Depuis 15 ans, dans ces chroniques, j’ai souvent fait référence à la notion de « mémoire de poisson rouge ». En utilisant ce terme pour qualifier le monde merveilleux de la finance, je voulais surtout mettre en avant que l’on est capable d’acheter comme des fous un jour et de tout vendre le lendemain tout en oubliant pourquoi on a acheté la veille. C’est un terme qui me tient à cœur que j’essaie d’utiliser avec parcimonie, parce qu’au bout d’un moment c’est moins drôle. Sauf que là c’est pas de ma faute, c’est le marché qui insiste pour tourner la veste toutes les cinq minutes et faire tout et son contraire en l’espace de 24 heures.

L’Audio du 3 mars 2021

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Espoirs, optimisme et valorisation

Avant de vous présenter mon exemple du jour, je voudrais vous résumer la séance d’hier parce que ça va être vite fait. Tout d’abord en Europe on a terminé légèrement en hausse, parce que je cite : « les acheteurs continuent d’être bien présents tout en étant optimistes parce le rendement du 10 ans US continue de baisser et que les espoirs de croissance et de stimulus restent bien présents ». Vous noterez les bases fondamentales que l’on a utilisé pour justifier nos achats en Europe :

  • La baisse des rendements du 10 ans US qui sont quand même passés de 1.44% vendredi soir à 1.39% hier – on sent la correction massive et le truc énorme qui est en train de se passer. 0.05% de correction et on lève les mains très haut pour applaudir en signe de forte conviction !!!
  • En deux on a aussi utilisé le fait qu’il se pourrait que, lorsque les frontières seront ouvertes, que les gens ressortiront de chez eux, que le masque ne sera plus une obligation, que l’on ne se shootera plus au gel hydro alcoolique tous les 50 mètres et que les gens auront le droit de manger à table dans un resto sans avoir l’air de complotistes irresponsables, que l’on puisse avoir un retour à une croissance économique de folie, puisque les gens auront économisé des tonnes de fric en restant enfermés chez eux. Enfin, pour ceux qui auront pu conserver leur job et/ou touché les aides mirifiques de l’état ou alors parce qu’ils étaient Conseiller Fédéral ou d’Etat.
  • En trois on s’est aussi emballé sur le Cac, le Dax, le Smi avec des hausses de respectivement 0.29%, 0.19% et 1.03% sur le fait que : LE STIMULUS arrive. Oui, le Stimulus de Biden va sûrement finir par être approuvé, pas qu’il va être directement versé en Europe, mais ça permettra aussi de parler du suivant et de celui d’après, des Stimulus qui, à la fin devraient normalement offrir croissance et joie de vivre en Europe aussi.

Bref, hier l’Europe est montée parce qu’on avait confiance en l’avenir. Un peu comme ce que l’on nous vend depuis la fin du mois de mars 2000.

La valorisation serait-elle excessive ?

Aux USA, on n’était pas vraiment dans le même trip. Non, là-bas, après s’être excité comme des bêtes sur la journée de lundi en partant du principe que comme le rendement du 10 ans était repartit à la baisse, l’inflation ne viendrait jamais et que finalement Powell avait peut-être raison. Tout cela provenant d’une réflexion poussée de plusieurs minutes et d’une analyse fondamentale basée principalement sur le principe du pile ou face, soudainement on s’est réveillé hier en se disant qu’éventuellement peut-être, certaines valorisations étaient excessives – ce qui paraît tout de même très étonnant, puisque depuis des mois, des dizaines de sociétés se traitent avec des PE de 1’000 espérant que la croissance stratosphérique de leurs revenus et de leurs bénéfices basé sur des business models innovants et disruptifs, puissent à un moment donné les justifier…dans 25 ans. Venir donc dire aujourd’hui que les valorisations seraient éventuellement peut-être excessives – est tout de même un peu trop innovant et agressif en cette fin d’hiver 2021.

