Ce matin, j’ai ouvert les volets avec la méfiance d’un type qui s’attend à trouver du sang dans les rues. On nous avait officiellement promis le krach, le grand plongeon, l’apocalypse des marchés, que je m’attendais presque à voir des traders en gilet fluo courir dans tous les sens avec des pancartes “REPENTEZ-VOUS, NVIDIA A PARLÉ”. Eh bien non. Rien. Pas un mort. Pas un mec prêt à sauter d’un balcon. Personne ne hurlait. C’est dire si les shorts avaient déjà disparu depuis longtemps. Hier Nvidia a pulvérisé les attentes, encore
L’Audio du 20 novembre 2025
Le débat
Hier soir, j’étais dans un débat, le débat avait pour thème : “La bulle IA est-elle en train d’exploser ?”. Deux heures de discussion, de théorie, de graphiques, de prédictions, d’avis et de doutes… alors qu’en fait, il suffisait d’attendre les résultats de Nvidia. À 22h30, tout le monde s’est tu. Parce qu’en cinq minutes, Nvidia a réglé le débat : non, il n’y a pas de bulle. Non, l’IA n’est pas en train d’exploser. Oui, tout va bien. Mieux que bien. Tellement bien que ça en devient indécent.
On peut résumer le truc en quatre vérités : pas de bulle, des analystes qui ne comprennent rien ou une boîte trop forte, des chiffres explosifs, et une CFO qui laisse entendre que ça va continuer encore un moment. Voilà. Fin du débat. Deux heures de conférence pour rien.
Entre mardi soir et maintenant, Nvidia aura repris presque 8%. Toute la panique de la veille aura disparu ce soir, longue vie au bull market de la tech bercée à l’intelligence artificielle. Les analystes vont devoir rebosser sur l’avenir de Nvidia et remonter les objectifs encore une fois.
Chez Morgan Stanley
Pendant ce temps, chez Morgan Stanley, un analyste a lâché une bombe passée presque inaperçue dans la folie ambiante : les mégacaps — les vraies, les mastodontes — sont MOINS détenues par les fonds actifs qu’à n’importe quel moment depuis 16 ans. Autrement dit : tout le monde est en retard sur les actions qui font bouger le marché. Et quand tout le monde est en retard, tout le monde finit par racheter. Et quand tout le monde rachète… ça monte. CQFD. Et surtout après les chiffres d’hier soir. Et devinez qui est le titre le plus sous-détenu de tous ?

N-V-I-D-I-A
Bien sûr. Qui d’autre ?
Derrière il y a Apple, Microsoft, Amazon et Broadcom. Les piliers. Les locomotives. Les mecs qui font avancer le train pendant que tu cherches encore où acheter ton billet. Et à l’autre extrémité du spectre, les Salesforce, Adobe, Dell, Intuit, toutes ces boîtes qu’on considère désormais comme les “perdantes de l’IA”, sont sur-détenues. Le marché est à l’envers. Tout est déséquilibré. Et c’est exactement dans ces moments-là que se préparent les plus beaux mouvements haussiers.
L’ÉVÈNEMENT
Mais revenons à l’homme en veste en cuir. Jensen Huang. On aurait dit qu’il était venu présenter le rapport de la FED et qu’il mettait les taux à zéro. À un moment, Wall Street a hurlé de bonheur quand il a prononcé ces mots : “Il n’y a pas de bulle.” Tu pouvais entendre les traders pleurer de joie rien qu’en passant devant les portes du NYSE. Et puis les chiffres sont tombés : 57 milliards de revenus au lieu des 54.9 attendus, le plus grand écart positif depuis deux ans. Un BPA au-dessus des attentes. Le data center qui explose tout : +66% sur un an, +25% sur le trimestre. Le networking en orbite : +162%.
