Longtemps réticent à s’associer au complexe militaro-industriel, le berceau américain des nouvelles technologies a radicalement changé de stratégie au cours des dernières années. Un pari controversé qui commence cependant à lui rapporter gros.

En juin dernier, sur une base militaire située à proximité du Pentagone, Andrew Bosworth, directeur de la technologie de Meta, Shyam Shankar, son homologue de Palantir, Bob McGrew et Kevin Weil, respectivement ancien directeur de la recherche et chef de produit d’OpenAI, tous en uniforme militaire, ont prêté le serment de défendre les États-Unis d’Amérique. Une cérémonie organisée pour l’intégration des quatre vétérans de la Silicon Valley au sein d’une nouvelle cellule d’innovation visant à faire profiter l’armée américaine de leur expérience en matière de nouvelles technologies.

Quelques mois plus tôt, en mars 2025, Andreessen Horowitz, l’un des VCs les plus célèbres de la Silicon Valley, organisait un événement à Washington dans lequel le fonds mettait en avant son programme American Dynamism, qui investit notamment dans les entreprises de défense et est doté de près de deux milliards de dollars. «Investir dans la technologie de défense est à la fois nécessaire et urgent», y a déclaré David Ulevitch, d’Andreessen Horowitz. «La supériorité technologique est une condition indispensable à une démocratie forte.» L’invité d’honneur de l’événement était le vice-président américain JD Vance, ancien de l’industrie du capital-risque ayant lui-même investi dans des spécialistes de la defensetech comme Anduril.

Lune de miel entre la Silicon Valley et l’armée américaine

Au cours des derniers mois, les accords entre la Silicon Valley et le milieu américain de la défense se sont multipliés. Sam Altman, directeur général d’OpenAI, a approuvé l’usage de son IA sur les réseaux classifiés du Pentagone. Google, autre ténor de l’IA générative, a signé un accord pour déployer des agents d’IA au sein du département de la Défense. Anduril s’est pour sa part vu attribuer un contrat de 20 milliards de dollars par l’armée américaine pour concevoir des logiciels pilotés par l’IA destinés à des systèmes militaires. La jeune pousse collabore également avec OpenAI sur la conception de dispositifs antidrones, et avec Meta autour de lunettes de réalité virtuelle destinées à l’entraînement des soldats.

Les investisseurs mettent eux aussi la main à la poche. Andreessen Horowitz a servi d’éclaireur en promettant dès 2023 d’investir 500 millions de dollars dans les entreprises de la défense. Le Y Combinator, un célèbre accélérateur de start-ups de la Silicon Valley un temps présidé par Sam Altman, a financé sa première jeune pousse de la défense en août 2024, Ares Industries, qui ambitionne de construire des missiles antinavire de longue portée à bas coût. Les investissements des VC dans les start-ups du secteur ont grimpé de 33% pour atteindre 31 milliards de dollars en 2024, selon McKinsey, puis 49 milliards l’an passé, selon les données de PitchBook.

L’adoption des nouvelles technologies promue activement par la maison-Blanche

Le gouvernement américain recourt de son côté de plus en plus à des acteurs innovants pour moderniser ses opérations de maintien de l’ordre intérieur et ses actions militaires. Le projet Maven, qui s’appuie sur la technologie de Palantir et d’Anthropic, permet à l’armée américaine d’analyser les données du champ de bataille en temps réel afin de déterminer les cibles prioritaires. Il a notamment été utilisé lors de l’attaque contre l’Iran.

Les contrats ne sont pas réservés aux poids lourds des nouvelles technologies : les jeunes pousses sont également de plus en plus nombreuses à se voir accorder la confiance du gouvernement. Regent, un fabricant de drones sous-marins, a signé plusieurs contrats avec l’US Navy, pour un total de 15 millions de dollars. Skydio, un fabricant de drones autonomes, a reçu 74 millions du Département d’État pour un programme visant à mettre les drones au service de la police et de la lutte contre le narcotrafic. Les drones Merops, du Projet Eagle, financé par l’ancien patron de Google Eric Schmidt, et LUCAS, de la jeune pousse d’Arizona SpektreWorks, sont tous deux déployés en Iran.

Selon les données de Govini, une société spécialisée dans les logiciels de défense basée en Virginie, les start-up de la défense ont capté 1,3% des contrats du Pentagone attribués à des entreprises du secteur lors des trois premiers trimestres 2025, une part qui reste modeste mais est deux fois plus élevé (0,6%) qu’à la même période l’année précédente.

