La voiture électrique démontre à elle seule la complexité de la réflexion sur les transformations nécessaires vers un monde plus durable et la nécessité de l’envisager sous un angle pluridisciplinaire et pas uniquement financier.

 

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D’où vient l’électricité ?

Il y a bien entendu l’exercice aussi périlleux qu’inutile d’aller vous placer au milieu de votre jardin pendant un orage en brandissant vers le ciel une barre de métal, dans l’espoir de capter l’électricité nécessaire au bon fonctionnement de votre Tesla. C’est fortement déconseillé vu que, dans le cas où la foudre venait à vous frapper, la voiture serait irrémédiablement grillée… et vous de même.

L’énergie électrique n’est pas disponible telle quelle dans la nature, elle doit préalablement être produite au départ d’une autre source. Les autres énergies utilisées afin de produire l’électricité au niveau mondial (source ourworldindata.org, données 2019) sont dans l’ordre : le charbon (36%), le gaz (23%), l’hydroélectrique (16%), le nucléaire (10%), l’éolien (5%), le pétrole (3%) et le solaire (2%). Les énergies fossiles représentent donc aujourd’hui presque 2/3 du total. Un tour du monde en véhicule électrique reviendrait en réalité à rouler sur 2/3 du trajet au charbon, au gaz ou encore au pétrole. Penser que l’on «roule propre» avec un véhicule électrique est donc majoritairement faux.

Bien entendu, la problématique est globale mais les situations diffèrent fortement par pays. Ainsi en Suisse, le conducteur de Tesla peut avoir bonne conscience lorsqu’il est bloqué dans un embouteillage ou désespérément à la recherche d’une place pour garer sa voiture: seul 1% de l’électricité du pays est produite à partir d’énergies fossiles. Et si notre conducteur à la conscience écologique passe la frontière pour faire quelques achats en France et en profite pour recharger ses batteries, il ne devra pas trop se sentir coupable d’écocide puisque l’électricité française repose pour moins de 10% sur les énergies fossiles. Par contre, s’il était pris de l’envie de tester les vitesses maximales de son véhicule sur les autoroutes allemandes et devait par la même occasion y procéder à une recharge, il devra être prêt à moyenner avec sa conscience écologique puisque près de 50% de l’électricité y dépend d’énergies fossiles. Et si pour se remettre de ses émotions, il décidait de passer un weekend en mode dolce vita, il devrait se résoudre à recharger ses batteries sur base d’un mix italien contenant près de 60% d’énergies fossiles.

Le besoin d’une vision globale

Notre réflexion n’a porté que sur l’électricité. Passons maintenant au véhicule. La voiture électrique n’est pas non plus «magiquement» propre du simple fait qu’elle soit «électrique». Sa production a nécessité des matériaux qui ont dû être extraits, transportés, transformés et façonnés. Tout un processus qu’il serait faux d’imaginer «propre». La voiture électrique commence même sa vie avec un passif de pollution dépassant celui des autres véhicules. C’est au long de ses années d’utilisation qu’elle devra prouver sa supériorité en terminant sa carrière (après recyclage) avec un bilan total moins néfaste pour l’environnement que ses consœurs non électriques.

Nous entrons alors dans une réflexion beaucoup plus large. Chaque bien produit aura son propre bilan carbone dépendant d’une multitude de facteurs. Dès lors, un choix éclairé, qu’il soit à visée politique, d’investissement ou de consommation personnelle nécessitera plus qu’une analyse de premier niveau servant uniquement à se donner bonne conscience. Et par «bien produit», il faut entendre aussi bien la paire de baskets que l’avion, la pizza surgelée, le like sur Instagram ou la vidéo Netflix. Tous les biens donc tous les secteurs et toutes les entreprises sont concernés, y compris le numérique, souvent perçu – à tort – comme propre.

