Il y a 24 heures, la dette américaine a franchi les 40'000 milliards de dollars. Moment historique s’il en faut. Et vous savez de quoi Wall Street a parlé hier ? De Walmart. Le Dow s'est pris 700 points dans les dents, et le coupable officiellement désigné, c'est un hypermarché de l'Arkansas qui a vendu moins et moins cher que prévu. La dette à 40'000 milliards, elle, a fini dans la rubrique chiens écrasés, entre la météo et les résultats d'un fabricant de tracteurs.
L’Audio du 21 août 2026
Télécharger le podcast
Quarante mille milliards, donc
DONC : 116’500 dollars par habitant, 360’000 dollars par contribuable. Deux mille milliards de plus que le 1er janvier de cette année. Faites la règle de trois, ça fout les jetons : 8,6 milliards empruntés par jour, week-ends et jours fériés compris. Même pendant qu’on dort, l’Oncle Sam emprunte du pognon. Environ cent mille dollars par seconde. Le temps que vous finissiez de lire cette phrase, l’Amérique vient d’emprunter de quoi s’offrir un deux-pièces au bord du Léman.
Et le même jour — le MÊME jour — le Trésor annonce qu’il va DOUBLER ses rachats d’obligations pour calmer les taux. Racheter sa propre dette pendant qu’on creuse un déficit de 2’000 milliards par année, un gérant obligataire résumait ça hier d’une image parfaite : c’est prendre de l’Ozempic en avalant 4’000 calories par jour. Tu maigris sur le papier, tu grossis dans la vraie vie, et en plus tu paies le traitement.
L’obligataire
Ça a tenu vingt-quatre heures. Jeudi, le 10 ans est remonté à 4,70%, le 30 ans à 5,25%, à un cheveu d’un sommet de 19 ans. Le marché a compris un truc basique : 4 milliards de rachats par opération face à un marché qui se compte en dizaines de milliers de milliards, c’est un pansement sur une jambe de bois. Ça ne réduit pas la dette, ça la déplace du « long terme » vers le « court terme », comme quand on paie sa carte de crédit avec une autre carte de crédit. Et le compte rendu de la Fed nous apprend que PLUSIEURS gouverneurs sont prêts à MONTER les taux.
Et ce n’est même pas qu’américain : 30 ans français à 4,90%, 30 ans japonais au-dessus de 4% pour la première fois de son Histoire, et une BCE dont on reparle pour le mois prochain. La planète entière emprunte plus cher, en même temps, pour les mêmes raisons : trop de déficit, trop de pétrole, trop d’émissions pour financer les data centers. Au Japon, l’inflation accélère pour le troisième mois d’affilée et une hausse de taux en septembre est désormais le scénario de base : quand Tokyo remonte ses taux, l’argent japonais qui finançait la moitié des paris de la planète commence à rentrer à la maison.
Walmart compte ses sous
Walmart — l’indicateur de santé du consommateur américain, ce fameux moteur de la croissance — s’est fait défenestrer de 9,2%, sa pire séance depuis 2022. Pourtant le bénéfice bat le consensus, le e-commerce grimpe de 24% et la société RELÈVE ses prévisions. Sauf que les ventes à magasins comparables n’ont progressé que de 2,6% contre 3,8% attendus. La plus faible croissance depuis six ans.
Le CFO a lâché la phrase qui tue avec le tact d’un dentiste : « une pression incrémentale sur le consommateur, à cause des prix des carburants ». Depuis le début de la guerre contre l’Iran, les ménages américains ont dépensé 88 milliards de dollars de PLUS en carburant. Environ 650 dollars par foyer, littéralement partis en fumée. Et le prix à la pompe n’a JAMAIS été aussi haut aussi tard dans l’année.
L’indice le plus glaçant est ailleurs : Advance Auto Parts s’est pris 24% dans la tête parce que les gens ne réparent même plus leur bagnole. Quand l’Américain moyen arrête d’acheter des plaquettes de frein, ce n’est plus un signal de consommation, c’est la musique du film d’horreur qu’on monte d’un cran. Et sur 45 analystes qui suivent Walmart, 38 sont toujours à l’achat. Il y a UN vendeur. Un seul. Si la récession arrive, la foule va changer de côté vite fait.