Toujours est-il qu’hier c’était donc le « motto » que l’on aura utilisé pour vendre et pour faire oublier le fait que la veille on était prêt à vendre nos grand-mères pour investir sur le principe de la baisse des rendements du 10 ans. Et puis dire que c’est trop cher est tout de même vachement gonflé, puisqu’à la fin l’indice américain des boîtes qui ne gagnent pas d’argent est tout de même en hausse de 400% sur 12 mois – ce qui n’est rien du tout à côté de sociétés de grande qualité comme GameStop qui offre une performance de 500% depuis le début de l’année et que l’on voit bien que l’avenir est aux sociétés qui ne gagnent pas d’argent mais qui permettent de rêver qu’un jour elle trouveront une mine de diamants sous l’immeuble du siège social. Un business model éprouvé qui fonctionne presque à tous les coups.

Bref, hier aux USA, les valorisations étaient très élevées – voire trop élevées et c’est pour ça que le Dow Jones, le S&P et le Nasdaq ont baissé de, respectivement 0.4%, 0.8% et 1.7%.

Zoom

Mais si l’on veut réellement bien comprendre comment on marche sur la tête en ce moment et comprendre comment on est capable de tourner la veste plus vite qu’Alain Berset sur la date d’ouverture des restaurants, il faut observer Zoom. Alors Zoom vous connaissez tous, c’est ce truc absolument cauchemardesque que l’on utilise tous depuis que le télétravail a été érigé au rang de révolution économique et sanitaire. Ce truc qui offre un niveau de communication merdique, qui coupe toutes les trois secondes si le réseau n’est pas bon et ce truc où il y a toujours un type en conférence avec vous qui a oublié de couper son micro et que l’on entend souffler dedans alors qu’il s’est endormi sur sa table de salle à manger pendant la conférence.

Ce truc que vous avez envie de lancer par la fenêtre après 3 heures de conférence et ce truc qui vous fait regretter les « meetings » en vrai dans une immense salle où vous devez vous pincer pour rester éveillé alors qu’un type à l’autre bout essaie désespérément de faire fonctionner la télécommande pour faire passer les slides de son PowerPoint sur lequel vous allez pouvoir vous délecter sur le sujet passionnant des derniers chiffres du trimestre ou mieux, de la dernière mise à jour des règles de compliance.

Tout ça pour dire que ZOOM a publié ses chiffres lundi soir. AVANT la publication de leur dernier trimestre, le titre avait pris 10% lundi, parce que le rendement du 10 ans était en baisse et que l’on pouvait se mettre debout sur le bureau en disant « fuck l’inflation » et que Zoom c’était trop cool parce que la croissance devait être impressionnante et que même dans un monde sans COVID, ça devait être super-cool de passer ses journée en short derrière son écran en regardant en même temps la dernières saison de Game of Thrones, pour la huitième fois depuis le premier confinement en espérant qu’ils ont changé la fin depuis la dernière fois.

Graphique de Zoom – Source : Tradingview.com

Lors de la publication officielle, la société a pulvérisé les attentes des analystes, elle les a mis minables et tout le monde s’est retrouvé dans le pâté. Le titre prenait même 10% de plus AFTER CLOSE lundi soir. Sauf qu’hier, dès l’ouverture, on a commencé à appuyer nos index sur nos lèvres inférieures en se disant : « mais toute cette croissance peut-elle vraiment durer ? » – dès lors le titre est passé de +10% hier matin à – 10% hier soir – on se croirait dans le thermomètre de ma terrasse depuis deux semaines. Et puis le pire dans tout ça, c’est que l’on n’a pas la réponse à la question précédente, mais on s’en fout complètement, le plus important reste quand même d’instiller le doute et de laisser la peur faire le reste.

Le cas de Zoom, c’est un peu l’image du marché actuellement capable du meilleur comme du pire, mais c’est quand même dans le pire qu’on est les meilleurs.

