vous pensiez qu’on allait commencer la semaine en mode tranquille avec un petit café et un journal confortablement installé dans votre canapé, c’est pas trop le projet. Là on est plutôt au départ d’un grand-huit dans le noir et on n’a aucune idée d’où ça va se finir. Cette semaine, c’est le grand frisson :
Mardi, Scott Bessent atterrit à Tokyo pour voir Sanae Takaichi. Sujet probable : « comment vous allez nous aider à pas exploser financièrement avec votre carry trade qui pèse 3 trillions ? » Au passage, le 10 ans japonais continue son ascension vers les sommets, et personne n’en parle. Ce matin on a passé les 2.50%. Mais c’est comme pour l’emploi, la hausse du pétrole et l’inflation qui colle ; tout le monde s’en fout, tant qu’on a besoin de mémoire pour l’IA.
Mercredi, Bessent passera à Séoul pour rencontrer le Vice-PM chinois He Lifeng. Échauffement et stretching pour le grand match de fin de semaine. Mercredi, on aura aussi le CPI d’avril. Vu les prix du pétrole, on peut s’attendre à un chiffre qui va faire grincer les dents, même si on devrait pouvoir le gérer comme des grands, parce que tant qu’on a besoin de mémoire pour l’IA, tout va bien. On devrait donc s’en remettre, mais ça fera quand même deux-trois questions à se poser.
Jeudi, c’est le grand jour : Trump débarquera à Pékin pour un sommet de deux jours avec Xi Jinping. À l’ordre du jour officiel : trade, tarifs, terres rares, Boeing, soja, semi-conducteurs IA. À l’ordre du jour officieux : « Xi, tu peux pas dire à Téhéran d’arrêter les conneries ? » Xi ne dira probablement rien à Téhéran, parce qu’il aime bien voir l’Occident transpirer un peu. Mais Trump a déjà annoncé qu’il voulait « mettre la pression » sur le leader chinois.
Côté earnings, on a Cisco et Applied Materials — les deux ont d’ailleurs explosé vendredi (+4,79% et +6,04% respectivement, donc tout est déjà dans les cours), et quelques retardataires. Pas le coeur du sujet cette semaine, mais ça meublera les fins de chroniques.
Et pour boucler la semaine : vendredi 15 mai sera le dernier jour de Jerome Powell en tant que président de la Fed. Il reste au board, mais il passe la main. Et Kevin Warsh arrive, celui qui veut « réinventer la Fed », le champion du monde de tournage de veste et le poulain de Donald Trump. Préparez-vous à une nouvelle ère de communication monétaire qui fera passer Powell pour un poète romantique. Warsh aime parler franc. En gros ça veut dire qu’à chaque conférence de presse, les marchés vont se faire secouer comme dans un grand huit. Comme cette semaine qui nous attend.
En conclusion
Donc voici l’état du monde ce lundi 11 mai 2026 : l’économie américaine crée plus d’emplois que prévu, mais surtout dans la santé et la logistique pendant que la tech licencie depuis 16 mois. On remplace des cadres à 200k par années par jobs dans les services qui sont moins prestigieux et qui paient nettement moins bien. C’est joli sur le papier, mais socialement c’est une catastrophe. Les indices américains sont au plus haut de tous les temps pendant que le consommateur américain n’a jamais été aussi déprimé depuis qu’on mesure l’humeur des Américains. L’Iran refuse de céder, Trump refuse l’accord, Netanyahu refuse la paix, le pétrole refuse de baisser, le marché refuse de paniquer et Ormuz refuse d’ouvrir. Tout le monde refuse, et pourtant ça avance. Comme un mariage qui dure depuis trente ans : personne n’est heureux, mais tout le monde a peur du divorce.
Pendant ce temps, Trump prépare ses bagages pour Pékin, Bessent affûte sa diplomatie au saké, Powell vide son bureau, Warsh polit son discours d’investiture, et les Iraniens se préparent au combat comme en février. Nous sommes le 11 mai, mais ça ressemble quand même vachement à ce que l’on avait vécu à la fin du mois de février – que ça soit pour la géopolitique mondiale ou pour la météo. Très bon début de semaine et on se voit demain pour que je vous fasse ma grosse annonce du moment – l’annonce qui va tout changer !
Bonne journée, bon lundi et à demain !
Thomas Veillet
Investir.ch