Moderna, aller-retour en 48 heures
Mercredi, Moderna a pris 177% — premier titre du S&P 500 à doubler en un jour depuis 2008. Jeudi, il s’est repris 23,55% dans la figure, sa pire séance de tous les temps. 56 dollars il y a quelques semaines, 174 mercredi soir, 133 ce matin. On a connu des parcs d’attractions moins excitants.
Sur le fond il y a du vrai : premier succès de phase 3 pour un vaccin contre le cancer. Ce n’est pas une histoire de bourse, c’est une histoire de gens qui ne rechutent pas. Mais les 177% n’ont rien à voir avec la médecine : 13,7% du flottant était shorté, les shorts se sont pris 5,5 milliards dans les dents et pour survivre ils ont dû vendre leurs MEILLEURES positions, celles sur l’IA et les data centers. Voilà pourquoi la tech a baissé hier. Pas parce qu’on a douté de l’IA, mais parce qu’un vaccin contre le cancer de la peau a fait exploser des types qui pariaient contre.
Le Bitcoin et son meilleur ami
Seule éclaircie : le Bitcoin, +5% à 72’900 dollars, au plus haut depuis fin mai, avec American Bitcoin — la société cofondée par Eric Trump — à +7%. Parce que Papy Trump a réuni les patrons de la crypto à la Maison Blanche pour pousser le Clarity Act. Petit détail : ce ne sont pas les Républicains qui bloquent le texte, ce sont les Démocrates, et ce qu’ils exigent, c’est que le président se sépare de ses intérêts crypto — il a encaissé 1,4 milliard de dollars grâce aux affaires familiales. Donc le type qui fait campagne pour la loi est celui qui gagne le plus si elle passe, et le marché trouve ça rassurant. De là à parler de conflit d’intérêts, il y a une frontière que je ne franchirai pas. Mais on la voit très bien d’où je suis assis.
Rien de neuf à Ormuz
Trump et les Iraniens ne se sont pas lancé de vaisselle au visage depuis douze heures. Trump promet un « D-DAY ÉCONOMIQUE » à quiconque tendrait une bouée à Téhéran, sans préciser ce qu’est une bouée ni quels pays sont concernés — pratique quand on veut menacer la Chine sans le dire. Le Brent est à 93,80, cinquième séance de hausse. La conséquence pour nous n’est pas dans le graphique, elle est dans le réservoir et dans la facture de mazout de cet hiver.
Le programme
Le plus troublant, c’est que les stats américaines d’hier étaient bonnes : Philly Fed au plus haut depuis 2021, chômage en baisse. Et c’est exactement le problème. Une économie solide avec un baril à 94 dollars, ça ne donne pas une Fed accommodante, ça donne une Fed qui réfléchit à serrer la vis. Le marché a passé six mois à prier pour éviter la récession ; son vœu est exaucé et il découvre que c’est précisément ce qui fait monter les taux. Ce matin les futures sont plats après une semaine bien moche (S&P -1,9%, Nasdaq -2,5%), le Nikkei recule de 0,3%, Hong Kong grappille 0,8%. Côté agenda, c’est un vendredi d’août : les PMI préliminaires, et c’est tout. Le vrai rendez-vous est la semaine prochaine à Jackson Hole, où Kevin Warsh devra expliquer comment il compte gérer une inflation poussée par le baril, une dette à 40’000 milliards et un Trésor qui fait de la politique monétaire à sa place. Il avait demandé aux marchés de « jouer le ballon plutôt que l’arbitre ». C’est plus compliqué quand l’arbitre change les règles pendant le match.
C’était la version courte de la chronique matinale. La vraie — celle avec les digressions, les chiffres qui font mal et les vannes que je n’ai pas eu la place de caser — arrive chaque matin à 7h dans votre boîte mail. C’est tous les jours, et ça vous évite de découvrir à midi que la dette américaine a passé un cap pendant que vous dormiez. Abonnez-vous sur morningbull.ch. Ça coûtera moins cher qu’un café par jour dans n’importe quel bistrot dans un rayon de 1’000 kilomètres.
Abonnez-vous ici : MORNINGBULL.CH
Passez une excellente journée, surveillez les PMI, faites le plein avant le week-end tant qu’il reste quelque chose sur la carte de crédit, et on se revoit lundi pour de nouveaux records de dette et de nouvelles annonces de guerre économique totale.
À lundi !
Thomas Veillet
Investir.ch
« Y’a de plus en plus de cons chaque année. Mais cette année, j’ai l’impression que les cons de l’année prochaine sont déjà là. »
— Patrick Timsit