Mercredi soir, la Fed monte les taux et le marché fait la gueule. Jeudi matin, le marché secoue la tête, égalise le sable, et décide que finalement c'était une bonne nouvelle. Le Nasdaq prend 1,7%, le S&P 1,1%, et les rendements obligataires se détendent enfin. La logique du jour est donc la suivante : la banque centrale a rendu l'argent plus cher, donc l'argent est devenu moins cher, et c'est bien. Ce matin, le Japon monte ses taux à leur plus haut niveau depuis trente et un ans, Jensen Huang promet de vendre deux fois plus de puces l'an prochain, et tout monte. Cherchez la cohérence. Je vous laisse faire, j'ai un train à prendre.

L’Audio du 18 septembre 2026

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Le pétrole baisse, et c’est hilarant

Le vrai moteur de la séance, c’est le baril. Le Brent est passé sous les 104, le WTI a touché les 100 dollars — mais en descendant, cette fois. Et quand le baril baisse, l’inflation importée baisse, donc les taux baissent, donc les actions montent. Neuf secteurs du S&P sur onze dans le vert, la technologie +2,2%, les semi-conducteurs +3%.

Sauf qu’il faut regarder POURQUOI il baisse. Officiellement, l’Arabie saoudite transfère du brut de navire à navire au large d’Oman, et son oléoduc Est-Ouest, celui qu’un drone a transformé en barbecue la semaine dernière, devrait retrouver la moitié de sa capacité. On évite de préciser « dans six semaines », parce que c’est moins drôle. Officieusement : la Chine aurait demandé en privé à l’Iran de tenir ses Houthis en laisse, après les supplications des Saoudiens. Donc la solution au plus gros choc énergétique depuis les années 70 ne viendra ni de la diplomatie américaine, ni des porte-avions, ni des vingt-sept déclarations quotidiennes de la Maison-Blanche. Elle viendra d’un coup de fil de Pékin.

La grande décision

Et pendant ce temps, Papy Trump expliquait à Axios qu’il a « une grande décision à prendre » : débarquer et anéantir les gardiens de la révolution, ou pas. Avec lui, tout peut arriver, dit-il. Juste au cas où quelqu’un n’aurait pas encore compris qu’il est complètement barje et capable d’envoyer 100’000 Marines à la boucherie juste pour voir. Le type censé gérer cette crise pétrolière parle de raser un pays de 90 millions d’habitants comme il choisirait entre burger et cheeseburger. Le marché, lui, est monté. Parce que dans la même journée, il avait aussi dit que la guerre touchait « peut-être » à sa fin. On achète le « peut-être », on ignore le « anéantir ». Il faut suivre.

Le chiffre dont personne ne parle

Le 10 ans américain a lâché sept à neuf points de base pour revenir vers 4,93%, après avoir tapé 5,02% mercredi soir. Première détente en neuf séances. Et là je me souviens comme si c’était hier — surtout parce que C’ÉTAIT hier — qu’on nous expliquait que l’obligataire avait deux ou trois hausses de retard à intégrer et que ça allait faire très mal. Vingt-quatre heures plus tard, la Fed fait un super boulot et Nvidia va doubler ses ventes. Vous vous souvenez qu’on parlait d’Apocalypse à cause de l’IA ce week-end ? Non, bien sûr. C’est oublié.

Sauf qu’il y a UN CHIFFRE qui mérite qu’on repose la tasse. Un stratège a sorti le calcul des performances glissantes sur cinq ans du 10 ans américain, depuis 1900. DONC : sur les cinq dernières années, l’obligation d’État américaine — l’actif sans risque, celui sur lequel on valorise absolument tout dans l’Univers — vient de signer sa PIRE performance depuis plus d’un siècle. Pire que 1929. Voilà ce qui arrive quand on laisse l’argent gratuit pendant une décennie. Ce n’est pas une crise, c’est une lente dissolution, et personne n’en parle parce que ça ne fait pas de bruit. Un krach obligataire, ce n’est pas la une du Wall Street Journal avec des traders qui sautent par la fenêtre. Ça fond dans un congélateur pendant cinq ans, et le jour où on ouvre la porte, on s’aperçoit que tout est pourri et que ça sent la mort.

