Pendant 90 minutes, tout allait bien. La Fed a monté ses taux de 25 points de base, pour la première fois depuis 2023, à l'unanimité, exactement comme prévu. Le S&P prenait 0,5%, le 10 ans reculait, et tout le monde se félicitait d'avoir enfin une banque centrale avec une colonne vertébrale. Puis Kevin Warsh a ouvert la bouche. Une petite phrase, « retirer une dose d'accommodation », et le Dow a fini en baisse de 1,2%, au plus bas depuis la mi-juin, pendant que le 10 ans repassait au-dessus de 5%. Le marché a acheté la hausse de taux et vendu le type qui l'expliquait.

LA VERSION EXPRESS

Petit problème de timing ce matin – il n’y a pas d’audio, mais si vous ne voulez VRAIMENT PAS LIRE, il y a la version vidéo qui a été publiées cette nuit :

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La dose de trop

La hausse, tout le monde s’en fichait : les marchés la donnaient à 93%. Le communiqué tenait en 4 phrases (l’économie va bien, l’inflation non, on serre la vis), le pétrole n’y était même plus cité, et le graphique à points ne prévoyait qu’UNE hausse de plus cette année, puis rien en 2027. Un cycle de hausse version light, sans sucre et sans conséquences. Et puis Warsh a parlé de « dose d’accommodation ». Traduction : même à 3,75-4%, la politique monétaire est encore trop généreuse. Alors elle devient restrictive à combien ? 4,5% ? 5% ? Personne ne sait, et Warsh refuse de le dire, parce qu’il n’est « pas dans le business de la forward guidance ». En gros : démerdez-vous sans moi. Résultat, la Fed annonce 1 hausse, le marché en intègre désormais 3, en décembre, en janvier et en avril.

Le meilleur

Mais le meilleur moment, c’est quand un journaliste lui a demandé comment il pouvait parler d’un retour « rapide » à 2% d’inflation alors que ses collègues ne l’attendent pas avant 2029. Réponse, je cite : « Ce ne sont pas mes prévisions. Ce sont les prévisions de mes 18 collègues. » Le patron de la Fed dirige un comité dont il ne partage pas les prévisions, et il refuse de donner les siennes. C’est le capitaine qui vous explique que le cap affiché à l’écran, c’est celui de l’équipage, et que le sien est TOP SECRET. On sait qu’on va quelque part. On ne sait juste pas où.

Le 2 ans a parlé

Le taux à 2 ans, le thermomètre de la Fed, a fait un aller-retour express : -6 points de base avant l’annonce, +6,5 à la clôture, à 4,72%, au plus haut depuis juillet 2024. Soit plus de 70 points de base au-dessus du haut de la fourchette de la Fed. En clair, le marché obligataire pense que la Fed a déjà 2 ou 3 hausses de retard. Le 10 ans, lui, a refermé à 5%, au plus haut depuis juillet 2007. Et pour ceux qui trouvent que tout ça reste théorique : le taux hypothécaire américain à 30 ans est à 7,19%, plus d’un point au-dessus de l’an dernier. Sur un prêt de 400’000 dollars, ça fait 265 dollars de plus par mois, 95’000 dollars sur 30 ans. Une voiture neuve, une chinoise bien équipée, offerte à la banque pour avoir signé un an trop tard.

L’indépendance sur ordonnance

Côté Maison-Blanche, la diarrhée verbale a fait le plein. Kevin Hassett, le conseiller économique de Trump, avait prévenu qu’il était « important que la Fed ne touche à rien avant une élection afin de préserver son indépendance ». Pour prouver qu’elle est indépendante, la Fed doit donc faire ce que le gouvernement lui demande. Et la prétendue tradition électorale n’existe même pas : la Fed a bougé ses taux aussi près d’un scrutin en 1998, 2004, 2008, 2018 et 2022. Pendant ce temps, Tonton Donald menace d’arrêter de commercer avec les pays excédentaires si la Fed ne baisse pas ses taux. Pour punir sa propre banque centrale, il menace le reste de la planète.

Et hier soir, le porte-parole de la Maison-Blanche a jugé la décision « malheureuse », puisque l’inflation serait « entièrement due » au choc énergétique au Moyen-Orient. Deux jours plus tôt, Papy Trump expliquait pourtant que le diesel flambait à cause de la guerre en Ukraine, « pas de l’Iran ». Donc l’inflation vient entièrement du Moyen-Orient, sauf le diesel, qui vient d’Ukraine, et ce n’est de toute façon pas la faute de la guerre que l’Amérique mène en Iran depuis le 28 février. Un conseil de classe de gamins de 4 ans aurait plus de cohérence. En janvier, Trump prévenait déjà : « Le problème, c’est qu’ils changent une fois qu’ils ont le poste. » Combien de temps avant que Warsh devienne « le pire président de la Fed de l’histoire » ? Je prends les paris. Je dis avant Noël.

Ceci était la version courte

La vraie, celle où je raconte pourquoi le baril souffle mais pas la pompe, comment le diesel a battu un nouveau record, pourquoi un transporteur routier s’est fait défenestrer de 13%, et pourquoi les banques se sont fait laminer alors que les taux montent (cherchez l’erreur), arrive tous les matins à 7h dans la boîte mail des abonnés de Morningbull.ch.

Pas de banquier central qui refuse de vous dire où il va. Pas de conseiller qui vous vend l’indépendance à condition d’obéir. Juste un ancien trader qui se lève beaucoup trop tôt pour vous traduire ce cirque en français, avant que votre banquier ne vous appelle pour vous annoncer que votre taux a augmenté. Effet secondaire connu : la prochaine fois qu’un patron de banque centrale parlera de « dose d’accommodation », vous serez le seul à la table à comprendre pourquoi tout le monde vend.

→ Morningbull.ch. Abonnez-vous, et demain matin à 7h, on regarde ensemble jusqu’où Kevin veut aller.

Passez une excellente journée, une bonne fin de nuit, et on se voit vendredi pour faire le point.

À demain !!!

Thomas Veillet
Investir.ch

« La seule fonction de la prévision économique est de rendre l’astrologie respectable. »

John Kenneth Galbraith