La séance d’hier nous a fait un des pires scénarios que l’on peut imaginer dans le monde merveilleux de la finance : une ouverture en pleine euphorie parce que Nvidia a fait tout juste, battu tout le monde et repoussé les questions qui dérangent, un REVERSAL de folie pendant la journée sans qu’on sache trop pourquoi mais-c’est-pas-grave-on-colle-tout-sur-le-dos du Bitcoin et on termine avec un SELL-OFF qui embarque les indices au plus bas des plus bas de la journée. On n’a pas fait de détail et tout le monde en a pris plein la gueule. Même et surtout Nvidia. Même et surtout l’IA, puisque FINALEMENT on revient sur les problèmes qu’on aborde depuis 2 semaines, mais qu’on n’écoutait pas.
L’Audio du 21 novembre 2025
Douche glacée en plein hiver
Donc, au cas vous aviez oublié, dans la nuit de mercredi à jeudi, Nvidia a publié un trimestre délirant qui humilie presque le reste de la Silicon Valley. Des revenus qui explosent, une croissance que même Apple ne voit plus que dans ses rêves, un Jensen Huang en perfecto noir qui t’explique que la demande pour les Blackwell Ultra est « off the charts », qu’ils ont plus de clients que de GPU — presque le genre de phrase qui déclenche un split, un rallye et une standing ovation simultanément. Et à l’ouverture, ça a fonctionné comme prévu.
Le S&P frôle les 6’770 points. Le Nasdaq part en orbite. Les cryptos crient « to the moon ».
On se dit que l’IA a encore frappé et que cette fois, c’est reparti : on remet de l’essence, on ouvre le toit ouvrant, et on fonce vers les sommets.
Jusqu’à 10h37.
Le moment exact où quelqu’un, quelque part, a dû éternuer sur le mauvais bouton.
10h37 : extinction des feux. Sans prévenir, sans rumeur, sans breaking news. Une vague de ventes s’abat sur les marchés. Les écrans virent au rouge comme si quelqu’un avait coupé l’électricité. On arrête de rire. Les algos paniquent. Et le Bitcoin — qui passait là par hasard — se fait embarquer dans l’avalanche. Et là, tout le monde se regarde et se dit : « Qui a éteint la lumière ? ». Pas vraiment de réponse à donner. On parle de la corrélation du Bitcoin. On parle de Lisa Cook de la FED qui se méfie du secteur du Private Credit. Puis on commence à se demander si Nvidia ne nous mentirait pas par hasard, si l’IA va VRAIMENT rapporter quelque chose à terme. On nous ressort les vieux rapports du MIT qui disent que 95% des boîtes qui ont intégré de l’IA dans leurs structures n’en tirent aucun bénéfice. Burry insiste en parlant « magouilles comptables » chez les Hyperscalers. Bref, ça sent la peur…
L’avalanche
Les obligations montent. Les taux se replient. Et le VIX — l’indicateur de la peur — va chercher les 28%, son plus haut depuis avril. Depuis Liberation Day. On dit que faire le malin dans les marchés avec une VIX au-dessus de 25%, c’est comme aller mettre les mains dans une moissonneuse batteuse en train de tourner : c’est pas forcément une bonne idée pour son rythme cardiaque et pour un sommeil paisible et réparateur. En tous les cas, c’était le retournement le plus brutal depuis que Trump a décidé de taxer le monde entier. Imaginez, le S&P 500 décroche de 3.5% par rapport à son high du jour — une claque que l’on avait honnêtement de la peine à imaginer hier matin à la même heure. En fin de séance, le Nasdaq perd plus de 2%. Les small caps se font essorer. Et Nvidia ? Nvidia, l’icône, la divinité, le phare dans la nuit… réussi à finir dans le rouge entraînant tout le secteur avec elle et mettant le SOX au tapis pour le compte. Ce qui est quand même admirable quand tu viens de sortir les meilleurs résultats du trimestre dans tout le S&P500. Même en politique, on ne retourne pas sa veste aussi vite. Alors pourquoi ce sketch ? Pourquoi ce virement de bord ?
