Dans cet entretien, May Ling Wee, gérante d’actions chinoises, répond aux principales préoccupations des investisseurs vis-à-vis de la Chine, notamment l’incidence des tensions commerciales, les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) et les enjeux démographiques. Elle explique également comment ce contexte créé des opportunités d'investissement et pourquoi certains secteurs sont plus prisés que d’autres.

Que pensez-vous de l’évolution récente des tensions commerciales sino-américaines et quel est selon vous l’impact sur l’économie chinoise jusqu’à présent?

Dans la mesure où les relations entre les États-Unis et la Chine évoluent en permanence, nous ne pouvons faire que des hypothèses hasardeuses sur l’issue finale de cette situation. En l’état actuel des choses, nous ne sommes guère optimistes quant à un accord à court terme. Cette guerre entre les États-Unis et la Chine n’est pas seulement commerciale, elle constitue également une lutte acharnée pour la supériorité technologique et économique et l’influence géopolitique. Nous pensons donc que cette « guerre » va durer sans perspective de résolution rapide.

L’impact le plus direct et le plus marqué sur la Chine a concerné la confiance des dirigeants d’entreprises domestiques et leur volonté d’investir. Les chiffres du commerce chinois en pâtissent déjà. Le total des échanges commerciaux du pays est en baisse alors que les statistiques commerciales des fournisseurs de la Chine, comme les exportations du Vietnam et de Taïwan vers les États-Unis, ont mieux résisté.

Le secteur manufacturier chinois a lui aussi souffert. Les investissements dans le matériel électronique et les industries légères ont à peine augmenté depuis le début de l’année, ce qui marque un tournant par rapport à la croissance qui avait régulièrement oscillé entre 5 % et 13 % au cours des années précédentes. La Chine est un maillon essentiel des chaînes d’approvisionnement mondiales dans l’électronique, un secteur qui a bénéficié de la croissance des investissements privés domestiques et étrangers. Le transfert de la fabrication des produits à faible valeur ajoutée vers les pays asiatiques voisins avait déjà commencé avant les répercussions néfastes des guerres commerciales. En effet, la Chine avait déjà perdu son avantage concurrentiel face aux pays à bas coûts et à main d’œuvre moins qualifiée comme le Vietnam, le Cambodge et l’Indonésie. Ce processus de relocalisation va se poursuivre, voire s’accélérer, dans la mesure où les dirigeants d’entreprises évaluent en permanence les bienfaits de la diversification de leurs appareils productifs.

Le principal enjeu de la guerre commerciale concerne la suprématie technologique et sa capacité à apporter des avantages économiques (via les gains de productivité) et géopolitiques. Les mesures douanières et non-douanières ne feront que renforcer la détermination de la Chine à devenir auto-suffisante et indépendante sur le plan technologique. Les États-Unis ont à leur disposition de nombreux leviers qui ne sont pas commerciaux. Le principal point faible de la Chine est sa dépendance aux technologies étrangères, notamment les semi-conducteurs.

Ces derniers étant des composants essentiels dans de nombreux secteurs, si un seul vient à manquer, c’est tout l’écosystème du produit final qui peut s’effondrer. Les autorités chinoises seront encore plus résolues à soutenir et assurer le développement de ses propres entreprises afin qu’elles soient compétitives et auto-suffisante sur la chaîne d’approvisionnement technologique. Nous anticipons donc une forte augmentation des dépenses et des mesures de soutien pour la recherche et développement (R&D) de la part des groupes technologiques et industriels chinois pour devenir auto-suffisants.

Pour être autorisée à devenir membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Chine a accepté d’accroître l’accès des entreprises étrangères à son marché. Le pays protégeait ses industries domestiques en imposant aux entreprises étrangères de mettre en place des joint-ventures avec des partenaires locaux, comme dans l’automobile et l’assurance-vie. Mais il ne veut pas être vu comme isolationniste et souhaite rester un acteur de poids du commerce mondial de biens et de services.

C’est pourquoi nous avons observé une accélération du mouvement de déréglementation de l’actionnariat étranger dans les secteurs de l’automobile et de la finance. La levée des restrictions devrait permettre aux compagnies d’assurance, aux maisons de courtage et aux sociétés de gestion étrangères installées en Chine d’être propriétaires de leurs activités et de renforcer leur présence géographique. Le secteur financier chinois bénéficiera donc de l’apport des bonnes pratiques et des expertises étrangères, de gammes de produits de meilleure qualité et d’une concurrence plus vive.

La croissance soutenue de la Chine au cours des dernières décennies a eu des impacts négatifs sur la société et l’environnement et, désormais, le pays doit lutter contre l’augmentation des inégalités et le vieillissement de la population. Comment les critères ESG sont-ils traités dans vos portefeuilles?

Investir en Chine est une activité complexe. Sur le plan environnemental, les autorités ont massivement investi dans les énergies renouvelables après avoir financé pendant des années les industries lourdes et extractives, le textile et la fabrication de produits électroniques. Le pays est désormais plus riche et ses habitants exigent de meilleures conditions de vie. Pour créer une croissance durable, les politiques menées ont encouragé les investissements dans les sources d’énergies renouvelables via un système de subventions. Elle impose au secteur des industries lourdes des normes plus strictes pour le déploiement d’une véritable politique environnementale, ce qui va pénaliser de nombreuses petites entreprises n’ayant pas la taille et les ressources nécessaires pour investir dans de tels équipements.

