Les Etats-Unis et la Chine sont les gagnants dans cette guerre à l’indépendance sur les métaux critiques, l’énergie et la technologie. Le contrôle de ces ressources renforce leur sécurité nationale, mais il permet aussi d’écraser le reste du monde, en particulier l’Europe. De manière brutale pour les Etats-Unis et sournoise pour la Chine. Cela a également un impact sur l’influence militaire et diplomatique de l’Europe, réduite à zéro.
Les tensions très importantes sur les besoins en minerais viennent de la transition énergétique, de l’électrification, de l’IA et de la défense. Leur consommation s’emballe, car les besoins venant des nouvelles technologies sont plus rapides (2-4 ans) que le temps minier (identification des projets, développement et production), de l’ordre de 10-15 ans. Dans les 20 prochaines années, il va falloir extraire autant de cuivre que dans les 125 dernières années, avec une qualité moindre, signifiant un coût d’extraction plus élevé, plus d’énergie, plus d’eau et une progression de l’offre plus basse. Entre 2024 et 2028, la demande de cuivre venant de l’infrastructure IA sera multipliée par 3.
Dans la sécurisation des métaux critiques, intégrant les terres rares, la Chine a 20 ans d’avance. Pour arriver à sa domination globale, elle a anticipé la fin de la mondialisation heureuse. Depuis 2 décennies, la Chine a investi à pertes dans une chaîne d’approvisionnement intégrée. La Chine a pu exploiter des mines et raffiner les métaux à perte pour construire une domination future dans un secteur industriel, comme dans le secteur automobile. La Chine s’est surtout mobilisée pour avoir une position stratégique dans la transformation des métaux et le raffinage.

La Chine avait compris que les Occidentaux n’étaient plus en mesure de développer une stratégie industrielle sur le long terme pour des raisons environnementales et déflationnistes en faveur de ses consommateurs. La Chine a profité de leurs propres faiblesses et de leurs propres abandons de souveraineté économique. La Chine a aussi été prête à accepter les coûts environnementaux de ses industries, et à produire avec des marges faibles ou nulles, voire à perte. Enfin, la Chine a mobilisé beaucoup de subventions publiques pour y parvenir.
Lors de son premier mandat, Trump s’était occupé de la souveraineté minière américaine, déconstruite sous la présidence Clinton (1993-2001), et il est en train de l’intensifier, en utilisant l’appareil étatique, pour rattraper en urgence des dizaines d’années de sous-investissements et de négligences.
On assiste à un nationalisme des ressources minières. Les pays qui exploitent les minerais veulent remonter dans la chaîne de valeur et avoir plus de valeur ajoutée chez eux. C’est le cas de la République démocratique du Congo qui a restreint les exportations de cobalt, tout comme l’Indonésie avec le nickel, le Gabon avec le manganèse. Le Zimbabwe bloque ses exportations de lithium tant qu’elles ne seront pas transformées sur place avec l’aide de pays acheteurs, en l’occurrence la Chine. En bloquant les exportations et transformant les métaux chez eux, les pays-producteurs pèsent sur les cours mondiaux. C’est un phénomène inflationniste.
Les Etats-Unis essaient de trouver des solutions seuls, en prenant des participations dans des sociétés minières et en mettant de la pression sur le Groenland. En quelques opérations financières, Critical Metals, une société américaine, a pris le contrôle total, en avril, d’un gisement majeur de terres rares au Groenland. Le gouvernement groenlandais a approuvé ces opérations. En février, les Etats-Unis ont mis 12 milliards de dollars sur la table pour amasser des métaux critiques. Les Américains ont évacué les lourdes conséquences environnementales des activités minières et pétrolières. Trump ne cesse de pousser les Anglais à produire plus en Mer du Nord. Mais l’Europe manque d’une force de frappe, une volonté de prendre des risques. Quand l’UE mobilise 1 euro pour sécuriser les chaînes de valeur minières, les Américains en mobilisent désormais 10.
Les Américains mettent en place une vision à long terme et peuvent avoir recours à l’intimidation ou à la violence, comme pour le pétrole vénézuélien, la guerre en Iran ou les minerais du Groenland. Cette agressivité américaine affaiblit la Chine.
