Ce qu’il y a de formidable, avec les marchés financiers, c’est qu’ils n’apprennent jamais rien et qu’ils oublient absolument tout. C’est drôle parce que c’est la première chose (et probablement la dernière chose) que j’ai apprise lorsque j’ai posé me fesses dans une salle de trading, le premier jour, la première heure. Le grand type à côté de moi m’a dit : « n’oublie jamais que les marchés n’apprennent jamais rien et qu’ils oublient tout » - ce qui veut dire que TOUT, absolument TOUT peut se répéter encore et encore. On peut refaire les mêmes conneries à 5 ans d’écart, ça ne surprendra absolument personne. Je suis même carrément convaincu que l’on pourrait même revivre une crise des subrprimes pour autant qu’un génie des produits alternatifs pense que c’est rémunérateur pour les banques de titriser de l’immobilier. Il faut néanmoins reconnaître que ce n’est peut-être pas tout de la faute des marchés, mais que nous « les êtres humains » y sommes un peu pour quelque chose. N’oublions pas qu’en ayant une vue des marchés à 12 minutes, ça n’aide pas à voir la « big picture », ni à réfléchir plus loin qu’un baril de pétrole en-dessous de zéro.

L’Audio du 22 avril 2020

 

Télécharger le podcast (.mp3)

 

Rien n’est simple et tout se complique

Inutile de vous dire qu’hier la thématique principale de la journée était LE PÉTROLE. C’est étonnant comme tout le monde s’en fout la plupart du temps et que tout d’un coup, sur un évènement spécifique, exogène et unique dans l’histoire, soudainement il y a un nombre d’experts improvisés qui tombent du ciel et qui ont tous une opinion sur l’avenir du pétrole et ce qu’il faut faire avec – probablement parce qu’ils ont tous fini major de leur promotion aux cours du soir intitulé « Docteur en Pétrole en 2 x 45 minutes ». Je dis ça parce qu’hier c’était définitivement LA JOURNÉE où tout le monde avait un avis et tout le monde SAVAIT ce qu’il fallait faire.

Les médias se sont délectés avec des titres fabuleux du style « le pétrole se traite en-dessous de zéro et c’est historique », ou encore « l’essence gratuite pour demain », mais le mieux c’était M6 qui interrogeait un chauffeur de taxi sur la baisse du pétrole de lundi et son impact sur le plein d’essence. Mythique. On vit vraiment une époque formidable, surtout que le baril s’est REFAIT démonter hier puisque tous les experts s’attendent à une échéance de juin du même acabit que celle de mai et que l’on est en train de prendre conscience que la consommation ne va peut-être pas reprendre l’ascenseur aussi vite que l’on veut bien l’espérer.

Il y aussi les gens qui viennent dire que la baisse du pétrole est inquiétante puisque le pétrole est « l’indicateur de la santé économique des pays ». Oui, c’est vrai. Des fois on dit que si le pétrole va, c’est que tout va, que l’industrie cartonne et que l’on fait carton plein au niveau du réchauffement climatique. Cependant la situation qui nous occupe est tout de même particulière, unique et exceptionnelle – enfin, on espère – et dire que si le pétrole va à zéro est un signe de mauvaise santé économique est tout de même un raccourci un poil simpliste étant donné la crise du Coronavirus qui nous occupe. Pour plus de détails sur la mécanique de ce qui se passe et de ce qui s’est passé, n’hésitez pas à revenir sur ma chronique d’hier qui s’intitule : « Le pétrole SUB ZERO vient de réinventer le concept du KRACH » – Bref, hier le pétrole était à nouveau sous pression, l’angoisse sur les marchés était à nouveau de retour et plus personne n’était excité par les plans de déconfinement et encore moins par les avancées sur un éventuel remède anti-coronavirus chez Gilead.

Pour l’OMS ; on va tous mourir – enfin presque

Avec le pétrole qui est en mode défenestration depuis quelques jours, il est donc évident que nous sommes dans une zone de turbulences inouïe et que l’on n’avait pas forcément besoin de ça, mais comme disait Murphy dans sa célèbre loi : « Tout ce qui est susceptible d’aller mal, ira forcément mal ». L’effondrement (momentané) du pétrole est une conséquence du Coronavirus et tout ce qui pourrait nous tomber sur la gueule ces prochaines semaines va probablement nous tomber dessus plus vite que prévu. Dans cette thématique, l’éminemment sympathique et boute-en-train de l’OMS, le Docteur T. – je préfère l’appeler comme ça pour ne pas écorcher le nom entier – le Docteur T a donc déclaré que le pire de la crise était devant nous et qu’à l’heure actuelle personne ne comprenait vraiment le virus.

