Le tour de vis revient par la grande porte

Août 2026 restera le mois où la question n’a plus été de savoir quand les taux baisseraient, mais s’ils allaient remonter. Jackson Hole a servi de bascule. Pour son centième jour à la tête de la Fed, Kevin Warsh a décrit une économie américaine renforcée plutôt qu’affaiblie, un marché du travail compatible avec le plein emploi et l’inflation comme préoccupation première, sans s’engager sur septembre ni livrer de fonction de réaction. Les chiffres lui fournissent des arguments: CPI de juillet à 3,4% sur un an, sous-jacent à 2,5%, mais PCE à 3,7%, core PCE figé à 3,3% et PIB du deuxième trimestre confirmé à +1,5%. Les traders assignent désormais près de 70% de probabilité à une hausse d’au moins 25 points de base d’ici décembre.

L’Europe a offert un contraste inconfortable. Le PMI composite est ressorti à 52,1 en août, au plus haut depuis novembre 2025 et pour une fois tiré par l’industrie, quand la France est retombée à 48,8, avec une croissance nulle au deuxième trimestre après révision de l’Insee. Le sujet de l’été est resté obligataire : l’OAT 10 ans a culminé à 4,15%, son plus haut depuis novembre 2008, portant le spread avec le Bund à 83 points de base. Fitch a maintenu le A+ perspective stable le 28 août, tout en relevant sa prévision de déficit à 5,2% du PIB en 2026. Le Brent a touché 93,4 USD à la mi-août sur la fermeture d’Ormuz avant de refluer vers 81 USD.

La saison des résultats, elle, a été exceptionnelle et très concentrée : 52% de croissance bénéficiaire agrégée pour le S&P 500, 33,8% hors Alphabet et Amazon, marge nette record de 17%. Le Stoxx 600 progresse de plus de 22%, sa meilleure saison depuis 2022, dont la moitié provient de l’énergie. Et Nvidia a publié 96,2 Md USD de revenus, en hausse de 106%.

Vingt minutes qui ont retourné le marché

La semaine s’est jouée vendredi, sur une estrade du Wyoming. Kevin Warsh y a livré une version nettement plus dure qu’attendu : les conditions financières ne lui paraissent pas restrictives, et les derniers chiffres d’inflation, pourtant plutôt sages, ne l’ont pas convaincu d’un retour vers 2%. L’outil FedWatch du CME, qui donnait avant le discours une majorité de statu quo, affiche désormais 59,9% de probabilité de hausse à l’issue de la réunion du 16 septembre, contre 40,1% d’immobilisme. Rarement des mots auront déplacé autant de contrats à terme en une séance.

L’inflation américaine reste trop forte, et le moyen de la faire plier passe par les taux directeurs. Economiquement défendable, politiquement détestable pour une Maison Blanche qui voudrait des taux plus bas, une inflation contenue et un marché obligataire apaisé, si possible avant les élections de mi-mandat. La Fed de Warsh vient de répondre que cette équation n’a pas de solution. Scott Bessent tente pourtant de forcer le passage, en doublant le volume des rachats trimestriels d’obligations longues.

L’Europe n’échappera pas au débat. La BCE tranche le 9 septembre, et le consensus des économistes penche pour un relèvement de 25 points de base, portant le taux de refinancement de 2,40% à 2,65%. Le pétrole a repris le chemin des 90 USD après de nouveaux échanges de tirs entre Washington et Téhéran. Un contrepoint, tout de même: Marco Rubio a indiqué à ses homologues qu’aucune nouvelle frappe n’était prévue « pour le moment », et les Etats-Unis préparent le retour d’une partie de leurs diplomates au Moyen-Orient.

Notre portefeuille Europe a terminé la semaine sur un gain de 0,10%, un cheveu derrière le STOXX Europe 600 (0,16%), porté par Ionos Group (4,01%), DWS Group (3,17%) et Renault (2,79%).

Le décor macro, lui, s’est durci. La divergence entre un PMI composite de la zone euro à 52,1 et une France à 48,8 dessine une croissance à deux vitesses, au moment précis où Paris doit présenter son projet de budget à l’Assemblée nationale. On peut y voir un risque de remontée des rendements des OAT sans y lire une menace pour la structure de la dette de la zone euro. La Bund n’est pas à l’abri non plus : Friedrich Merz aborde une série de scrutins régionaux avec une popularité au plancher et une AfD susceptible de le devancer.

Côté valeurs, SAP a payé sa réussite. Après un rebond de 48% en quatre semaines, le titre a lâché jusqu’à 4,7% mercredi, UBS ayant abandonné sa recommandation d’achat. Des critiques sur l’intégration de l’IA agentique trop lente pour être monétisée font anticiper un ralentissement du Current Cloud Backlog. ASML a reçu l’argument inverse. BofA Global Research qualifie sa décote d’injustifiée : 20,3x la VE/EBIT 2027 estimée contre une médiane historique de 28,0x, alors que le consensus lui prête la plus forte progression de BPA du secteur et que les fabricants de mémoire commandent davantage de machines de lithographie. Nous sommes en ligne avec cet avis et sommes encore confiant sur le titre à ce stade. Plus discrètement, ABB a livré à la NASA l’électronique d’imagerie du télescope Nancy Grace Roman, et Indra a dévoilé des lunettes de réalité augmentée offrant aux équipages de chars une vision à 360 degrés.

Notre portefeuille USA signe une semaine à 2,26%, très au-dessus du S&P 500 (0,49%), grâce à Okta (23,01%), ServiceNow (12,63%) et McKesson (4,02%).