Salade mêlée au plat du jour

Ce matin l’Asie n’en a strictement rien à foutre des éventuelles survalorisation du marché, rien à taper du fait que l’on ait pu monter trop haut et trop vite ces derniers mois. En gros tout monte, Tokyo, Hong Kong et Shanghai ainsi que les futures américains qui avancent déjà de 0.35% pour fêter ce rebond du matin. Pour le reste, le pétrole est toujours dans l’angoisse de l’OPEP qui se réunira demain et est toujours à 59.90$ comme hier. L’or ne sert plus à rien, il n’est plus une valeur refuge, il n’est plus un hedge contre l’inflation et même les Lamborghini’s plaquées or ne sont plus à la mode. L’on se traite à 1733$ et tout le monde semble s’en désintéresser comme de son premier Bitcoin. Le Bitcoin qui frise d’ailleurs les 50’000$, parce que, comme d’habitude, c’est trop cool le Bitcoin « parce que ça fait que monter et c’est une nouvelle disruption technologique avant-gardiste et totalement écologico-bobo-libertario-anticapitaliste qui ne peut apporter que paix et bonheur sur la planète. Bref, argument d’achat du matin : c’est trop cool le Bitcoin.

Dans les nouvelles rassurantes de ce mercredi matin, il nous faudra retenir que les autorités américaines viennent d’autoriser un ETF sur le Bitcoin et que dans la foulée, Vanguard lance également un nouvel ETF qui se nommera BUZZ et qui se basera sur les trends d’investissements identifiés par les réseaux sociaux. En gros, ils vont s’abonner à Wallstreetbets sur Reddit et suivre les recommandations de RoaringKitty. Je ne pensais pas qu’un jour je serai amené à écrire une phrase aussi débile, mais visiblement on n’arrête pas le progrès. À propos de vil spéculation, de manipulation boursière et des de « short-squeeze », on notera encore le cas de Rocket Companies qui a pris 70% et qui a doublé en 4 jours de trading. Evidemment, rien de fondamental là derrière, mais encore une intervention passionnée des réseaux sociaux. Pendant ce temps, le nouveau patron de la SEC, Gary Gensler, raconte partout qu’il veut assurer un marché honnête et sécurisé pour tout le monde et qu’il veut lutter contre la manipulation. Voilà, voilà, voilà… Je me force à penser à un truc triste pour ne pas rire, mais ça n’est pas facile.

Autrement Biden a annoncé que les USA auraient assez de vaccins pour vacciner TOUS les Américains adultes d’ici mai. Ceux qui refuseront le vaccin pourront le faire, mais seront ensuite exécutés d’une balle dans la tête. Et puis en Europe, on devrait avoir les vaccins pour les adultes en juin. Mais en juin 2034. Dans les autres bonnes nouvelles, on notera que la crise s’aggrave chez Greensill Capital, alors que la banque est en train de perdre toutes ses lignes de financement, le gendarme financier allemand saute dans le train et exprime son inquiétude sur le fait qu’en cas de naufrage, cela pourrait coûter 50’000 jobs dont celui de David Cameron qui fait partie du personnel. Autrement un milliardaire japonais cherche 8 personnes pour aller dans l’espace et faire le tour de la lune dans une fusée SpaceX – je cède ma place si jamais – et puis Jack Dorsey et Square lancent leur propre banque et les Etats devraient emprunter 12’600 milliards en 2021, selon S&P et ne jamais les rembourser. C’est bien plus qu’avant la pandémie et certains ratings pourraient s’en ressentir.

Chiffres du jour

En ce qui concerne les chiffres du jour, il y aura le CPI et le GDP en Suisse, puis les PMI’s des services un peu partout. Ensuite aux States il y aura les chiffres de l’emploi ADP – antichambre des chiffres de vendredi – en théorie. Puis il y aura aussi l’ISM non-manufacturing, le beige book et les inventaires pétroliers.

Pour le reste, on va se concentrer sur la prochaine hausse d’un titre improbable et on va essayer de trouver le sens du vent pour aller dans la même direction et se souvenir que de toute manière on ne se souvient de rien et que demain sera un autre jour. Passez une très belle journée et à demain !

Thomas Veillet

Investir.ch

“If at first you don’t succeed, try, try again. Then quit. There’s no point in being a damn fool about it.”

– W. C. Fields