Alors bon, je ne sais pas s’il a raison ou tort, mais je crois me souvenir qu’au début de la crise, il avait eu tendance à minimiser l’épidémie. Disons qu’en plus de ses connaissances en médecine, il devrait peut-être bosser un poil ses compétences en communication, parce que je crois que c’est un peu de ce côté que ça coince. Quoi qu’il en soit, si vous mettez bout à bout un pétrole qui se fait démonter, les médias qui s’en donnent à cœur joie sur la thématique, Trump qui bloque l’immigration aux States et le patron de l’OMS qui dit qu’on va tous mourir ou presque… Les marchés n’ont que moyennement apprécié le cocktail – un mojito bien frais aurait donné un résultat bien plus acceptable.

Les bourses européennes ont clairement buté sur leurs résistances et se sont lamentablement dégonflées et les indices américains ont fait de même en accentuant un peu plus encore le phénomène sur le secteur pétrolier. À ce propos, on notera qu’une boîte de trading pétrolier à Singapour a sauté grâce à un de ses traders qui a fait sauter la banque en perdant 800 millions d’euros sur le pétrole en une journée. On se demandait où étaient passé les « Nick Leeson », « Jérôme Kerviel » et autres « Kweku Adoboli », on est content de voir que là aussi on ne changera jamais et qu’il y aura toujours un héros pour faire mieux que les autres. Bon, dans ce cas particulier avec 800 millions de pertes, il fait un peu effet de « junior » par rapport au maîtres, mais lorsqu’il aura écrit son bouquin et fait son film, il pourra enjoliver les choses et rajouter un zéro.

Pour résumer

En résumé, le marché a donc effacé la semaine dernière en deux séances et à ce rythme-là, on est capable d’effacer les deux dernières semaines en quelques séances. Ce qui serait ballot parce que je rappelle quand même que les deux dernières semaines étaient les deux meilleures semaines depuis l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne il y a 82 ans. Ça serait dommage de tout nettoyer en quelques jours – mais il est vrai qu’à situation exceptionnelle, il y a correction exceptionnelle. Le Coronavirus est toujours l’axe central de nos journées, le stress sur le pétrole n’aide pas à trouver le calme, l’indice de volatilité, le VIX a repris près de 20% à un certain moment de la journée d’hier et les gens revenaient sur l’or, parce qu’on a besoin d’être réconforté et qu’au passage, une banque d’affaire américaine a laissé entendre que le métal jaune pourrait « facilement » monter à 3’000$.

Là tout de suite, l’or se traite à 1700$, il y a donc encore un peu de marge et si le trader de Singapour met tout ce qu’il avait sur le pétrole en options sur l’or, quand on touchera les 3’000, il pourrait se refaire. Pour le reste, ce matin l’Asie est dans le rouge, le rouge clair à Shanghai qui est en baisse de 0.16%, le rouge un peu plus foncé à Hong Kong qui recule de 0.6% et c’est rouge foncé mais pas encore magenta à Tokyo qui perd 1.2%. Les futures américains pointent en direction d’une ouverture un peu meilleure, on commence à penser que l’histoire du pétrole est gentiment dans les prix, que les volume traités à la baisse hier, laissent supposer que l’on est sur un point bas – là tout de suite, on est à 11 dollars le baril sur l’échéance juin –  et que comme le Congrès vient encore de voter un plan de sauvetage de 500 milliards pour les PME américaines, on va essayer de ne pas s’enfoncer trop loin dans la déprime.

Nouvelles du jour

Dans les nouvelles du jour on parle encore et toujours du pétrole et du fait que l’on ne sait plus où le stocker, mais je vais arrêter de vous prendre la tête avec le sujet, même moi j’en peux plus. Il y aussi l’état de santé de Kim Jong Un qui monopolise l’attention, il semblerait que le Playmobil Nord-Coréen soit toujours dans un sale état après une chirurgie cardiaque qui aurait foiré, mais ça ne reste que des spéculations – on connait le niveau de communication et de transparence des autorités Nord Coréennes ; il paraît qu’ils se sont formé avec le patron de l’OMS.