Nous sommes dans une confrontation mondiale qui s’aiguise, et effectivement rien n’y échappe. Pas seulement les minerais, mais aussi les semi-conducteurs, l’électronique de puissance, les investissements, les flux financiers, les monnaies, les taux de change. L’OMC, qui organisait ces interdépendances pour le bien de tous, disparaît. Une partie de la richesse de nos économies – qui a été construite sur ces chaînes de valeur optimisées à l’échelle internationale pour produire au meilleur prix, avec le meilleur endroit logistique, pour réduire les coûts d’ensemble et maximiser les profits –, tout cela ne tient plus.
Pour faire face aux crises et devenir résilients, les pays doivent réduire leur dépendance au pétrole, gaz, minerais, semiconducteurs et autres produits critiques qu’on pourrait découvrir plus tard lors de prochaines crises. Les pays doivent donc accumuler des réserves stratégiques en tout genre, ce qui coûte forcément plus cher. Il va falloir se préparer à un système économique international qui sera structurellement inflationniste. Les rentabilités des entreprises vont souffrir. Il faut que les actionnaires soient en mesure d’accepter des retours sur investissement plus faibles et de valoriser la résilience.
La semaine dernière, le chancelier Merz a rejeté l’idée d’emprunts communs (rapport Draghi) et d’augmentation de la dette, mais il a soutenu des investissements avec moins de redistribution et de subventions. De son côté, dans son discours jeudi, Mario Draghi s’est montré sceptique sur la multiplication des accords de libre-échange menés par Bruxelles, et fortement soutenus par Berlin, pour retrouver la croissance. « Il est plus facile de conclure de nouveaux accords commerciaux que de s’attaquer au travail inachevé chez nous », à commencer par le marché unique « incomplet » et le marché de l’énergie « fragmenté », a-t-il déclaré. Bref, l’Europe démontre encore une fois son incapacité à résoudre les problèmes.
L’Europe craint le pire. La guerre au Moyen-Orient a des conséquences sur les cours de plusieurs matières premières, avec, à long terme, des risques de pénurie. L’aluminium est particulièrement touché, et peut-être demain le cuivre, menaçant l’automobile, l’aéronautique ou la construction. La fermeture du détroit d’Ormuz perturbe la production mondiale d’aluminium, dont 9 % proviennent des fonderies du Moyen-Orient, soit environ 7 millions de tonnes annuelles. La filière est déstabilisée par les bombardements iraniens de deux sites majeurs de production, aux Emirats arabes unis et à Bahreïn, les 27 et 28 mars, qui ont interrompu depuis une partie de leurs activités. Emirates Global Aluminium est l’un des plus importants producteurs de la région et Aluminium Bahrain, l’une des plus grandes fonderies mondiales.
L’aluminium était jusqu’à présent une matière première abondante et facilement disponible, c’est en train de devenir une matière stratégique, voire critique, avec un risque structurel à moyen terme. Les économistes craignent un déficit d’offre à venir d’ici à la fin de l’année. Le métal blanc est indispensable pour de nombreuses filières industrielles, présent dans l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, l’emballage, la construction, les infrastructures énergétiques… Quelques semaines de conflit au Moyen-Orient ont suffi à désorganiser les flux mondiaux et à révéler une réalité préoccupante avec une production concentrée et des routes logistiques vulnérables. L’Europe importe 80 % de son aluminium consommé localement.
La guerre en Iran pourrait avoir un autre impact, encore mal mesuré, sur la production de cuivre, dont le cours atteint actuellement un plus haut. La fabrication d’acide sulfurique, largement utilisé dans la production métallurgique du cuivre, est perturbée par la réduction de la production de bruts soufrés au Moyen-Orient et par la fermeture du détroit d’Ormuz – la région concentre 25 % de la production mondiale de soufre.
En conclusion. L’économie capitaliste qu’on a connue va disparaître, laissant la place à des économies de résilience et nationalistes. Pour la Chine et l’Europe, la réduction de la dépendance aux énergies fossiles passe par l’électrification et les investissements dans les énergies renouvelables. L’indépendance devient essentielle avec des systèmes logistiques fragilisés. Le nationalisme des ressources oblige la constitution de réserves stratégiques pour les Occidentaux et les pays importateurs. Investissements et réserves stratégiques sont inflationnistes. Supercycle des matières premières, de l’or et des énergies renouvelables.
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