Nvidia ne vend plus des puces. Nvidia vend un concept, un univers, une infrastructure souveraine. Un empire industriel complet. Mais le moment où tout le monde a décroché la mâchoire, c’est à la guidance. Le marché attendait 62 milliards. La CFO l’annonce à 65. “À plus ou moins 2%”, qu’elle dit. Donc entre 63.7 et 66.3 milliards. Même le plus pessimiste de la fourchette écrase le consensus. Et pour couronner le tout, elle glisse encore, l’air de rien :
“Et ce chiffre n’intègre aucune vente en Chine.”
En gros : si demain Pékin commande juste un sac de chips Blackwell, le consensus explose de quatre milliards. Et puis il y a eu la partie philosophique, presque mystique. La CFO explique que le data center n’est plus un lieu, mais un moteur d’intelligence. Trois bascules simultanées : calcul accéléré, IA générative, IA agentique. L’IA n’est plus une option, mais une obligation économique. On sentait presque qu’ils avaient ou qu’ils étaient en train de changer le monde… Immédiatement, on sentait qu’on ne pourra plus jamais regarder un serveur de la même façon.
Alors oui, j’ai pas tout compris, mais j’ai demandé à ChatGPT de me raconter une histoire et il m’a dit : “Un data center est un cerveau géant.” Point. Et tout le monde doit s’y connecter. Tout le monde va s’y connecter. Santé, finance, armement, pétrole, robots industriels… L’IA n’est plus un secteur, c’est devenu le plat de résistance du PIB. Jensen appelle ça la “GDP-ification of AI”. Un concept simple : si tu n’as pas d’IA, t’es mort.

Blackwell
Et puis vient Blackwell. La star du moment. Le moteur surpuissant de l’intelligence artificielle.
Jensen dit : “Blackwell sales are off the charts. Cloud GPUs are sold out.” En français : il n’y en a plus. On a tout vendu. Même la future version de la version suivante, déjà dominante dans les carnets de commandes. Les clients ne veulent plus des puces. Ils achètent des data centers entiers. Des infrastructures complètes. Des cerveaux industriels.
Nvidia vend tout :
Les puces, les réseaux, les logiciels, les systèmes d’exploitation, les superpods, le design, l’énergie, le modèle économique.
À ce stade, Skynet va devoir prendre des notes, parce qu’envoyer des Terminators du futur, après avoir détruit la terre avec une guerre atomique, ça fait un poil léger sur le CV. Et puis il y a les trucs qui dérangent : l’histoire des 100 milliards avec OpenAI. Vous vous souvenez du deal de 100 milliards. Eh ben y a pas de contrat. Juste une lettre d’intention. En clair : du bruit, pas un engagement signé, de la théorie et pas de la pratique. Mais personne n’a envie de gâcher la fête. Le marché a décidé d’être amoureux, alors il ferme les yeux et serre fort Nvidia dans ses bras. On pourrait aussi parler des marges. 73.6% au lieu de 74 attendu. Oui, d’accord, techniquement c’est une “déception”. Mais la guidance annonce 75%. Donc oubliez la déception. C’est comme se plaindre qu’il manque un grain de sel sur un filet de bœuf Wagyu posé sur des truffes.
Les inquiétudes
Et puis il y avait quand même deux-trois experts qui avaient des doutes. Nvidia les a balayées comme des miettes sur une table.
Les hyperscalers vont-ils ralentir ?
Non. Ils accélèrent tellement leur retour en investissement est délirant.
Les clients ont-ils besoin d’être financés ?
Non. Leur business dépend de Nvidia. Sans nous ils ne sont rien.
La concurrence ?
Une puce sans CUDA, c’est une brique. En gros, on s’en tape de la concurrence.
Et pendant que tout le monde digère ce tsunami, l’écosystème IA s’envole. CoreWeave +7%. AMD +4%. Meta, Alphabet, Oracle, Microsoft, tous dans le vert. Même les énergéticiens flambent, parce que l’IA consomme plus d’électricité que la Suisse entière. L’IA n’est plus une technologie. C’est une économie. Une matrice. Un bras armé. Un réseau sanguin. Un virus, mais un gentil virus… un virus positif. L’IA, c’est Skynet, sans la guerre atomique.

