Rien n’est immuable. Les empires ont émergé, se sont étendus tant en termes géographique qu’en termes économique, ont atteint une taille mature, avant de subir un inéluctable déclin. Historiquement, la fin d’un empire n’a jamais été soudain, mais a suivi un processus de délitement progressif où des facteurs internes et externes se conjuguent, prélude à l’éclipse.
Ce phénomène répond souvent à la «loi des rendements décroissant »: plus l’empire s’étend, plus le coût de sa maintenance (armée, bureaucratie) devient difficilement supportable par rapport aux revenus générés. À l’échelle du temps, cela s’apparente à un retour classique à la moyenne après une échappée de deux écarts-types.
Les mécanismes récurrents qui précèdent l’effondrement
L’histoire nous enseigne que trois leviers précipitent généralement la chute:
- L’épuisement économique et fiscal: Le maintien des frontières nécessite des ressources massives. À l’instar de l’Empire romain (dévaluation au IIIe siècle) ou de l’Empire Ottoman (surpoids fiscal), la santé financière est le premier rempart qui cède.
- La rupture de la cohésion interne: L’unité repose sur un récit commun. Lorsque ce récit s’effrite (crises de succession ou éveil des nationalismes), l’empire se fragmente.
- Les chocs externes: Un empire affaibli devient vulnérable aux pressions migratoires ou aux crises biologiques (Peste antonine), impactant la main-d’œuvre et la défense.
Le «Baroud d’honneur» américain avant l’éclipse?
Dans un contexte de changements séculaires des fragiles équilibres globaux, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche agit comme un accélérateur de particules; ou éventuellement, pourrait être interprété comme une sorte de «baroud d’honneur».
Cette expression, issue de l’argot militaire d’origine berbère (baroud signifiant poudre), désigne ce combat final, souvent désespéré, mené pour sauver son honneur et ses valeurs face à une défaite qui semble programmée.
En prônant un protectionnisme radical (« America First 2.0 »), en imposant des tarifs douaniers universels de près de 20% en moyenne, en recherchant l’expansion géographique à tout prix et au détriment des «autres», l’administration américaine tente de restaurer par la force tarifaire et militaire une hégémonie économique que les flux naturels de la mondialisation tendent à lui retirer. C’est un combat symbolique pour la dignité de la « Old America » face à l’émergence d’un monde multipolaire en recherche d’un nouvel équilibre post globalisation.
Freiner une tendance irréversible, le joker technologique
Cependant, une force inédite vient bousculer ce cycle: l’avance technologique des États-Unis, IA en tête. Si les empires passés s’effondraient sous le poids de leur propre maintenance, la Silicon Valley offre aujourd’hui un sursis majeur.
- L’IA comme multiplicateur de productivité: A l’échelle mondiale, les Etats-Unis captent près de 52% des investissements mondiaux dans l’IA, estimés à plus de 2500 milliards de dollars à horizon 2030. En 2026, l’IA générative et les logiciels prédictifs optimisent la gestion des ressources, compensant partiellement le coût de la bureaucratie «impériale».
- Véhicules autonomes et Robotique: L’automatisation des transports et de la logistique vise à briser la « loi des rendements décroissants » en réduisant les coûts de maintenance de l’infrastructure nationale et militaire.
- Hégémonie numérique: Même si le dollar s’effrite, le monde reste vassal des infrastructures Cloud et des puces américaines (Nvidia, Microsoft, Google). Cette « souveraineté des serveurs » constitue un nouveau type de territoire, immatériel mais vital.
La mise à l’épreuve des piliers de la puissance américaine en 2026
- L’arme des sanctions et l’effet boomerang:L’usage du dollar comme arme dissuasive a poussé les BRICS+ (37 % du PIB mondial en PPA) vers des systèmes alternatifs, tel que le lancement de plateformes de paiement alternatives (type « BRICS Bridge ») en 2025. En réaction, ils ont concrétisé le lancement de plateformes de paiement alternatives. Ce qui a contribué progressivement à faire reculer la part du dollar dans les réserves de change mondiales qui frôlait les 70% en 2000, et qui est désormais passée sous la barre des 58 % (Source : FMI, 2025).
- Le duel des PIB et la Parité de Pouvoir d’Achat (PPA):Si les États-Unis affichent un PIB nominal robuste (env. 27’000 milliards $), le bloc des BRICS+ représente désormais 37 % du PIB mondial en PPA, dépassant le G7 (env. 30%) (Source: Banque Mondiale). Cette bascule économique illustre l’épuisement relatif de la domination occidentale, i.e. américaine.
- L’énergie et le « Pétrodollar » fissuré: Le pilier historique du dollar — l’achat de pétrole exclusivement en billets verts — s’effrite. L’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis acceptent désormais des règlements en Yuans ou en monnaies locales pour une part croissante de leurs exportations vers l’Asie.
- La force militaire vs l’isolationnisme:Les États-Unis maintiennent le premier budget de défense mondial (900 milliards $). Toutefois, la doctrine « America First » de désengagement des alliances traditionnelles affaiblit le rôle du dollar comme « garant de la sécurité ». Le coût de maintenance de ce « bouclier américain » devient un point de friction politique. Le « collatéral militaire » de la monnaie devient ainsi plus incertain pour ses alliés historiques.
- Dette et Inflation:Avec une dette dépassant les 34’000 milliards dollars, les États-Unis illustrent parfaitement le risque d’épuisement fiscal. Comme les empires du passé, la tentation de monétiser la dette pourrait entraîner une dévaluation larvée de la monnaie de réserve.
Conclusion : L’illusion de l’immuabilité
Les défenseurs de l’empire «américain» imaginent sa domination comme immuable. L’objectivité se perd donc souvent dans les méandres des évolutions lentes. Pourtant, la mutation s’opère sous nos yeux : nous passons d’un monde unipolaire régi par le billet vert à un monde multipolaire fragmenté. Ainsi, le baroud d’honneur auquel nous assistions, bien que soutenu par une accélération technologique sans précédent, ne semble que retarder l’échéance. Entre tensions internes, endettement record et montée en puissance du Sud Global, les forces de long terme militent pour une redistribution des cartes. L’histoire se répète: après le baroud vient généralement l’éclipse, laissant place à un nouvel ordre mondial où une(des) future(s) puissance(s) émergera(ont) à travers de nouvelles alliances probablement inédites.
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