Le VIX a fini la séance à 14,5. C'est très exactement son niveau du 31 décembre 2025, cette époque bénie où personne n'imaginait une guerre dans le Golfe Persique, un blocus naval américain et un détroit d'Ormuz verrouillé à double tour. Depuis, on a eu les trois, et le baromètre de la peur est revenu se poser pile là où il était avant que le monde parte en vrille. Pendant ce temps, le S&P 500 signait un nouveau record absolu. Motif officiel : les prix à la production sont restés calmes en juillet. Motif réel : on cherchait une excuse pour acheter de la mémoire, encore, et on l'a trouvée.

Le monde à l’envers

Aux États-Unis, on a arrêté de se demander si la FED baissera les taux. On espère juste qu’elle ne les MONTE PAS. Hier, on a remis une couche avec les « SEULEMENT 4,7% » sur les prix à la production. Je dis « seulement » parce que le chiffre n’était pas pire qu’avant, ce qui suffit visiblement au bonheur général. N’oublions pas que 4,7%, c’est très au-dessus des hausses de salaires, et que Warsh veut ramener ça à 2% sans qu’on ait la moindre idée de sa stratégie — pour autant qu’il en ait une. Le doigt reste donc sur la gâchette de la hausse. Alors quand le PPI sort inchangé au lieu des +0,2% attendus, le marché ne se dit pas « super, l’économie va bien ». Il se dit : « super, on ne va pas se prendre une claque en septembre. » Nous avons officiellement révisé la définition de la BONNE NOUVELLE : dorénavant, c’est l’absence de mauvaise nouvelle.

Un truc positif quand même, profitez-en : la hausse n’était pas réservée à quinze titres, deux tiers de la cote était dans le vert et le Russell 2000 à son propre record. Côté obligataire en revanche, les taux courts baissent et la partie longue ne suit pas. Traduction : d’accord pour croire à la pause, pas d’accord pour croire au reste. L’investisseur en actions a la capacité de projection d’une portée de golden retrievers devant un bol de croquettes ; l’obligataire, lui, essaie encore de regarder à vingt ans. Et ce que dit le 30 ans, c’est qu’on ne voit pas comment Warsh et Trump vont s’en sortir. La dette fédérale vient de passer les 39’000 milliards.

Ormuz, ou l’art de fermer un détroit qui reste ouvert

Officiellement, le détroit est fermé et aucun navire ne passe sans l’autorisation de Téhéran. Officiellement toujours, Hegseth peut tenir son blocus « indéfiniment ». Sauf que le ministre américain de l’Énergie a lâché mardi qu’il transitait « près de 9 millions de barils » par jour dans ce couloir soi-disant verrouillé. Les experts appellent ça pudiquement des « flux clandestins ». Moi j’appelle ça une passoire avec un service marketing. Et pendant qu’on nous raconte la pénurie mondiale, les stocks de brut américains ont bondi de 17,4 millions de barils en une semaine et l’AIE a revu la demande mondiale en baisse de 1,6 million de barils par jour. Plus de pétrole que prévu, moins de gens pour le brûler. Le Brent s’est pris 2,15% à 87,07 dollars, et à la pompe ça n’a rien changé. Le prix du litre est corrélé au baril quand ça monte, et corrélé au compte en banque du patron de la station-service quand ça descend.

Là-dessus, Bessent est venu annoncer qu’il fallait « surveiller cet espace », avec le ton d’une bande-annonce : la semaine prochaine, les États-Unis appliqueront à l’Iran des mesures « comme on n’en a jamais vu dans l’histoire de l’isolement économique d’un pays ». Détail embêtant, l’Iran encaisse des sanctions depuis quarante-cinq ans sans lâcher un centimètre. On espère juste que ça marchera mieux que le plan de Bruno Le Maire pour mettre la Russie à genoux — lequel a surtout réussi à mettre la France à genoux.

Sandisk vend l’avenir jusqu’en 2030

Le vrai spectacle était là. +13,7% hier, et une journée investisseurs où la direction promet 15 à 19% de croissance annuelle entre 2028 et 2030 avec 80% de marge brute. Vous avez bien lu : 2030. À Wall Street, personne ne se risque à des prévisions à quatre ans, parce que déjà à six mois c’est de la science-fiction. Et là, une société de mémoire — l’industrie la plus violemment cyclique de toute la tech, celle qui a ruiné trois générations d’investisseurs — vient expliquer qu’elle a annulé le cycle jusqu’à la fin de la décennie. Le marché s’est regardé dans le miroir, s’est dit que c’était DÉLIRANT, puis a hurlé BUY, BUY, BUY.

