Tous les marchés développés sont aujourd’hui préoccupés par l’identification des perdants de l’IA. Tous? Non: un marché résiste à l’envahissement du doute: le Japon.
Par Alexis Bienvenu, gérant et Michel Saugné, CIO

Les actions nippones, portées par le Topix, affichent une progression de près de 14% en yens depuis le début de l’année[1], alors que le S&P 500 américain évolue en territoire légèrement négatif et que le STOXX Europe 600 plafonne à 5%. Sur un an glissant, la divergence est encore plus nette, avec un bond de 48% pour le Topix (44% en dollars) contre 13 à 15% pour le S&P500 ou l’Europe.
Cette vigueur retrouvée d’un marché traditionnellement synonyme de sous-performance peut être reliée, paradoxalement, à la hausse tendancielle des taux depuis 2022. Permise par le retour d’une inflation structurelle, elle a bénéficié à des secteurs longtemps pénalisés par les taux bas, au premier rang desquels les banques (+500% en 5 ans!), de retrouver une forte profitabilité. Le rendement à 10 ans japonais est ainsi passé en cinq ans de 0,2% à 2,2%, sans même que le taux ‘’réel’’ n’augmente substantiellement, grâce à l’inflation qui accompagne ce mouvement.
Mais un facteur plus puissant encore a œuvré: l’effet Takaichi. Première ministre depuis octobre 2025, elle a remporté haut la main, le 8 février dernier, les élections législatives anticipées qu’elle avait elle-même provoquées. Son Parti Libéral Démocrate détient désormais les deux tiers des voix, un score inégalé dans l’histoire démocratique du pays. Elle dispose ainsi d’une marge de manœuvre considérable pour enclencher un programme ambitieux qui, s’il n’égale pas encore l’ampleur de la révolution Meiji lancée en 1868, constitue les prémices d’une déflagration économique.

Au sommet de ce programme figure la «sécurité économique», son concept signature, selon lequel l’économie sert avant tout la souveraineté nationale. Assumant un nationalisme fort doublé d’un interventionnisme mâtiné de libéralisme, indispensable pour conserver son allié du Parti pour l’Innovation, ce plan engage des chantiers colossaux: sécurisation des chaînes d’approvisionnement critiques, excellence dans 17 secteurs de pointe tels que les semi-conducteurs, l’IA ou le quantique, protection des infrastructures vitales dans l’énergie ou les télécoms. Cette stratégie s’accompagne d’une diplomatie renforcée avec Washington, New Delhi et Bruxelles pour répondre aux ambitions chinoises, y compris en soutenant fermement Taiwan.
Comment financer de telles ambitions? Un premier pan de nouvelles dépenses publiques a été validé fin 2025 pour plus de 100 milliards d’euros, soit environ 3% du PIB. Si le marché a initialement douté de la soutenabilité de cet effort, provoquant une mini panique sur les taux et une dépréciation du yen, l’engagement réaffirmé de la Première ministre en faveur d’une gestion financière «responsable» a ramené le calme. Les taux à 30 ans, montés à 3,9% en janvier dans un affolement rappelant le ‘’moment Liz Truss’’, sont retombés à 3,4% tandis que le yen s’est repris face au dollar.
Le Japon envoie ainsi un message que les États surendettés gagneraient à méditer: la dette publique n’est une calamité que lorsqu’elle n’est pas contrôlée. Si la dette brute japonaise s’élève certes à 230% du PIB, elle diminue depuis son pic de 260% en 2020 grâce à l’inflation et à un déficit contenu. Détenue à 90% par des acteurs nationaux stables, elle est compensée par des actifs financiers publics considérables qui ramènent la dette nette à environ 130% du PIB – un niveau comparable à celui de l’Italie ou bientôt de la France, pour qui la dette nette est hélas quasiment égale à la dette brute.
Il reste à ces mesures à prouver leur efficacité sur le long terme. Mais d’ores et déjà, elles ont relancé la dynamique boursière et la confiance de la population dans un pays que l’on craignait au bord de l’effondrement. Signe que même dans de vieilles nations apparemment déclinantes, de nouvelles ères restent possibles, sans magie, pour peu qu’un programme ambitieux soit validé par la population autant que par les marchés. Meiji l’a fait, pourquoi pas Takaichi aujourd’hui, et d’autres demain?
Rédaction achevée le 13.02.2026
[1] Au 12.02.2026, Bloomberg
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