Après plus de 8 ans passés aux commandes de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jerome Powell a donc présidé son dernier comité de politique monétaire le 26 avril dernier. Il s’est livré pour la dernière fois à l’exercice de la conférence de presse restitutive, rendez-vous tant suivi par les acteurs de marché.
Par Enguerrand Artaz, Stratégiste et et Michel Saugné, CIO

Et si comme toujours avec cet élève modèle de Princeton, la forme a été feutrée et habilement tournée, on perçoit derrière la façade les signes d’une transition moins fluide qu’à l’accoutumée à la tête de la plus puissante banque centrale du monde. Certes, Jerome Powell a affirmé que, s’il entendait rester au conseil des gouverneurs comme la loi l’y autorise, il n’agirait pas comme un «président de l’ombre», laissant à son successeur, Kévin Warsh, le soin d’incarner la nouvelle direction de la Fed. Mais les fractures au sein de l’institution n’en sont pas moins apparentes.
De manière ironique, alors que Jerome Powell est considéré comme un homme de consensus, sa dernière réunion s’achève avec un nombre de dissidents au plus haut depuis les années 1990. Comme à son habitude, Stephen Miran, nommé par Trump, s’est opposé au maintien du statu quo sur les taux, favorisant une baisse de 0,25%. Mais trois autres gouverneurs se sont également opposés, dans le sens inverse. Si Beth Hammack, Neel Kashkari et Lorie Logan ont soutenu la décision de garder les taux inchangés, ils se sont en revanche prononcés contre le maintien d’un biais accommodant dans le communiqué du FOMC[1]. Une double fracture qui symbolise les deux forces contraires auxquelles est confrontée la Fed et que va devoir tenter de concilier le future président Kévin Warsh.

D’un côté, la volonté quasiment obsessionnelle de Donald Trump de voir la banque centrale baisser ses taux directeurs, symbolisée par la position ultra-accommodante de son lieutenant Stephen Miran. De l’autre, une réalité économique américaine de moins en moins compatible avec une telle orientation. L’inflation sous-jacente, selon la mesure PCE[2] utilisée par la Fed, s’établit à 3,2%, un niveau bien supérieur aux objectifs de la banque centrale. Et si ce chiffre est en partie dû à l’effet retardé de la hausse des droits de douane, qui devrait se dissiper ces prochains mois, il n’intègre pas d’éventuels effets de second tour liés à la situation au Moyen-Orient. Quant à l’autre mandat de la Fed, l’emploi, sa situation s’améliore sensiblement. Les derniers chiffres, ainsi que les révisions des données de 2025, accréditent l’idée que le marché du travail américain, après avoir touché un point bas à l’été dernier, est au présent au début d’une phase de réaccélération.
Si cette situation n’impose évidemment pas un resserrement monétaire, compte tenu de niveaux de taux réels déjà élevés aux Etats-Unis, elle ne justifie pas davantage les fortes baisses de taux pour lesquelles ne cesse de plaider Donald Trump. Se pose alors ce qui pourrait être la principale question pour la Fed dans les prochains mois : quid de son indépendance ? Alors que Jerome Powell s’est toujours érigé en garant de son autonomie, il s’est montré assez inquiet dans les derniers moments de son ultime conférence de presse, qui se sont transformés en plaidoyer pour l’indépendance de la banque centrale, qu’il juge aujourd’hui «à risque».
Et de renvoyer la balle à son successeur, qui a assuré lors de son audition au Sénat qu’il ne se laisserait pas influencer par le locataire de la Maison Blanche. Une manière de lui signifier que, bien qu’il déclare le «croire sur parole», il se positionnera comme garde-fou si Kévin Warsh était tenté de suivre aveuglement les directives présidentielles au mépris de la réalité économique. En somme, Jerome Powell a prononcé son dernier discours de président de la Fed, mais il n’a peut-être pas dit son dernier mot.
Rédaction achevée le 30.04.2026
[1] Federal Open Market Committee
[2] Indice des Prix des Dépenses de Consommation Personnelle
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