Les planètes semblent s’aligner pour une baisse des taux d’intérêt, même si celle-ci ne sera sans doute pas aussi importante que ce que souhaite l’administration Trump, même après le remplacement de Jerome Powells.

La Fed a fini l’année en baissant son taux d’intérêt directeur pour la troisième fois consécutive afin de relancer la croissance, malgré une inflation qui, à 2,7% sur le mois de novembre (dernier chiffre disponible au moment de la rédaction de cet article) demeure au-dessus de l’objectif de 2% fixé par la banque fédérale américaine. De 4 – 4,25% en août, il se situe désormais à 3,50 – 3,75%.

La question qui se trouve désormais sur toutes les lèvres est de savoir si les baisses vont se poursuivre cette année, ou si la Fed va temporiser face à la crainte d’une remontée de l’inflation.

Pourquoi les taux vont probablement continuer à baisser

Malgré une croissance plus forte que prévu au troisième trimestre 2025 (4,3%), et en dépit de l’optimisme affiché de Scott Bessent, celle-ci devrait ralentir en 2026, plaidant en faveur d’une politique de relance de la part de la Fed. Un sondage réalisé par la Banque fédérale de Philadelphie auprès de plusieurs économistes indique ainsi un ralentissement de la croissance américaine autour de 1,8 % pour 2026.

«L’économie semble être en train de ralentir, c’est du moins ce qu’indiquent les chiffres du chômage. Il est probable que la croissance soit moins élevée en 2026, ce qui va sans doute conduire la Fed à baisser encore son taux de 0,25% d’ici le mois de mai, peut-être de 0,50%», estime Lawrence J. White, professeur d’économie à la Sterns School of Business de l’Université de New York.

Un avis que partage Felix Vézina-Poirier, chef de la stratégie de Daily Insights, le service de stratégie globale multi-actifs de BCA Research. «La Fed va probablement baisser ses taux plus fortement cette année que ne l’anticipent les banquiers centraux et les marchés financiers. Le marché du travail américain connaît en effet une détérioration continue. Bien que les offres d’emploi aient semblé se stabiliser en octobre, les démissions ont diminué, signalant un assouplissement persistant. L’évolution des salaires confirme cette tendance, tout comme le rapport sur l’emploi de novembre. La croissance de l’emploi est restée positive, mais concentrée dans les secteurs de l’éducation et des services de santé. Les secteurs plus cycliques n’ont enregistré qu’une croissance minimale. Le taux de chômage est passé à 4,6% contre 4,4%, tandis que le taux de sous-emploi U-6 a grimpé à 8,7% contre 8,0%.»

Pourquoi la baisse devrait malgré tout rester raisonnable

Il est cependant peu probable que l’on assiste à une baisse drastique des taux. D’abord parce que, comme l’illustrent les vifs débats qui ont eu lieu lors de la décision d’abaisser une nouvelle fois le taux directeur en décembre, la Fed est divisée, comme l’a illustré le dernier vote de décembre sur la baisse des taux.

En outre, sur les quatre nouveaux membres qui ont rejoint la Banque centrale américaine début janvier, en vertu de la rotation des sièges qui a lieu chaque année, trois sont des “faucons” qui ont exprimé des craintes face à une baisse trop subite du taux directeur, et une seule a prudemment évoqué la possibilité d’une nouvelle baisse des taux si l’inflation ralentissait.

Pour Lawrence J. White, le traumatisme de l’inflation persistante des années 1970 est encore bien présent dans les mémoires. «Le souvenir d’une inflation tenace, qui s’est accélérée petit à petit jusqu’à atteindre deux chiffres à la fin des années 1970 et au début des années 1980 est encore très présent au sein de la Fed, tout comme l’est la mémoire du prix qu’il a fallu payer pour la juguler, sous forme de taux d’intérêt élevés maintenus pendant longtemps au prix d’une récession. Ils préfèrent donc tuer l’inflation dans l’œuf quitte à temporiser plutôt que de la voir s’installer.»

D’autant que plusieurs facteurs inflationnistes, dont les droits de douane mis en place par Donald Trump en 2025, demeurent en place, et n’ont pas encore pris pleinement effet. Il est possible que lesdits tarifs soient pour majorité décrétés illégaux par la Cour suprême dans un jugement attendu courant janvier… mais une telle annonce, si elle allègerait les inquiétudes côté droits de douane, génèrerait aussi du chaos économique (l’État devrait rembourser les entreprises ayant payé les droits de douane l’an passé, pour un total représentant environ 0,5% du PIB américain) qui constituerait également une menace pour la croissance et inciterait vraisemblablement la Banque centrale à la prudence.

Trump l’interventionniste

La Fed n’est toutefois pas la seule à prendre en compte pour évaluer la probabilité d’une baisse des taux. Par ses pressions répétées sur son directeur, Jerome Powell, Donald Trump a clairement affiché sa volonté d’influer sur la politique de la Fed, renouant avec un interventionnisme déjà pratiqué sous Nixon, Reagan et Bush Père, et abandonné depuis Bill Clinton. Si Jerome Powell, désormais ciblé par un procès largement vu comme motivé politiquement, a jusqu’ici conservé son indépendance malgré les pressions de Trump, son mandat se termine en mai prochain, offrant l’occasion à Trump de le remplacer par un nouveau directeur plus en phase avec sa volonté de baisser les taux pour accélérer la croissance. Son choix pourrait notamment se porter sur Kevin Hassett, un économiste ayant conseillé George W. Bush et John McCain. Devenu un fidèle de Donald Trump, il s’est à plusieurs reprises exprimé en faveur d’une baisse accélérée des taux d’intérêt.

Mais la nomination d’un directeur plus en phase avec la vision de Donald Trump ne signifie pas pour autant que les taux vont commencer à baisser comme par magie. En effet, le pouvoir du directeur de la Fed n’est pas absolu, il doit obtenir les votes de la majorité des douze membres pour obtenir une baisse.

«Il faudra du temps à un nouveau président pour imposer son autorité», estime ainsi Mohamed El-Erian, conseiller économique en chef chez Allianz. «De plus, le nouveau leader devra naviguer au sein d’un comité dont les membres sont sensibles à toute accusation de céder à des pressions politiques et pourraient résister même à un président déterminé. Tout cela suggère que l’impact immédiat sur les marchés de cette nomination pourrait être moindre que beaucoup ne l’anticipent.»

La stratégie de la confrontation adoptée par Donald Trump vis-à-vis de Powell pourrait également se retourner contre lui : certains sénateurs républicains ont ainsi affirmé qu’ils voteraient contre le candidat choisi par Trump pour remplacer Powell, à cause des pressions mises en œuvre contre celui-ci, qui menacent l’indépendance de la Fed. Or, Donald Trump a besoin d’un vote favorable au Sénat pour nommer le candidat qu’il souhaite. Si les républicains y ont une majorité, un nombre de défections trop élevé pourrait bien entraver les projets du président.

Un dernier élément d’incertitude réside dans l’IA: si celle-ci apporte un sérieux coup de pouce à la croissance américaine, comme l’espèrent nombre d’experts de l’industrie et investisseurs, cela pourrait convaincre la Fed de temporiser sur les baisses de taux.

S’il subsiste plusieurs éléments d’incertitudes, la plupart des signaux pointent donc vers une poursuite de la baisse des taux, dont l’ampleur va toutefois dépendre d’un certain nombre de variables (maintien ou non des droits de douane, impact de l’IA, capacité du nouveau président de la Fed à imposer son autorité).