Parce qu’hier, il faut tout de même bien admettre tout le monde a cru que Nvidia allait sauver la planète, régler le problème du réchauffement climatique, ramener la paix dans le monde et enfin permettre aux iPhones de faire du café. Mais finalement, l’euphorie sur l’IA d’hier a tenu aussi longtemps qu’une promesse électorale. Il faut dire qu’en ce moment, l’IA porte le marché… mais surtout les doutes. Les investisseurs aiment l’IA. Ils aiment l’idée de l’IA. Ils aiment les GPU qui se vendent comme des petits pains. Ils aiment quand Jensen Huang parle comme un prophète qui déclare : « Ce n’est pas une bulle. C’est une nouvelle ère. ». ILS ADORENT MÊME… Mais en réalité, derrière ce storytelling, ce narratif d’investissement ; les questions s’accumulent.
D’où vient l’argent ? Qui va utiliser tout ça ? Pourquoi les entreprises achètent-elles des puces qu’elles prévoient d’amortir sur 6 ans alors que Nvidia sort une nouvelle génération tous les 24 mois ? Et pourquoi 95% des boîtes américaines ne tirent AUCUNE valeur de leurs tests d’IA ? Oui, encore le rapport du MIT… Investir dans l’IA pour une entreprise, c’est comme acheter un VTT électrique à 10’000 balles pour le mettre en déco dans le salon… Et pendant ce temps, les hyperscalers dépensent des milliards à crédit. Et les analystes commencent à murmurer un mot qu’on n’avait pas entendu depuis longtemps : surcapacité.
Dark Fiber
On commence à reparler de dark fiber, version 2025. En l’an 2000 en pleine ascension de la bulle internet on a enterré des milliers de kilomètres de fibre optique pour pouvoir OFFRIR l’infrastructure nécessaire à internet qui explosait à la vitesse de la lumière. Puis, le KRACH venant, l’argent ayant disparu on s’est retrouvé avec des milliers de kilomètres de fibre qui n’est connectée à rien et qui sert de compost quelques mètre sous terre. Eh ben figurez-vous qu’hier – en plein reversal – on a commencé à parler de DARK DATACENTERS, des immenses bâtiments de milliers de mètres carrés, bourrés de GPUs Blackwell flambant neufs… qui tournent dans le vide au milieu du désert.
Mais alors vous allez me dire : mais comment tout cela est arrivé sur la table alors qu’hier on nous disait justement que tout allait bien ? Que l’avenir était rose et que les oiseaux chantaient. En fait il se trouve que toutes les news de merde que nous avons utilisé pour mettre la tête sous l’eau à Nvidia et au marché en général, on les connaît depuis des mois. C’est juste que dans le momentum de la hausse, on n’en n’avait rien à foutre et personne n’écoutait. Aujourd’hui on revient sur le fait que Nvidia distribue du cash dans tous les coins à des boîtes qui ne gagnent pas un rond, histoire que ces boîtes puissent leur acheter des GPU’s à la pelle avec l’argent que Nvidia leur a prêté. On revient sur le fait qu’on a peut-être misé trop vite sur le développement de l’IA, qu’il y a trop de Datacenters et que tout ce pognon grillé et emprunter pour fabriquer des trucs qui pourraient ne servir à rien. Tout ça est revenu sur la table hier et au milieu de tout cet enchevêtrement de doutes, de mauvaises nouvelles, de spéculation et sûrement aussi d’incompréhension générale, le marché s’est fait défenestrer. Une petite image pour que l’on comprenne bien. Entre les publications de Nvidia mercredi soir et la clôture de jeudi à 22h, le titre a gagné ET perdu 450 milliards de capitalisation boursière. Donc en un peu moins de 24 heures, on s’est fait un voyage de 900 milliards. Sympa non ? On en perd la notion de réalité, parfois…

Une excuse pour frimer ce soir
Et puis alors si vous voulez VRAIMENT avoir une explication rationnelle, improuvable et injustifiable, mais qui vous donnera l’air d’en savoir plus que les autres sur les subtilités profondes du monde merveilleux de la finance, dans les couloirs de Wall Street ET dans les milieux autorisés, on dit que les algos ont repéré une corrélation entre Bitcoin et le Nasdaq — ce qui n’a aucun sens — mais tant pis, ça fait bien d’avoir un truc à raconter un matin d’automne où on vient de découvrir qu’il PEUT AUSSI neiger en automne, tout comme il se peut que la canicule frappe en juillet. Donc, comme le Bitcoin s’est fait défoncer hier ET a défoncé lui-même le support des 90’000$, nos chers algos se sont dit que c’était une bonne idée de vendre le NASDAQ – puisque c’est corrélé au Bitcoin – alors je ne sais pas si c’est vrai, ou s’il fallait juste trouver une bonne excuse pour expliquer à ses clients qui se sont mis long Nvidia au top de la journée, mais toujours est-il que si on commence à aller chercher des corrélations dans tous les coins, on ne va pas s’en sortir. Ou alors pas bien.