Il faut dire que les chiffres donnent le vertige. DONC, la marge brute ajustée du dernier trimestre est ressortie à 84,6%, contre 26,4% un an plus tôt. Il y a un an, cette boîte gardait 26 centimes sur 100 dollars vendus ; aujourd’hui elle en garde 85. Ce n’est plus une marge, c’est un hold-up. Et le titre a pris plus de 3’000% sur douze mois. Le moteur, c’est que Sandisk verrouille ses ventes par des contrats pluriannuels avec huit clients. Malin, parce que ça lisse la volatilité. Terrifiant, parce que ça veut dire que les acheteurs sont tellement paniqués à l’idée de manquer de puces qu’ils signent aujourd’hui, à des prix de pénurie, pour des livraisons dans trois ans. Une marge de 80% sur un produit standardisé, ce n’est pas du génie industriel, c’est le thermomètre d’une pénurie. Et les thermomètres finissent toujours par redescendre.

Battre les attentes ne sert plus à rien

Cisco a publié des chiffres SUPÉRIEURS aux attentes, bénéfice comme chiffre d’affaires : -8,4%, pire performance du Dow, pour une marge brute tombée à 64,8% contre 67,5%, à cause du coût des composants — les mêmes qui font la fortune de Sandisk. Ce qui rentre chez l’un sort de la poche de l’autre, c’est ça une chaîne d’approvisionnement. Applied Materials bat ET relève ses prévisions : -4% après la clôture. Pendant ce temps, Workday a pris 17,8% sans rien publier du tout, juste parce que Reuters a raconté qu’un fonds discutait de son rachat. Publier d’excellents résultats vous coûte 8%. Se faire draguer par un fonds vous en rapporte 18. Je crois que c’est clair.

Le run-rate

Vous allez l’entendre partout ces prochains mois, alors autant s’habituer tout de suite. Le « run-rate », c’est prendre le chiffre d’affaires du dernier mois, le multiplier par douze, et l’annoncer comme un chiffre d’affaires annuel. Exactement comme si vous alliez voir votre banquier avec votre meilleur mois multiplié par douze. Sur une boîte qui ralentit, ça devient une arme de destruction massive. Pourquoi je vous raconte ça ? Parce qu’OpenAI est sur un run-rate de plus de 40 milliards et qu’Anthropic viserait 2’000 à 3’000 milliards de valorisation pour son entrée en bourse d’octobre — une société qui n’existait pas il y a cinq ans, au niveau de Broadcom ou de TSMC. Pendant ce temps, OpenAI nommait hier son troisième directeur des revenus en moins d’un an. Tout est parfaitement sous contrôle.

Le programme

Ce matin, les futures américains sont inchangés, le Brent traîne autour de 87 dollars et l’Asie est bien orientée dans le sillage des valeurs de mémoire. Au menu : ventes au détail américaines à 14h30 — LE rendez-vous du jour, le seul moyen de vérifier si le consommateur tient encore debout —, stocks des entreprises à 16h00, confiance du consommateur du Michigan dans la foulée.

Dernière chose, parce que c’est le symptôme de l’époque : Reddit entre dans le S&P 500 mardi prochain, et le titre s’est envolé de 12,6% après la clôture. Un forum où des anonymes se traitent de tous les noms entre deux mèmes de chat rejoint l’indice des cinq cents plus grandes entreprises américaines, avec un titre en baisse de 31,2% depuis janvier parce que l’IA siphonne son trafic en s’entraînant sur ses propres conversations. Et le plus beau, c’est la mécanique : mardi matin avant l’ouverture, tous les fonds indiciels de la planète devront en acheter. Automatiquement. Y compris votre troisième pilier. Vous serez actionnaire de r/wallstreetbets sans avoir jamais cliqué sur quoi que ce soit.

Passez un excellent vendredi et un excellent week-end. On se retrouve lundi pour découvrir à quoi ressemblent des sanctions « comme on n’en a jamais vu dans l’histoire de l’isolement économique » — et sûrement un tweet ravageur du Président au retour du golf.

Cette chronique est la version courte de ce que j’écris tous les matins – la version longue avec beaucoup plus de contenu et de détails et dorénavant sur le site Morningbull.ch – pour 19 CHF par mois, vous aurez accès à la chronique, à l’audio, aux bullets points et à bien d’autres choses.  

À lundi !

Thomas Veillet
Investir.ch

« La justice, c’est comme la Sainte Vierge, si on la voit pas de temps en temps, le doute s’installe. »
Michel Audiard