Okta a livré le trimestre que le marché espérait sans y croire: 805 MUSD de revenus, en hausse de 11%, contre 795 MUSD attendus, un bénéfice ajusté de 1,05 USD par action pour un consensus de 0,97 USD, et un carnet de commandes d’abonnements en progression de 17% à 4,86 Md USD. Le titre a bondi de 19% après la clôture. La mécanique est simple : chaque agent d’intelligence artificielle déployé en entreprise crée une identité numérique à contrôler. Plusieurs dizaines de contrats liés à l’IA ont été signés au trimestre, avec des valeurs contractuelles supérieures à la moyenne du groupe, et les nouveaux produits pèsent 30% des commandes. Todd McKinnon rappelle que le marché de la sécurisation des agents demeure très précoce, ce qui n’a pas empêché la société de relever ses objectifs annuels à 3,22-3,23 Md USD de revenus, de finaliser le rachat de Permiso Security pour environ 200 MUSD.

McKesson met 2,25 Md USD sur la table pour Precision Medicine, afin d’étoffer ses services de recherche clinique et de commercialisation autour de son pôle oncologie. GE Vernova a enchaîné les annonces : arrivée de Claire McDonough, actuelle directrice financière de Rivian, comme CFO en novembre 2026, coentreprise Grid X Technology avec LS Electric sur le VSC-HVDC coréen, sous-station 400 kV à Chesterfield pour National Grid, GIS 170 kV sans SF6 et onduleur moyenne tension taillé pour les centres de données. Amazon, de son côté, achète 600 mégawatts au futur parc offshore Gennaker, avale DuckLabs et prépare une croissance des volumes de colis supérieure à 40% au Canada entre 2026 et 2029.

Notre portefeuille Asie-Pacifique progresse de 0,26% sur la semaine, contre 0,38% pour le MSCI AC Pacific, avec Hansoh Pharmaceutical Group (11%), Sandfire Resources (7,81%) et NEC Corporation (5,41%) en tête.

Hansoh a publié un bénéfice net semestriel de 4,26 Md CNY, en hausse de près de 36%, très au-dessus des 2,9 Md CNY attendus par HSBC Qianhai Securities, pour un chiffre d’affaires de 8,3 Md CNY. Les médicaments innovants montent à 85,4% des ventes et le dividende intérimaire passe à 0,285 HKD par action. Un détail tempère l’enthousiasme : la croissance du chiffre d’affaires ralentit à 11,7%, après 14,3% un an plus tôt et 44,2% au premier semestre 2024, et une bonne partie des gains vient du portefeuille de participations non cotées.

Sandfire Resources a offert la surprise la plus franche, avec un dividende final de 0,35 AUD par action, soit 174% au-dessus du consensus, un bénéfice sous-jacent par action multiplié par trois et un EBITDA de 867 M AUD tout juste sous les attentes. Les 46 forages menés autour de Magdalena, en Espagne, ont ramené des intersections cuivre-zinc-argent de bonne tenue. Leapmotor, enfin, transforme sa croissance en résultats: 38,1 Md CNY de revenus, en progression de plus de 57%, et 208,4 MCNY de bénéfice attribuable contre 33 MCNY un an plus tôt.

Le reste de la région travaille sur le long terme. Tencent a mis en libre accès une préversion de son modèle Hy4, architecture à 770 milliards de paramètres dont 49 milliards seulement sont activés par requête, destinée au code et à l’analyse financière. TSMC fabriquera la prochaine puce Xring de Xiaomi en 3 nanomètres, tout en visant 60% d’énergies renouvelables d’ici 2030 pour une consommation qui atteint déjà un dixième de l’électricité taïwanaise. L’APRA, elle, va passer au crible les pratiques de prêt des banques australiennes sur douze à dix-huit mois.

Terminons le tour sur l’Asie avec une nouvelle de dernière minute: Nvidia a investi 3,5 milliards dans des obligations convertibles de MediaTek dans le cadre d’un partenariat renforcé visant à construire des plateformes de calcul d’IA de nouvelle génération.

La feuille de route de la rentrée

La semaine qui commence sera moins bavarde et plus factuelle. Deux chiffres commandent le reste. Demain, à 11h00, l’inflation d’août en zone euro: le consensus table sur 3,2% sur un an, après 2,9% en juillet, soit un niveau franchement incompatible avec l’objectif de la BCE, qui tranche le 9 septembre sur un possible passage du taux de refinancement de 2,40% à 2,65%. Vendredi, le rapport mensuel sur l’emploi américain, dont chaque décimale sera lue comme un vote pour ou contre une hausse le 16 septembre. La Banque du Japon suit le 18, avec des rendements à 10 ans qui frôlent les 3%, au plus haut depuis le milieu des années 1990. Trois réunions en dix jours, sur trois continents, toutes orientées dans le même sens.

Le calendrier politique n’attendra pas davantage. Le gouvernement français doit soumettre son projet de budget dans les prochaines semaines, sous le regard d’un marché obligataire qui a déjà montré sa nervosité. Outre-Manche, le budget d’octobre et la conférence travailliste de septembre constitueront les premiers vrais tests d’Andy Burnham et de son ministre des Finances John Healey.

Côté entreprises, la technologie américaine reprend la parole : Palo Alto, Dell, Broadcom, Snowflake et Ciena permettront de vérifier si la demande d’infrastructures d’IA tient le rythme imposé par Nvidia.