Hier après-midi, l'Amérique a appris que les prix à la consommation montaient de 3,4% par an, et Wall Street a sorti le champagne. On applaudit, on s'embrasse, on remonte le S&P 500 de 0,26%. Pourquoi ? Parce que 3,4%, c'était PILE ce qu'on attendait, et que du coup la Fed ne va peut-être pas MONTER les taux le 16 septembre. On trouve donc SUPER que la FED « ne monte pas les taux ». On se contente de peu. C'est le soulagement du type qui ressort du tribunal avec du sursis et qui trouve que la justice est plutôt sympa. Mais pendant que tout le monde avait les yeux sur le CPI, la vraie histoire du jour se jouait dans la marge brute de Cisco.

L’Audio du 13 août 2026

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Le pipeau de l’essence

Le CPI de juillet est en hausse de 0,1% sur le mois, 3,4% sur l’année contre 3,5%. Le CORE CPI à +0,2% et 2,5% sur douze mois, son rythme le plus faible depuis cinq ans et demi. Des chiffres tellement conformes aux attentes qu’on dirait que le BLS a calqué son communiqué sur les attentes en question. PILE-POIL dans les clous sur les quatre chiffres. Bon, ça c’est mon côté complotiste, mais quand même, c’est presque trop beau.

Parce que si on creuse, on trouve la petite bête. L’essence a reculé — et c’est elle qui a fait tout le boulot du mois. Sauf que le brut est monté du 1er au 24 juillet, de 68 à 92 dollars. Soit 35% de hausse. Il en a ensuite reperdu 8% pour finir le mois à 84. J’ai donc de la peine à trouver « logique » qu’on m’explique que le brut a baissé en juillet. Ou alors en tenant le graphique à l’envers. Et puis j’ai été voir les données de l’EIA sur le prix du gallon aux États-Unis : 1er juillet 3,847 dollars, 15 juillet 3,890, 23 juillet 4,091, 31 juillet 4,106. Donc on arrive à nous dire que les prix de l’énergie ont baissé en juillet avec des données pareilles ? Admettons. J’ai dû rater un truc. À côté, les billets d’avion ont pris 2,2% en UN mois et les services médicaux 0,6%. Mais tant mieux si la vérité vraie du BLS nous convient : ça donne l’espoir que la FED ne montera pas les taux, et ça, c’est largement suffisant pour acheter le marché. Il en faut peu pour être heureux.

Trois secondes

Prenons quand même trois secondes sur ce 3,4% qu’on célèbre à grands coups de bouteilles. Une inflation à 3,4% par an, ça veut dire que dans vingt ans, vos 100 francs d’aujourd’hui en vaudront 51. La moitié. Et ça fait plus de CINQ ANS que l’inflation américaine est au-dessus de l’objectif des 2%. On ne parle plus d’un accident, on parle d’une habitude. Surtout que j’ai fait mes devoirs ce matin : depuis 2019, les prix aux États-Unis ont augmenté d’environ 33%. Alors quand on vous explique que l’inflation est « revenue » à 3,4%, ça ne veut pas dire que les prix ont baissé. Ça veut dire qu’après avoir pris 33% dans les dents, ils continuent de monter de 3,4% par an. D’où la question du jour : combien d’entre vous gagnent 33% de plus qu’en 2019 ?

Pendant ce temps, Trump expliquait mardi dans l’Ohio que « les prix baissent vite » et qu’il y a « plus de gens qui travaillent que jamais ». Sauf que le taux de participation au marché du travail vient de chuter de 0,7 point, la pire dégringolade de janvier à juillet depuis que le BLS collecte la donnée, hors année du confinement. Il y a moins de chômeurs parce qu’il y a moins de gens qui cherchent. Ce n’est pas la même chose, mais ça se dit bien en meeting.

Une Fed à l’envers, et la facture

Depuis quinze ans, le réflexe pavlovien du marché, c’était : mauvaise nouvelle égale la Fed baisse égale on achète. Avec Warsh aux commandes, on a inversé le circuit. La question n’est plus « quand est-ce qu’ils baissent », c’est « est-ce qu’ils vont oser monter ». Les probabilités d’une hausse le 16 septembre sont tombées à 40%, contre 54% il y a une semaine. Traduit : le marché a passé la journée à parier que la Fed ne ferait RIEN, et il a trouvé ça formidable. NE PAS BOUGER est devenu un cadeau. Sauf qu’il reste trois membres du comité qui voudraient monter les taux, et leur argument n’est pas le niveau de l’inflation mais sa PERSISTANCE — à force de vivre cinq ans au-dessus de la cible, les gens finissent par intégrer 3% comme la nouvelle normale, et là c’est fini, on ne revient plus.

L’obligataire, lui, n’a pas applaudi : le dix ans n’a pas bougé d’un cheveu à 4,69%, le trente ans a même PRIS deux points de base à 5,23%, et seul le deux ans a reculé. Le marché veut bien croire que la Fed ne montera pas à court terme, mais il exige d’être payé de plus en plus cher pour prêter longtemps. Et puisqu’on parle de dette, voici le chiffre du jour : le coût annualisé des intérêts sur la dette fédérale américaine atteint 1’380 milliards de dollars. Par an. Uniquement pour les intérêts. D’une dette qui culmine ce matin à 39’854 milliards. Soit 4,2% du PIB américain, le plus haut niveau depuis 1997, contre 2,3% fin 2020. Ramené à l’échelle humaine : chaque Américain, du nourrisson au retraité, paie environ 4’000 dollars par an rien que pour les intérêts de la dette de son pays. Une famille de quatre, 16’000 dollars. Avant d’avoir acheté le moindre kilo de pain. Ce n’est pas un problème de banque centrale, c’est un problème de solvabilité maquillé en problème de taux.