Quand je vivais à New York, on disait qu’il y avait des corrélations avec tout et certains experts avaient même trouvé une corrélation entre les performances annuelles du Dow Jones et les naissances de canard colverts dans le lac de Central Park. Bon, ben hier c’était pas les canards, c’était le Bitcoin. Hier soir j’ai entendu un type qui revenait sur cette « corrélation Bitcoin-Nasdaq » et qui disait : « la corrélation n’est pas la causalité, mais si tout le monde trade dessus… alors ça devient la causalité. » À ce stade, je vous laisse vous plonger dans la philosophie de cette réflexion profonde. Toujours est-il qu’hier on s’est fait massacrer. Et quand les marchés se font massacrer, on ressort tous les problèmes que l’on connait depuis des mois et qu’on ignorait parce que c’était pas le moment..
Le consommateur
Hier par exemple, on a commencé à se rendre compte que le consommateur américain n’était plus au top de son « game ». Son game étant la consommation à outrance de trucs chers qui ne servent à rien. On vient donc nous dire ce matin, que SOUDAINEMENT, ,le malaise du consommateur US, C’EST le vrai problème du marché. Il est vrai qu’on dit que le moteur de la croissance US c’est le consommateur et que s’il lâche, on n’est plus en correction, mais en RÉCESSION. Le problème, cette année c’est que le secteur de la consommation de base et de la consommation discrétionnaire, sont tous deux en train de plonger et c’est pas un bon signe, ça n’était pas arrivé depuis 1990.
En fait, les Américains n’arrêtent pas de consommer : ils arrêtent juste de consommer cher.
Target déçoit. Home Depot dérape. Walmart… explose. L’Américain ne lâche pas (encore) le caddie. Il passe juste du rayon premium au rayon “prix cassés”. En langage macro ça veut dire que le consommateur tient encore, mais il respire avec un tuba, parce qu’il est quand même un peu sous l’eau… Et comme la consommation c’est 70% du PIB, le marché commence à renifler la fumée, du coup, le fait que Nvidia représente 16% du PIB, c’est ridicule. Mais bon, marché qui tousse, la liquidité qui s’évapore et c’est là qu’on va commencer à parler de problème, la liquidité qui disparaît. Le reverse repo de la Fed fond comme un glacier suisse en juillet. Les craintes de voir les Japonais ramener moins d’argent gratuit et le fait que l’on sait que quand la liquidité baisse, les actifs risqués perdent leur carburant. C’est mécanique.
