L’Union Européenne (UE) se rêve un corps parfait: «Europe Incorporated». Comme dans un organisme, l’unité du marché européen serait forte, fluide, et prête à s’affirmer dans un environnement mouvant.
Par Alexis Bienvenu, gérant et Michel Saugné, CIO

C’est du moins ce qu’ambitionne la feuille de route «One Europe, One Market»[1] entérinée par les trois institutions de l’Union (Commission, Parlement et Conseil européens) en marge d’une réunion tenue à Chypre le 24 avril dernier.
Par ce plan ambitieux, l’UE entend répondre au défi que constitue le fractionnement des marchés de biens, de services et de capitaux qui, malgré le projet de « marché unique », entrave toujours la croissance européenne et accentue le déclassement face aux Etats-Unis et à la Chine, plus intégrés dans leur fonctionnement.
Pour éviter toute dispersion dans l’exécution du plan, un ordre de bataille est fixé. Cinq priorités sont affichées : simplifier les règles, augmenter l’intégration du «marché unique», renforcer la politique commerciale, réduire le coût énergétique tout en décarbonant, et accélérer l’utilisation de l’IA. Dix obstacles entravant l’unité du marché ont été identifiés, sous l’appellation « Terrible Ten », comme la reconnaissance imparfaite des qualifications ou les différentes normes d’étiquetage. Rien n’est laissé au hasard : des procédures de pilotage sont prévues, nourries d’indicateurs clés. Enfin, des délais serrés ont été impartis, s’achevant tous au plus tard fin 2027.
La plus emblématique de ces mesures réside dans la création d’ici fin 2026 – c’est-à-dire demain – d’un «28e régime» pour les entreprises qui le souhaiteraient : un régime optionnel appelé « EU Inc », qui suivrait un cadre de règles harmonisé à l’échelle de l’UE, tout en permettant l’immatriculation dans un des 27 Etats. La création d’entreprise serait facilitée au maximum : enregistrement purement numérique, valide en 48 heures, à coût minime, sans capital minimum, sans paperasserie excessive.
Pour autant, l’UE tout entière va-t-elle se bodybuilder en Silicon Valley par ce coup de baguette magique?

Le risque de déception n’est pas mince. Il reste tout d’abord à négocier et adopter l’arsenal des mesures annoncées. Une fois votées, elles requerront la coopération de chacun des Etats pour être implémentées, l’Europe n’étant pas dotée d’une administration agissant directement au niveau national. Des lenteurs et des réticences locales surgiront certainement. Par conséquent, pour que les délais soient tenus, la tentation pourrait être grande de proposer des mesures aux ambitions amoindries. En outre, l’élimination des obstacles freinant le marché unique a toutes les chances de soulever de fortes tensions sociales. En particulier, des travailleurs européens plus mobiles pourraient être amenés à concurrencer davantage des travailleurs locaux. D’autant que les expertises professionnelles acquises dans chaque pays devraient se voir reconnues plus facilement dans le reste de l’espace européen, ce qui pourrait heurter certaines professions réglementées. Même l’emblématique «28e régime» pourrait voir son application détournée s’il devenait synonyme d’optimisation fiscale ou sociale. Enfin, les coopérations encouragées entre des Etats membres sur des mesures spécifiques pourraient aboutir à la formation de blocs intra-communautaires nuisant au projet d’une Union plus intégrée.
Par-dessus tout, il manque à ce plan le nerf de toutes les mesures: un financement spécifique. Aucune enveloppe additionnelle n’est prévue. Le plan renvoie aux ressources du cadre financier pluriannuel en cours et surtout à celles du prochain (2028-2034), qui reste cependant à approuver.
L’Europe se trouve donc à un carrefour: nourrissant le rêve d’un corps mieux intégré, soit elle parvient effectivement à se transformer et retrouvera bientôt une attractivité enviable; soit elle échoue en grande partie, pour des raisons trop évidentes, et l’Europe Incorporated restera le simple rêve d’un corps de communicants politiques.
Au moins l’impossible aura-t-il été tenté!
Rédaction achevée le 06.05.2026
[1] Une Europe, un marché
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