Alors, qu’est-ce qu’on retient ?
Que Nvidia imprime de la croissance comme la Fed imprimait du dollar.
Que Blackwell domine avant même d’être vraiment lancé.
Que la guidance est monstrueuse.
Que la bulle IA est, pour l’instant, un mirage.
Que Nvidia achète son futur et verrouille toute la chaîne de valeur.
Que tout l’écosystème s’aligne derrière elle.
Mais…
Parce qu’il y a toujours un “mais” :
Le deal OpenAI n’est pas signé, la concurrence revient, les marges seront à surveiller, et le marché considère déjà Nvidia comme le Vatican de l’IA.
Et pendant que Jensen marche sur l’eau, le reste du monde, se fout du reste…
Il se fout pas mal que Palo Alto déçoive, qu’Alphabet cartonne avec Gemini 3. Qu’Adobe rachète Semrush. Que le Bitcoin tienne les 90’000. Pour l’instant. Et même que les chiffres macro arrivent cet après-midi, même ceux qui sont en retard.
Aucun intérêt
Pourtant ça pourrait être important. Mais ce matin, ça n’intéresse personne. Le Japon monte de 3% juste parce que Nvidia a éternué dans le bon sens, les rendements du 10 ans japonais sont à 1.8% – et tout le monde s’en fout. Comme lundi, comme mardi, comme mercredi. Tu comprends, Nvidia a publié, Nvidia est une religion. Nvidia est un guide. Hier soir, Nvidia a encore sauvé le monde.
Alors voilà où on en est ce matin : les économistes tâtonnent, les analystes réécrivent leurs modèles sur Nvidia avec du Tipp-ex et le marché entier avance avec la foi aveugle d’un pèlerin qui vient d’apercevoir Jensen Huang qui distribue des pains tout en marchant sur l’eau. Et le FAMEUX KRACH ? Oui, bien sûr. Il va arriver. Un jour. Le Krach, c’est comme un régime miracle qui fait perdre 20 kilos en 10 jours, comme la fin de l’inflation ou le retour du bon sens en politique, c’est prévu, mais plus tard.
Un monde à part
En attendant, on vit dans un monde où Nvidia publie de bons chiffres et le Nikkei prend 3%.
Où un mot de la CFO déclenche plus d’euphorie que trois baisses de taux de Powell.
Où les data centers deviennent des cerveaux géants pendant que la macro fait du bruit en arrière-plan, un peu comme le frigo qui vibre dans la cuisine : le bruit c’est pénible, mais tant que la bière reste fraîche, tu t’en fous. Et c’est ça, le vrai message du jour. Les marchés ne suivent plus la logique. Ils suivent le récit ; le narratif. Et l’histoire la plus puissante du moment s’appelle Nvidia. Une histoire tellement belle, tellement solide, tellement gigantesque, que tout le reste paraît soudain secondaire.
Un PIB entier sur quatre GPU, une religion à base de silicium, un Messie en blouson noir qui transforme chaque earnings call en cérémonie mystique. Le monde peut bien trembler, l’inflation peut faire du yoga, Trump peut faire du Trump, le 10 ans japonais peut monter à 3%, Rien n’a d’importance tant que Nvidia continue d’imprimer des milliards et de raconter une histoire suffisamment hypnotisante pour qu’on oublie le reste.
Alors oui, un jour, tout ça va se fissurer.
Mais ce jour, c’est pas CE MATIN…
Ce matin, Nvidia est Dieu.
Et le marché, son fidèle disciple.
Passez une excellente journée et on se voit demain pour reprendre une vie normale. À demain !
Thomas Veillet
Investir.ch
“If you want your children to be intelligent, read them fairy tales. If you want them to be more intelligent, read them more fairy tales.”
― Albert Einstein