Sous le tapis
En conclusion de la journée d’hier, si je devais résumer, je dirais qu’on a caché pas mal de trucs sous le tapis et qu’hier soir, quand la trajectoire du marché a commencé à s’inverser, on s’est demandé comment on pourrait trouver une excuse pour JUSTIFIER la baisse. Et on s’est rendu compte qu’il y avait un paquet de merde sous le tapis que ça n’était pas simple de trouver ce qui nous conviendrait pour tout vendre. Au cours de ces derniers mois, on a laissé beaucoup de choses pas nettes de côté, histoire de continuer notre délire haussier sur l’IA – et puis-là, tout d’un coup on revient un peu sur nos casseroles et ça n’est pas hyper-rassurant. Oui, parce que des problèmes, il y en a, ne serait-ce que des problèmes macro-économiques, on en a d’ailleurs eu un avant-gout hier avec les chiffres de l’emploi de septembre… Des chiffres EXCEPTIONNELS puisqu’on a créé deux fois plus de jobs qu’attendus. Sauf que le taux de chômage est en hausse. On se demande donc si ces chiffres ne sentent pas un peu la pâtée pour chat et qu’ils n’ont pas été enjolivés par le BLS… Alors oui, je sais, ça n’est pas le genre du BLS de se faire manipuler par le Président, mais allez savoir…
Pour faire simple, c’est compliqué. Il y a plein d’ennuis du passé qu’on n’a pas envie de voir qui refont surface et l’avenir des marchés à court terme va dépendre de l’importance que l’on donner à ces « ennuis » et aussi un peu si il y a encore des gens qui croient au BUY THE DIP sur l’IA. Si on met tout ça dans un sac et qu’on secoue, ça peut donner du carburant au camp des bears qui insistent pour nous dire qu’on va tous y passer, mais si on en parle petit à petit et discrètement, pas à la Michael Burry, ça peut encore tenir le coup. D’ailleurs hier soir nous avons eu droit à la bonne parole du retraité le plus actif de la finance mondiale : Ray Dalio. Le gars doit vraiment s’ennuyer à la retraite parce qu’hier il est sorti de son fauteuil pour nous dire ce que tout le monde pense tout haut :
“On est dans une bulle. Pas encore au sommet, mais à 80% du scénario 1999.”
Et il a ajouté : « Ne vendez pas. Une bulle peut encore monter très haut avant d’exploser »
Selon lui, le vrai danger ne vient pas de l’IA, de Nvidia, de Jensen Huang ou des Data Centers, non. Selon lui le plus gros risque vient des « petites mains » – tous ces investisseurs bourrés de levier. Avec 1’200 milliards de dettes sur marge dans le système. Il suffit d’un choc :
• un coup de froid macro,
• un tweet de Trump,
• une taxe californienne débile,
• une erreur des algos,
Et tout ce petit monde est forcé de vendre… en même temps.
Et là, c’est la dégringolade. La boule de neige qui devient une avalanche.
La sale journée
Bref, hier c’était une sale journée et le doute est de retour. Heureusement les futures sont en hausse de 0.5% et ça donne l’impression qu’ils veulent nous faire un rebond pour le troisième vendredi consécutif. On verra quel narratif va prendre le dessus sur l’autre. Une chose est certaine, l’image de Nvidia n’est pas aussi bonne qu’hier, l’Asie se fait démonter ce matin parce qu’on s’attendait pas à ça, le rendement du 10 ans japonais est à 1.78% et ce soir c’est le week-end.
En résumé, hier n’était pas un krach : c’était pire, c’était un rappel à l’ordre. On a roulé à 300 km/h sur l’autoroute de l’IA, et d’un coup, le marché a vu un panneau “réalité”. Entre le consommateur qui respire assez mal, la liquidité qui s’évapore et les doutes qui ressortent de sous le tapis, la fête ressemble de plus en plus à un enterrement. Nvidia reste un monstre, mais même les monstres trébuchent quand le sol se dérobe sous leurs pieds.
Aujourd’hui, tout le monde espère un rebond… mais tout le monde regarde aussi la sortie de secours. En ce qui me concerne, il me reste à vous souhaiter une très belle journée, un excellent week-end – moi je prends l’avion pour Bruxelles, histoire de passer la soirée sur LN24 pour parler IA et hyperscalers, et on se revoit lundi matin en pleine forme. En forme de quoi, je ne sais pas, mais en forme quand même !!!
Thomas Veillet
Investir.ch
“Passion makes a person stop eating, sleeping, working, feeling at peace. A lot of people are frightened because, when it appears, it demolishes all the old things it finds in its path.
No one wants their life thrown into chaos. That is why a lot of people keep that threat under control, and are somehow capable of sustaining a house or a structure that is already rotten. They are the engineers of the superseded.
Other people think exactly the opposite: they surrender themselves without a second thought, hoping to find in passion the solutions to all their problems. They make the other person responsible for their happiness and blame them for their possible unhappiness. They are either euphoric because something marvelous has happened or depressed because something unexpected has just ruined everything.
Keeping passion at bay or surrendering blindly to it – which of these two attitudes is the least destructive?
I don’t know.”
― Paulo Coelho