Nous avons découvert comment exploiter ces opportunités. Dans le secteur de la distribution de gaz naturel en Chine, l’initiative gouvernementale « Battle for Blue Sky » (un plan triennal visant à assainir l’air) et les initiatives pour remplacer le charbon par du gaz naturel dans le nord de la Chine continueront de stimuler la demande en gaz pendant très longtemps. Toutefois, le fait d’investir uniquement dans les secteurs jugés prioritaires par le gouvernement n’est pas toujours suffisant. Bien souvent, les subventions et les initiatives pour promouvoir un secteur en particulier implique des investissements privés et publics massifs. Cela a notamment été le cas dans l’éolien, le solaire et les véhicules électriques, qui ont fini par souffrir de surcapacités et d’une marge de manœuvre limitée sur les prix pour les acteurs de ces secteurs.

L’économie chinoise est vaste, sa population est importante (1,4 milliard d’habitants) et son territoire est gigantesque. Chaque province chinoise constitue presque un marché à part. Les inégalités sont palpables, le coefficient Gini* du pays est élevé et le pouvoir d’achat varie considérablement d’une province et d’une région à l’autre.

En investissant en Chine, on se rend compte que les entreprises bénéficiant d’une marque, d’un maillage et d’une envergure nationale parviennent souvent à développer des gammes de produits via de multiples marques, ce qui leur permet de pratiquer des prix différents en fonction des moyens financiers d’une clientèle très variée. Cela peut être le cas d’un fabricant d’appareils électroménagers qui s’appuie sur plusieurs marques pour s’adapter aux moyens financiers de leurs clients.

Aujourd’hui, plus de la moitié de la population chinoise produit un PIB par habitant inférieur à la moyenne nationale de 10 000 dollars américains. Toutefois, le phénomène d’urbanisation devrait attirer quelques 150 millions de nouveaux habitants dans les villes au cours des dix prochaines années, donnant ainsi l’occasion aux entreprises de monter en gamme pour exploiter l’augmentation des revenus de la population. Les entreprises nationales vont donc pouvoir décliner leur offre de produits pour répondre aux besoins de chacun de leurs segments de consommateurs en quête de produits à plus haute valeur ajoutée.

Le ralentissement démographique de la Chine va progressivement devenir un problème épineux. La population en âge de travailler (15-64 ans) n’augmente plus, alors que les rangs de la cohorte de plus de 65 ans ne cessent de grossir. Le pays enregistre néanmoins chaque année l’arrivée d’un nombre élevé de nouveaux actifs. Dans les secteurs manufacturiers, nous privilégions les entreprises qui continuent à investir dans la R&D pour renforcer l’automatisation et rationaliser leurs processus de production, accroître leur productivité et réduire le nombre de travailleurs sur les lignes de production. Nous estimons par ailleurs que le patrimoine accumulé par une population qui vieillit offre des opportunités dans les secteurs des services comme l’assurance-vie, la gestion de fortune et les voyages. Le taux de pénétration des assureurs est faible en Chine par rapport au PIB, d’où un déficit de protection important. La main d’œuvre qui est désormais bien établie et les nombreux entrepreneurs chinois veulent protéger leur patrimoine et valoriser leurs actifs, dans une optique de transfert générationnel de richesse et dans la perspective de la retraite.

Quelles sont les perspectives des actions chinoises en matière de valorisation ? Selon vous, quels sont les secteurs qui offrent les opportunités d’investissement les plus intéressantes?

Depuis la crise financière mondiale, le marché onshore chinois (indice CSI 300) et le marché de Hong Kong (indice Hang Seng) se traitent à des niveaux inférieurs à leur ratio moyen cours/bénéfices, tandis que les actions offshore (indice MSCI China) se négocient à des niveaux proches de ce ratio.

Nous nous intéressons toujours au secteur chinois de la consommation. Au-delà de la consommation cyclique et non-cyclique, ce secteur couvre également l’assurance-vie, la santé, l’automobile et l’Internet. La guerre commerciale et l’imposition de nouveaux droits de douane auront inévitablement un impact négatif sur la consommation et la confiance des entreprises. Toutefois, la demande des ménages est relativement plus stable et moins volatile que celle des entreprises. Cela s’explique par des prix unitaires plus faibles et le caractère abordable des produits de consommation, et par la capacité des entreprises du secteur de la consommation à monter en gamme et à ajuster leur offre de produits.

Les grandes entreprises affichent des taux de pénétration et d’adoption en hausse et enregistrent des gains de parts de marché dans des secteurs comme les réservations de voyages sur Internet, le commerce en ligne et les cours de soutien scolaire. Et pourtant, l’environnement macroéconomique se dégrade. Nous apprécions également le secteur du jeu à Macao du fait d’une puissante génération de flux de trésorerie, alors que le phénomène de «mass gaming» (qui représente une part importante des bénéfices de certains fournisseurs de service) résiste bien, grâce notamment à un meilleur accès aux infrastructures pour les habitants du continent à Macao.

 

*Coefficient Gini: indicateur couramment utilisé des inégalités de revenu qui synthétise l’ensemble des revenus distribués à l’échelle d’un pays en un seul chiffre situé entre 0 et 1: plus le chiffre est élevé, plus les inégalités le sont également.

 


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