Exemple concret : Bank of America. La banque a acheté 506 milliards d’obligations à des taux misérables au début de la décennie. Pertes latentes à fin juin : 82 milliards. Avec la remontée des taux du trimestre, ça pourrait dépasser 90 milliards. Comptablement tout va bien, le paquet est classé « À DÉTENIR JUSQU’À L’ÉCHÉANCE », ce qui est la version bancaire du tiroir où l’on met la facture en espérant que ça se règle tout seul. Maturité moyenne : trente ans. Donc on rouvre le tiroir en 2051. À ce moment-là, Moynihan aura 91 ans et moi je serai probablement mort, ce qui règle élégamment la question de la responsabilité.

Tokyo s’en fout, Jensen fait le VRP

Ce matin, la Banque du Japon monte ses taux à 1,25%. Plus haut niveau depuis 1995. La dernière fois que l’argent coûtait aussi cher à Tokyo, Windows 95 venait de sortir, Amazon ne vendait que des bouquins et Nick Leeson coulait la Barings. Réaction du Nikkei à cette nouvelle historique : +1%. On monte les taux et on achète de la tech endettée. La toute grande classe. Détail savoureux : l’inflation japonaise est à 1,7%, SOUS les attentes. La BoJ monte donc ses taux dans une économie où l’inflation ralentit, pendant que la Fed les monte parce qu’elle accélère. Deux banques centrales, la même décision, des raisons opposées. C’est plus facile de faire de la politique monétaire quand on peut justifier n’importe quoi avec n’importe quelle donnée.

Pendant ce temps, Jensen Huang était en Écosse, à un sommet avec le roi Charles III — kilts, châteaux, et au milieu un type en veste de cuir noir qui vend des puces. Il annonce vendre deux fois plus de puces l’an prochain. Le titre prend 2,5%, tout le monde applaudit, même le Roi, qui ne comprend de toute façon pas de quoi on parle. Deux remarques. Un : Nvidia ne publie pas le nombre de puces qu’elle vend. Promettre de doubler un chiffre que personne ne connaît et que personne ne vérifiera, c’est un chef-d’œuvre absolu de communication financière. Deux, et celle-là me fait ricaner : il était là pour parler de SÉCURITÉ de l’IA. Il a déclaré, sérieusement, que « quand un produit n’est pas sûr, on devrait le retenir » — avant d’enchaîner sur le fait qu’il va en vendre deux fois plus. C’est le mec qui vous explique les dangers de la vitesse en vous vendant un moteur deux fois plus gros et en vous suppliant d’accélérer dans le virage, parce que ça passe large.

Et le meilleur du jour : Generac a bondi de 18,3%, meilleure performance du S&P, après un contrat de 2,4 milliards avec Amazon pour fournir des GROUPES ÉLECTROGÈNES à ses data centers. En 2026, la façon la plus rentable de jouer l’intelligence artificielle, c’est de vendre des gros diesels à ceux qui n’ont plus assez d’électricité. Toute la révolution technologique du siècle repose, à la fin, sur un mec avec une clé de douze et un bidon de gasoil.

L’anecdote qui me fait mourir de rire

La dette sur marge aux États-Unis — l’argent que les investisseurs empruntent à leur courtier pour acheter des actions à crédit — a bondi de 37 milliards en août, à 1’450 milliards. Deuxième plus haut niveau de l’histoire. Depuis fin 2022, l’emprunt des investisseurs a explosé de 847 milliards, soit 140%. Pendant ce temps, le S&P 500 est monté de pratiquement 100%. Donc on emprunte nettement plus vite que le marché ne monte. Rapporté au PIB américain, ça fait 4,5%, record absolu. Au sommet de la bulle internet en 2000, on était à 2,8%. En 2021, à 3,6%. Les deux fois, ça s’est hyper-bien terminé. Mais cette fois c’est différent, ÉVIDEMMENT !!!

Ça, c’était la version courte. La vraie chronique fait quatre pages, elle sort tous les matins à 7 heures, et elle contient tout ce que je n’ai pas eu la place de mettre ici. Si vous voulez la recevoir avant que le marché ouvre — et accessoirement soutenir un type qui se lève à 3h du matin pour lire 80 pages de dépêches à votre place —, c’est sur Morningbull.ch. On vient de franchir la barre des 500 abonnés. Merci ! Mais bon, j’aimerais bien qu’on soit 1’000 avant la fin de l’année. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Passez une excellente journée et on se revoit lundi pour la suite du feuilleton : la grande décision de Trump, et sans doute un nouveau record du diesel dont ce sera la faute de quelqu’un d’autre pendant que les Saoudiens transvasent leur pétrole au milieu de la mer.

À lundi !

Thomas Veillet
Investir.ch

« Far more money has been lost by investors preparing for corrections, or trying to anticipate corrections, than has been lost in corrections themselves. » — Peter Lynch