Le sable au prix du safran

Un mot de la mémoire, parce que c’est là que se mesure le degré exact d’absurdité du marché. En juillet, le Kospi coréen s’effondrait de 22%, son pire mois depuis 2008, ruinait une partie de sa population sur des ETF à levier et devait être mis sous tutelle réglementaire. Depuis le 30 juillet, il a REPRIS 23% et entre techniquement en bull market ce matin. Six semaines.

Et voilà le lien que personne n’a fait hier soir, alors qu’il crève les yeux. Cisco a publié 17,3 milliards de chiffre d’affaires en hausse de 18%, un bénéfice de 1,22 dollar contre 1,17 espérés, des commandes IA à 9,3 milliards et des prévisions 2027 très au-dessus du consensus. Carton plein. Le titre a perdu 4% après la clôture. La raison tient en une ligne : la marge brute tombe de 68,4% à 66,3%. La cause, c’est le prix des composants. La mémoire, très exactement. Autrement dit : les deux points de marge que Micron et Hynix viennent de gagner, c’est Cisco qui les paie. Le marché achète les deux histoires avec le même enthousiasme sans remarquer que c’est la même. Quand vous vendez le sable au prix du safran, quelqu’un, quelque part, fait la cuisine et pleure devant sa facture.

Le reste découle de la même mécanique : CoreWeave s’envole de 19%, Super Micro de 19%, Nebius de 34%, pendant que le logiciel se fait ramasser. Ce n’est pas un marché qui monte, c’est un marché qui se déplace en bloc d’un bord à l’autre du bateau. Ah, et Quantinuum a pris 28% pour sa première publication de société cotée, en annonçant fièrement un chiffre d’affaires annuel attendu entre 28 et 32 millions de dollars. Millions. Pour une boîte qui pèse 18 milliards.

Alors on attend quoi, maintenant ?

Le CPI, c’était le rendez-vous. Le marché a passé dix jours à l’attendre, il l’a eu, il l’a digéré en quarante minutes, et le S&P 500 a fini à 0,12% de son record du 7 août. Même pas capable d’aller le chercher. La cartouche est brûlée. Il reste le PPI de ce midi, les ventes de détail demain, et ensuite le désert. Un vrai, de deux semaines, avec la moitié des gérants sur un pédalo — c’est précisément dans ce genre de vide que les marchés font n’importe quoi. Et au bout du désert, il y a le 26 août. Le MÊME jour : le matin le PCE de juillet, la mesure d’inflation que la Fed regarde réellement, et le soir, après la clôture, les résultats de Nvidia.

Le prix de l’argent et le carburant du rallye, servis à huit heures d’intervalle. Ensuite Jackson Hole, puis le CPI d’août le 11 septembre, quatre jours avant la réunion des 15 et 16. Dans un monde normal, c’est le PCE qui commande, puisque c’est lui qui fixe le coût du capital pour tout le monde, y compris pour Nvidia. En 2026, le marché passera trente secondes sur le PCE et quatre heures sur la marge brute de Jensen Huang.

Le programme

Ce matin l’Asie est en fête : le Nikkei prend 1,6% avec un Topix à son record absolu et le Kospi s’envole de près de 5%. Les futures américains sont plats, le Brent traîne autour de 88 dollars malgré cinq mois et demi de guerre et un Ormuz fermé à 90%, et l’or grimpe de 0,6% à 4’434 dollars l’once. Au menu : le PPI à 14h30, LE rendez-vous de la journée, avec les inscriptions au chômage à la même heure. Hier l’Europe faisait la tête — Paris -0,46%, SMI -0,86% — on verra si le PPI suffit à la réveiller.

Dernière chose, et je la garde pour la fin parce qu’elle est trop belle. Elon Musk a tenu mardi une réunion générale chez SpaceX, et le titre a pris 10% hier sur ce seul discours. Il y a annoncé au passage que Starlink comptait 22 millions d’abonnés mobiles. Détail amusant : Starlink a terminé le trimestre avec environ 12 millions de clients fixes, et un journaliste de Barron’s a dû préciser noir sur blanc qu’il ne semblait pas que SpaceX ait secrètement lancé un téléphone portable. Personne n’a demandé d’où sortaient les dix millions manquants. Et si vous détenez un fonds indiciel américain, félicitations : vous venez d’acheter dix millions d’abonnés dont personne ne sait où ils habitent.

Passez une excellente journée, surveillez le PPI de 14h30, et on se retrouve demain pour les ventes de détail et pour boucler cette semaine de canicule en regardant tomber la pluie dimanche.

À demain !!!

Thomas Veillet
Morningbull.ch

« Il existe peu de domaines de l’activité humaine où l’histoire compte aussi peu que dans le monde de la finance. »

John Kenneth Galbraith