Croître ou mourir. Cette hyperbole a longtemps résumé le fonctionnement du marché de l’emploi américain.
Par Enguerrand Artaz, Stratégiste et et Michel Saugné, CIO

Avec une statistique pour symbole: depuis le milieu des années 1950, quand la croissance annuelle de l’emploi américain[1] est tombée sous la barre des 1%, cela a toujours été accompagné ou suivi par une récession, au maximum deux trimestres plus tard. Ce seuil fatidique a été franchi en juin dernier. Pourtant, 6 mois plus tard et bien que la croissance annuelle de l’emploi soit tombée à 0,4% en décembre, les Etats-Unis paraissent loin de la récession. Certes, le début d’une récession, selon la définition du National Bureau of Economic Research, n’est toujours fixé qu’a posteriori. Néanmoins, au regard des critères utilisés pour le définir, difficile d’imaginer que les Etats-Unis en soient à l’orée.
Ce constat pose une question de fond: la structure de l’économie américaine et, plus spécifiquement, celle du marché du travail ont-elles changé au point qu’une atonie de l’emploi ne soit plus synonyme de ralentissement économique majeur? Plusieurs arguments vont en ce sens. En particulier, l’augmentation continue du déficit budgétaire américain depuis 10 ans, en déconnexion avec les fondamentaux économiques. En effet, depuis l’après-guerre, on constate aux Etats-Unis une forte corrélation entre le taux de chômage et le déficit budgétaire, ce dernier augmentant en parallèle du chômage dans les phases de récession, puis se résorbant dès lors que la situation de l’emploi commence à s’améliorer. Cette corrélation a pris fin au milieu des années 2010 avec, depuis lors, un déficit qui s’accroît tendanciellement, en parallèle d’un chômage de plus en plus faible. Plusieurs évènements ont jalonné cette déconnexion progressive: la mise en place du système de sécurité sociale baptisée «Obamacare» en 2013-2014, les baisses d’impôts du 1e mandat de Donald Trump en 2017, le soutien à l’économie pendant la période de confinement pandémique en 2020 et les plans de relance de l’administration Biden en 2021.

Un marché de l’emploi plus résilient et moins flexible, sur fond de hausse des dépenses sociales: les Etats-Unis commenceraient ainsi à se rapprocher du fonctionnement de certaines économies européennes, dans lesquelles le marché de l’emploi présente une forte inertie. Toutefois, il ne s’agit sans doute pas de la seule explication. L’offre et la demande de travail ont aussi été profondément bouleversées depuis la période covid. La demande s’est nettement réduite au cours des derniers trimestres, sur fond d’incertitude économique – notamment liée aux droits de douane – et de réduction des coûts des entreprises d’une part et, d’autre part, avec l’adoption rapide de l’IA dans certains secteurs. Cela n’a pas provoqué d’envolée du chômage car, en parallèle, l’offre de main d’œuvre a été doublement réduite. D’abord par une baisse de l’emploi des plus de 55 ans; le taux de participation de cette classe d’âge a nettement chuté pendant le covid et a continué depuis à s’effriter, alors que le taux de participation est revenu à la normale pour les autres classes d’âge. Ensuite par la forte baisse de l’immigration depuis l’été 2024, intensifiée depuis le retour au pouvoir de Donald Trump.
Cette réduction de la main d’œuvre disponible, couplée au souvenir des difficultés rencontrées post-covid pour reconstituer les effectifs, semble inciter les entreprises à n’ajuster leurs effectifs qu’avec parcimonie, en lieu et place des coupes franches qu’elles auraient peut-être faites à d’autres époques. Cela s’ajoute au soutien budgétaire pour expliquer que la dégradation du marché de l’emploi est très progressive et n’affecte pas, pour l’heure, la dynamique de croissance.
Sans causer d’effondrement, on peut toutefois redouter qu’une faible dynamique de l’emploi se traduise par une faible hausse des revenus du travail avec in fine un impact sur la consommation. Néanmoins, les ménages américains semblent disposer de certaines réserves de consommation additionnelle. D’abord, le recours au crédit est modéré, avec des encours de crédits à la consommation représentant 22% du revenu disponible, soit le plus faible chiffre – hors covid – depuis la fin des années 1990. Avec des taux d’intérêt qui devraient se réduire dans le sillage des baisses de taux de la Fed, le recours au crédit pourrait aisément augmenter. Ensuite, bien qu’inférieur à la moyenne long terme, le taux d’épargne reste encore confortable et loin des plus bas atteints par exemple au milieu des années 2000, ce qui sous-entend un potentiel de consommation additionnel même sans progression des revenus du travail. Enfin, et bien que cela soit difficilement mesurable par les agrégats économiques traditionnels, la progression continue des actifs financiers est positive pour l’«effet richesse», augmentant ainsi la propension marginale à consommer.
Les données des prochains mois nous apporteront une réponse définitive. Toutefois, alors qu’il était inenvisageable au cours des dernières décennies, le scénario d’une croissance américaine résiliente malgré un marché de l’emploi sans croissance paraît désormais de l’ordre du possible.
Rédaction achevée le 09.01.2026
[1] Au sens des créations d’emploi « Non Farm Payrolls »
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