Autrement on se berce avec les publications trimestrielles qui continuent leur douce litanie printanière. Hier soir il y avait SNAP qui prenait 20% parce que ses chiffres étaient dans la partie haute des attentes des analystes. Comme quoi même les daubes peuvent monter en période de confinement, il faut dire que quand on ne sait plus quoi faire à la maison, il n’y a rien de tel que d’envoyer des selfies de soi-même avec des oreilles de cochons, des nez de chien et des étoiles partout autour. C’est tellement CHOU !!! Et puis il y a aussi NETFLIX qui a explosé les compteurs. On attendait 7 millions de nouveaux abonnés, ils ont annoncé 16 millions. En temps normal une annonce pareille aurait fait monter le titre de 20% after close, mais comme le management a déclaré qu’ils n’avaient AUCUNE idée de ce qui se passerait APRÈS le confinement, dans le doute les intervenants se sont abstenus.

Il y a aussi Facebook qui investit 5.7 milliards dans JIO, un opérateur téléphonique indien, comme quoi il se passe aussi d’autres choses dans ce monde. On retiendra aussi que l’ETF USO qui est censé traquer le prix du pétrole et rendre la chose accessible à Monsieur-tout-le-monde a annoncé qu’ils changeaient leur structure afin de limiter la casse – habituellement ils sont censés ne traiter que sur les contrats les plus proches, mais vu la situation, ils vont aller sur des échéances plus lointaines, du coup ça ne va plus traquer grand-chose sur le prix du pétrole – celui de là tout de suite. J’en profite pour signaler qu’il n’y a que peu de moyen d’acheter le pétrole pour Monsieur-tout-le-monde et ce qui est en train de se passer montre également les limites qu’il peut y avoir dans le trading des matières premières : traiter les matières premières et faire de l’argent avec, c’est un métier – les matières premières n’ont jamais été un véhicule d’investissement comme les autres. On a voulu rendre ça populaire parce que ça rapportait de l’argent à tous ceux qui ont développé des trackers, des indices ou des fonds qui vont avec, mais à la fin ça reste un milieu de professionnels et quand je vois le nombre de personne qui veulent AUJOURD’HUI « faire du pétrole » – j’ai peur…

Dans les bonnes nouvelles du jour, on notera que Pékin vient d’annoncer la fermeture des fitness pour éviter une seconde vague de contamination. Ça rassure tout de suite et ça réchauffe l’atmosphère.

Conclusion

Nous naviguons donc toujours en eaux troubles, des eaux troublées par un doux mélange de coronavirus et de pétrole, l’ambiance est morose, l’ambiance est pas rose. Il y a des gaps plus bas que l’on peut aller combler et l’attitude résolument positive du type qui se réjouissait de la fin du confinement la semaine dernière semble appartenir au passé – pour le moment.

En ce qui concerne les chiffres économiques, il y aura PPI – CPI en Angleterre, les prix de l’immobilier aux States et la confiance du consommateur en Europe. Mais rassurez-vous, tout sera pourri – bien que l’autre jour le ZEW a été étonnamment bon, il est peu probable que ça se reproduise tous les jours. Et puis en fin de journée, il y aura les inventaires pétroliers selon l’EIA – alors déjà que le reste de l’année ils sont systématiquement à côté de la plaque, inutile de vous dire que celui qui trouve les chiffres corrects, il peut jouer à l’Euromillions toutes les semaines pendant 2 ans, il gagnera à chaque fois.

En attendant, je vous souhaite une excellente journée et je vous remercie encore une fois d’être si nombreux chaque jour à nous lire et à envoyer des messages sans arrêt.. ça fait plaisir et ça donnel ’impression de ne pas être tout seul en pyjama derrière son écran. Passez une belle journée et à demain.

Thomas Veillet

Investir.ch

“Oil is a lousy investment because it isn’t an investment. It’s just a bet–and it’s a bet with a ticking time bomb attached to it”

 

Dan Dicker