Green Larry, greenwashing et skillwashing

Afin der sauver la planète, le monde de la finance a décidé de se concentrer sur la réduction des émissions de carbone, sous l’impulsion du nouveau shérif vert autoproclamé, Larry Fink, CEO de BlackRock qui a récemment découvert que l’ESG était très rentable, et a décidé d’en imposer sa vision à l’économie mondiale, même si de récentes études ne permettent pas d’identifier la supériorité des investissements actuels bas carbone.

Il faut cependant comprendre que nombre de compétences nécessaires pour évaluer correctement l’impact environnemental d’une entreprise sont techniques et reposent sur des connaissances en physique, chimie ou biologie. L’analyse d’un investissement dans un projet d’infrastructure de production d’électricité éolienne n’est pas qu’une affaire d’analystes financiers qui appliquent un «rating» afin de s’assurer du bon score ESG de leur portefeuille. D’autant plus que ce type de rating est souvent incohérent d’une agence à l’autre et nécessiterait donc une validation technique éclairée par des professionnels maitrisant le sujet. Il faudrait d’ailleurs analyser l’ensemble de la chaine de production et je prédis que dans les années à venir l’ «optimisation carbone» aura remplacé l’optimisation fiscale dans les entreprises, grâce à des sous-traitants établis dans des juridictions n’appliquant pas de normes strictes au niveau de la comptabilité carbone ou de la traçabilité. Le greenwashing aura encore de beaux jours.

Une analyse approfondie permettrait de mettre en lumière de telles pratiques mais, malheureusement, les établissements financiers ont surtout tendance à engager des ingénieurs pour calculer le prix de produits structurés complexes ou tenter d’appliquer des modèles de physique quantique au trading algorithmique. Une approche ESG incluant une analyse complète d’impact environnemental sur l’entièreté de la chaine de production amènerait à exclure nombre de choix évidents émanant du «spécialiste en durabilité», souvent un analyste financier recyclé en expert ESG auto-certifié après avoir visionné les 4 vidéos de 12 minutes d’un MOOC. Juste pour rappel, de véritables études d’ingénieur demandent plusieurs années. C’est ce que les anglo-saxons ont appelé du competence greenwashing ou pourquoi pas “skillwashing” et qui n’est autre que la nouvelle couche de vernis sur le greenwashing.

Sans oublier que des analyses sérieuses nécessiteront des ingénieurs formés dans différents domaines, le spécialiste de l’éolien n’étant pas expert en agriculture ou en stockage d’hydrogène. On comprend dès lors que d’ici quelques années, l’expertise verte sera du ressort de grands groupes disposant de moyens financiers conséquents. Il est d’ailleurs probable qu’émergent des normes internationalement acceptées ainsi que des agences de rating ESG sur un modèle similaire à celui des agences de crédit (et probablement les mêmes risques de dérive, mais c’est un autre sujet).

Conclusion

Espérons cependant que cette prise de conscience de l’échelle des besoins permettra d’éviter ce que nous observons aujourd’hui. A savoir, des politiciens qui promettent des financements de projets de transition énergétique inefficients (solaire et éolien sont des sources intermittentes dont le stockage à grande échelle n’existe pas encore, alors que le nucléaire pauvre en émissions de CO2 est vu par certains comme le mal absolu et que d’autres fantasment sur de l’hydrogène actuellement impossible à produire de manière propre à grande échelle), des industriels ravis de construire des éoliennes que personne ne veut voir dans son paysage et qui ne répondent pas aux besoins, et des banquiers avides de structurer le financement de ces projets labélisés durables puisque c’est le calcul du rating dans Excel qui le dit.

Et au final, des investisseurs qui gobent n’importe quoi en pensant investir plus vert pour sauver la planète.

 

Pour terminer, nous vous proposons de participer à un petit sondage.

 

Afin de sauver la planète, vous feriez plutôt confiance

  • Au politicien (4%, 7 Votes)
  • Au banquier (3%, 5 Votes)
  • A l'ingénieur (72%, 120 Votes)
  • A Bill Gates (21%, 35 Votes)

167 votes

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(Ce sondage est terminé)

 


Mes opinions n’engagent que moi.