Le recours du Département de la Défense aux acteurs des nouvelles technologies s’est accéléré sous la seconde administration Trump. En avril 2025, le président américain a signé un décret requérant de l’armée qu’elle se modernise en recourant aux nouvelles technologies. L’adoption rapide de celles-ci est également au cœur de l’agenda de son secrétaire à la Défense, Peter Hegseth. Plus généralement, Donald Trump a mené en 2024 (avec succès) une campagne technophile visant à rallier les investisseurs et entrepreneurs de la Silicon Valley déçus par la présidence Biden.

Changement de cap ou retour aux sources?

Ce virage en faveur des technologies de défense constitue une rupture fondamentale avec l’ethos qui prévalait au sein de la Silicon Valley il y a encore quelques années. En 2018, plus de 4 000 employés de Google avaient manifesté contre le Projet Maven, dont l’entreprise faisait alors partie. Face au scandale suscité en interne, Google avait alors choisi de ne pas renouveler le contrat et de ne pas non plus postuler pour l’attribution du contrat JEDI, un partenariat cloud géant à 10 milliards de dollars avec l’armée américaine (celui-ci sera attribué à Microsoft en 2019 avant d’être finalement annulé en 2021). Google avait dans la foulée inscrit dans son règlement le refus de mettre l’IA au service d’armes létales, engagement également pris par OpenAI et Meta. Les trois sociétés ont depuis abandonné ces garde-fous, évoquant chaque fois la volonté de mettre ces technologies au service des démocraties dans la compétition internationale.

Si tout cela peut ressembler à un retournement de veste, il s’agit en réalité surtout d’un retour aux origines pour la Silicon Valley, dont la naissance et l’essor doivent beaucoup au complexe militaro-industriel américain. «Les entreprises du hardware telles que HP ou Intel sont historiquement au cœur d’un complexe militaro-industriel bénéficiant des commandes du Pentagone, qui reste à ce jour l’acteur numéro 1 du marché public et privé aux États-Unis», rappelle Olivier Alexandre, sociologue spécialiste de culture numérique au CNRS et auteur de La Tech — quand la Silicon Valley refait le monde (Le Seuil, 2023).

Dès les années 1950, en pleine Guerre Froide, le Département américain de la Défense commence ainsi à investir dans une industrie technologique alors embryonnaire de la région de San Francisco. En 1998, Sergey Brin et Larry Pages profitent de financements de la DARPA pour créer Google.

Palantir et Anduril récompensés

Malgré son récent virage à droite, la Silicon Valley demeure un bastion démocrate. Aussi, malgré leurs récentes offensives dans la défense, les géants de la tech sont-ils encore frileux à s’afficher trop ouvertement aux côtés de l’armée américaine. Certains n’ont pas ces scrupules, à l’instar de Palantir, spécialiste du traitement des masses de données cofondé par Peter Thiel et dirigée par Alex Karp, deux soutiens de Donald Trump qui n’ont jamais caché leur engagement à droite ni leur volonté de travailler avec le gouvernement américain, y compris dans des domaines controversés comme les opérations militaires ou la lutte contre l’immigration illégale. En 2019, Alex Karp s’insurgeait ainsi du fait que «les projets de logiciels conçus en partenariat avec notre armée et nos agences de renseignement, dont l’objectif est d’assurer notre sécurité, soient devenus controversés.»

Une stratégie risquée: la même année, plus de 1’200 étudiants de 17 universités américaines s’engageaient à ne pas accepter d’offres d’emploi ou de stage chez Palantir à cause de son partenariat avec l’ICE. Mais ce pari s’avère aujourd’hui payant, alors que son action s’est appréciée de 12% depuis le début de la guerre. «Palantir occupe désormais une place de choix au sein du ministère de la Défense, étant devenu l’un des principaux fournisseurs et bénéficiaires des investissements en IA mis en place par l’administration Trump, tout en poursuivant son essor dans le secteur fédéral», estime Dan Ives de Wedbush, pour qui Palantir «dispose d’une trajectoire exceptionnelle pour devenir le prochain Oracle au cours des années à venir. La valorisation de l’entreprise sera pleinement justifiée à mesure qu’Alex Karp et son équipe resteront parmi les principaux acteurs de la révolution de l’IA.»

Un autre bénéficiaire est la jeune pousse Anduril, dont le patron, Palmer Luckey, est également un soutien affiché de Donald Trump. L’entreprise a décroché plusieurs contrats avec l’armée qui lui ont permis d’atteindre une valorisation estimée à plus de 60 milliards de dollars aujourd’hui, contre 30 milliards en juin dernier, et d’entamer la construction d’une usine dans l’Ohio.